À la nôtre !

Homère - Philippe-Laurent Roland-1812

Homère – Philippe-Laurent Roland-1812

Un toast à notre santé

Nous sommes les derniers de notre caste
Il ne nous reste plus très longtemps à vivre
nous sommes les petits marchands de bonheur
les artisans de mots cordiaux
Bientôt viendront nous relever
les foules au sang trop mou
les mécaniciens de la gloire du fer
et les industriels de l’amour
dont la vie est remplie de principes et de machines
Qui ne disposent que de 7 minutes pour caresser la fiancée
et de trois secondes pour la poésie
Avec des nerfs d’acier pareil à des rails
Ce n’est pas une insulte mais une flatterie
De midi à midi et demi ils iront manger
et prier
Ainsi donc, filles, femmes,
amourachez-vous des porteurs de miracles
Nous sommes les dernières lézardes
que le progrès n’a pas encore envahies
Aimez-nous tant qu’il reste du temps encore
Nous, les petits marchands de bonheur
les artisans de mots cordiaux.

Vadim Cherchinievich (Poète russe début XXème)

In Yvan Goll – « Les cinq continents » Anthologie mondiale de la poésie contemporaine – 1922

Vieux et…

A la mémoire de mon « Vieux »

wrinkles

Ô rides de l’aridité
Visage cent fois dévasté
Par des batailles clandestines
Et le coup de dent des ruines.
L’aube fait son état des lieux,
Nous sommes nus sous ses grands yeux
Et voilà qu’elle nous assume
Est-ce ainsi qu’on devient posthume ?
Autrefois en nous attendant
L’avenir était un géant.
Quand il tournait vers nous sa face
L’espace emplissait nos terrasses.
Pressé de devenir passé,
Moitié sombre moitié glacé,
Plus maigre d’aurore en aurore
L’avenir voûté nous ignore.
Le présent l’imite et le fait
Si bien qu’il en est contrefait.
Même quand nous fermons les yeux
Pour le retrouver quelque peu,
Il est si distrait, si peu nôtre,
Qu’il nous confond avec un autre.
Ou bien visage sans paupières,
Pour que son œil soit plus perçant
Il fait main basse sur le sang
Lui qui sait le rendre de pierre.
Il plante ses secrets drapeaux
Qui restent là jusqu’à pourrir
Sur le corps chantant du poète
Hanté de mots qui lui font fête
Profonde, jusqu’à l’abolir

Jules Supervielle

Ω

« Tout misanthrope… »

« Tout misanthrope, si sincère soit-il, rappelle par moments ce vieux poète cloué au lit et complètement oublié, qui, furieux contre ses contemporains, avait décidé qu’il ne voulait plus en recevoir aucun. Sa femme, par charité, allait sonner de temps en temps à la porte. »

Cioran – « De l’inconvénient d’être né »

Écusson musical : Sheila Chandra – « Moonsung »

« Mon dernier cheveu noir »

Fournier - dernier cheveuIl y a quelques jours, alors que je m’apprêtais à entrer dans le train qui devait ramener ma grande carcasse vers les froidures parisiennes, l’amie qui avait eu la gentillesse de m’accompagner à la gare me tendit un livre, format poche, en me disant « régale-toi ».

Pas le temps d’un commentaire ; un sourire, une bise, un signe de la main, le train démarre. Et me voici en tête à tête avec « mon dernier cheveu noir » ou plus exactement celui de Jean-Louis Fournier.

« Mon dernier cheveu noir » c’est le titre d’un de ses ouvrages, paru il y a quelques années, et je crois, récemment porté au théâtre..

Petits regards chargés d’humour et de sagesse sur l’âge qui s’avance inexorablement, mais qui semble s’accélérer quand notre dernier cheveu noir nous nargue depuis le fond du lavabo, avant de s’engouffrer à jamais dans le néant de la vidange, un peu avant nous.

Jean-Louis Fournier enchaîne ses constats, courts récits ou aphorismes frappés au coin de l’ironie et de la dérision. Se riant de lui-même, il rit de nous (qui lui ressemblons tant) et nous offre, avec un petit air moqueur, un miroir au reflet douloureux certes, mais tellement juste qu’il nous oblige, nous aussi,  à une salutaire auto dérision. Un sourire entrouvre alors nos lèvres, dans un léger grincement de portail rouillé… Nous voilà désormais lecteur et auteur.

Nous n’avons plus la tentation de nous cacher que nous sommes « vieux » désormais. C’est ainsi ! Mieux vaut en rire ! Fournier, joyeux philosophe, nous y aide.

« Un coup de vieux,
ce n’est pas le coup que donne un vieux,
c’est le coup qu’il reçoit. »


« Vous savez comment on appelle le curriculum vitae d’un vieux ?
Des archives ! »

Évidemment, je n’ai pas pris ombrage de ce cadeau amicalement taquin ; mais si cela avait été le cas, la lecture de ces « conseils aux anciens jeunes » (c’est le sous-titre) aurait eu tôt fait de transformer les rides de la contrariété en rides du plaisir.