Coup de fouet… Encore !

Non ! Il ne faudrait surtout pas imaginer à partir d’un tel titre une quelconque névrose sado-masochiste de l’auteur – qui en compte tellement d’autres…  Et pour éviter la mauvaise interprétation, traduisons vite l’expression coup de fouet en anglais : whiplash.

Les cinéphiles sourient déjà ; certains même ne peuvent retenir leur pied droit qui frétille au rythme du boogie-woogie endiablé qu’ils commencent à fredonner. Car c’est de jazz dont il est ici question, et de cinéma.

WHIPLASH, c’est d’abord le titre d’un morceau de jazz de Hank Levy, saxophoniste et compositeur américain décédé en 2001. Et c’est aussi le titre du film très récent de Damien Chazelle, qui met en scène autour de cette musique, entre autres, deux passionnés de jazz à la recherche de l’excellence, le maître et son élève, dans une relation de type « je t’admire et je te déteste », « tu me fascines et je te hais ».

La critique dans son ensemble ayant utilisé tous les adjectifs dithyrambiques du dictionnaire, ce billet ne sera donc qu’une redite. 

Whiplash afficheAndrew (Miles Teller), un jeune batteur surdoué, en première année de formation au conservatoire de Manhattan rêve de devenir le nouveau Buddy Rich. Le redoutable et très exigeant professeur Terence Fletcher (J.K. Simmons), toujours à la recherche de talents originaux pour l’orchestre de l’école, le remarque et l’intègre dans son groupe de musiciens brillants. Fletcher, convaincu qu’Andrew fait partie de la race des grands, et persuadé que la perversité et l’humiliation constituent de réelles vertus pédagogiques, va déployer tout ce qu’il possède en lui de férocité pour pousser son élève à se transcender. Il justifie cette attitude par sa croyance en la légende du célèbre Charlie Parker selon laquelle ce saxophoniste génial ne serait jamais devenu le « Bird » s’il n’avait pas reçu en pleine figure pour prix de son mauvais jeu d’un soir une cymbale qui aurait pu le blesser sérieusement et les railleries de tous. Charlie Parker s’est senti tellement humilié ce soir-là qu’il s’est isolé pendant une année entière pour travailler à devenir le meilleur.

Tout le film illustre le lourd tribu de souffrance qu’exige l’excellence pour celui qui se montre déterminé à l’atteindre. Aucune expression ne peut se révéler plus nocive pour un élève que « bon travail », dit Fletcher, le professeur.

Les envies ne manquent pas pour le spectateur de se lever et taper des mains en rythme, dans le tempo, mais la crainte du sursaut violent d’un chef intransigeant au moindre quart de temps loupé le tient cloué à son fauteuil, pris en étau, comme le jeune héros, entre la nécessaire soumission de l’apprenti sincère et l’impétueux rejet de l’humiliation perverse.

Whiplash, le film, c’est du sang, de la sueur et des larmes, des rancœurs et des rancunes, certes, mais c’est une superbe débauche d’énergie et de volonté. La confrontation pour le meilleur de deux acteurs d’exception qui rendent leurs personnages respectifs plus vrais que vrais, malgré une intrigue modeste. La virtuosité est partout, chez les musiciens, soit, mais également dans le jeu des comédiens, dans l’œilleton de la caméra, dans les micros de l’ingénieur du son autant que dans les doigts tranchants du monteur.

Des coups de fouet comme celui-là, on en redemande… Pour le plaisir du cinéma et de la musique.

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Une petite anecdote que l’on raconte à propos de l’immense batteur de jazz BUDDY RICH (1917 – 1987) qui est l’idole du jeune Andrew dans le film, et que le monde du jazz considère le plus souvent comme le grand Maître omni tempore de l’instrument :

Un soir, à la fin d’une répétition, un trompettiste parle du batteur de l’orchestre et dit à son collègue pianiste :

– Pour qui se prend-il ce gars-là, pour Dieu tout puissant ?

Le pianiste répond :

– Non, il est Dieu tout puissant. Il pense juste qu’il est Buddy Rich.

Encore ou bis?

Il n’est à l’évidence pas de la plus grande originalité de présenter sur son blog la vidéo d’un pianiste en scène interprétant une des œuvres les plus connues de Chopin. Il ne sera donc reproché à personne de réagir aussitôt par un long soupir, doublé, très haut ou in petto, d’un « encore !? » profondément agacé…

Sauf que dans le cas présent cet « encore » serait prématuré, et partant, l’agacement plutôt inadapté. Il y aurait en effet fort à parier qu’après écoute, « encore » change de ton et de sens, et qu’il se transforme finalement en un énorme et enthousiaste « bis! »

Pourquoi? Parce que chez ce jeune pianiste russe de 22 ans, Daniil Trifonov, il y a, comme le dit Martha Argerich – excusez du peu – dans une interview au Financial Times,

« tout et plus encore ».

L’immense dame du piano ajoute :

« Ce qu’il fait avec ses mains est techniquement incroyable. Mais c’est aussi son toucher, il possède à la fois la tendresse, la délicatesse et les attributs du diable. Je n’ai jamais rien entendu de pareil. »

Ce garçon fait chanter son clavier comme par le passé un Richter ou un Gilels. Il exprime sa joie de jouer dans une économie de moyens exceptionnelle, on dirait que ses mains sont collées sur les touches, tant son attitude est discrète, mais…

Pour compléter cette phrase restée en suspens il suffit de prêter au talent du jeune Daniil une oreille qui ne manquera certes pas de convoquer sa jumelle aussitôt les premières notes jouées. Le cœur ne devrait pas tarder à suivre. Les adjectifs dithyrambiques risquent de manquer.

 Frédéric Chopin : « Andante spianato et grande polonaise » – Opus 22

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Après cela il est de peu d’importance d’afficher le palmarès de ce pianiste d’exception. On mentionnera seulement qu’il a obtenu en 2011 deux reconnaissances pour le moins prestigieuses :

  • Concours international de piano Arthur Rubinstein à Tel Aviv  : Premier prix, prix de la meilleure performance en musique de chambre, prix de la meilleure performance dans une pièce de Chopin et prix du public.
  • Concours Tchaïkovski à Moscou : Premier prix et Grand Prix (toutes catégories confondues), prix pour la meilleure performance dans un concerto de chambre.

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Et si vous avez crié « Bis » ou « Encore » :

Daniil Trifonov joue pour vous le « Nocturne opus 62 N°1 » d’un Chopin au sommet de son art et proche de ses derniers instants.

Pièce romantique s’il en est, ce nocturne est empreint d’un profond mystère ; celui que l’on peut rencontrer sur le chemin d’une intense méditation et que les doigts coulant sur le clavier essaient de transmettre. Elle exige de l’interprète qu’il oublie la partition pour rendre à cette musique la fluidité spontanée et continue de l’improvisation si chère à Chopin.

Daniil a tout pour cela et plus encore!

Bravo!… Encore!… Bis!

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Agustin y Berta

Con palabras…

Agustin Barrios Mangoré (1885-1944)

Agustin Barrios Mangoré (1885-1944)

Ce regard nostalgique et profond est celui de Agustin Barrios Pio – Mangoré, guitariste de grande classe et compositeur paraguayen de la première moitié du XXème siècle. C’est à lui que l’on doit la partition « Un ultimo canto » , objet de la vidéo « sin palabras » du billet précédent.

Compositeur généreux avec plus de 300 œuvres destinées à la guitare classique, il partage sa vie entre composition et concerts. Une fois établi  dans sa notoriété au Paraguay, il décide de parcourir l’Amérique latine d’abord, puis l’Europe où il passe la dernière décennie de son existence. Le développement de sa carrière étant concomitant aux progrès des techniques phonographiques, il sera pionnier parmi les musiciens de son temps, et enregistrera volontiers ses interprétations.

Agustin était particulièrement attaché à ses racines, et lors de ses concerts il pouvait aussi bien se présenter dans le plus impeccable et conventionnel des « smokings », que d’arriver sur scène habillé en indien Guarani, tête coiffée d’un foulard orné d’une plume. En 1932, devenu célèbre, il ajouta à son nom le surnom que portait un grand chef de tribu de la forêt paraguayenne, Mangoré, par respect et admiration pour ce guerrier qui résista courageusement aux conquistadors espagnols.

Sa musique pour guitare se distingue des partitions classiques par l’empreinte d’exotisme qui la caractérise. Elle est emplie de cette poésie nostalgique qui va puiser sa source dans le vert profond et solitaire des épaisses forêts.

Elle demeure toutefois une véritable épreuve pour le musicien, tant l’écriture exige technique, habileté et virtuosité. John Williams, immense guitariste qu’on ne présente plus, disait que la musique de Barrios Mangoré, par tous ses aspects techniques, poétiques et musicaux, plaçait le compositeur au dessus des maîtres du genre, tels que Fernando Sor, Mauro Giuliani ou encore Villa-Lobos. Bel hommage!

Phonographe à pavillon

Berta Rojas, guitariste que je découvris, par hasard en 1998, en parcourant le catalogue d’un modeste label d’édition discographique, me fit entrer avec bonheur dans l’univers de Barrios Mangoré. Cette rencontre s’est révélée être pour moi un enchantement  et j’écoute, depuis, très souvent ce CD avec un plaisir chaque fois renouvelé.

L’interprète, déjà excellente, a gagné en maturité et si elle continue de servir aussi justement et délicatement cette musique, c’est certainement parce qu’elle aussi va chercher au cœur de ses racines paraguayennes, les harmonies qui font chanter sa guitare.

« La catedral »  (3ème mouvement « Allegro solemne » – allegro solennel)

Agustin Barrios Mangoré tenait cette pièce pour une de ses compositions les plus abouties.

« Las abejas » (Les abeilles)

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