« Si vous voulez que j’aime encore… »

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

« Si vous voulez que j’aime encore… »

« Si voulez que j’aime encore… »

Ainsi commence un tendre poème que Voltaire vieillissant écrit à sa « douce Emilie », Madame du Châtelet, pour lui dire élégamment qu’avec le temps l’amour fait place à l’amitié, et reconnaître ainsi le déclin de son désir pour elle.

Prétexte à retrouver ces deux brillants esprits dont la relation de quinze ans a été qualifiée par certains de « plus folle romance des Lumières ».

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Le doute

Sagesse reza

Reza – Sagesse

Le doute

L’impossibilité de vivre
se glisse en nous au début
comme un caillou dans la chaussure :
on le retire et on l’oublie.

Ensuite arrive une pierre plus grande
qui n’est plus déjà dans la chaussure :
le premier ou le dernier malentendu
se mêle à l’amour ou au doute.

Viennent après d’autres échecs :
la perte d’un mot,
la sauvage irruption d’une douleur,
une mort sur le chemin,
la chute d’une feuille sur notre solitude,
la vieillesse qui s’annonce
comme un soir écorché par la pluie.

Nous émergeons de tout
avec un tremblement qui dissout la confiance.
La lune pâlit,
nous commençons à nous méfier du soleil.

Roberto Juarroz

 

… Vieilles

A la mémoire de ma « Vieille »

Vieille femme

Les petites vieilles

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
Se traînent, comme font les animaux blessés,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés

Qu’ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
Luisants comme ces trous où l’eau dort dans la nuit ;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
Qui s’étonne et qui rit à tout ce qui reluit.

– Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
Sont presque aussi petits que celui d’un enfant ?
La Mort savante met dans ces bières pareilles
Un symbole d’un goût bizarre et captivant,

Et lorsque j’entrevois un fantôme débile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
Il me semble toujours que cet être fragile
S’en va tout doucement vers un nouveau berceau ;

A moins que, méditant sur la géométrie,
Je ne cherche, à l’aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l’ouvrier varie
La forme de la boîte où l’on met tous ces corps.

– Ces yeux sont des puits faits d’un million de larmes,
Des creusets qu’un métal refroidi pailleta…
Ces yeux mystérieux ont d’invincibles charmes
Pour celui que l’austère Infortune allaita !

II

De Frascati défunt Vestale enamourée ;
Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleur
Enterré sait le nom ; célèbre évaporée
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,

Toutes m’enivrent ; mais parmi ces êtres frêles
Il en est qui, faisant de la douleur un miel
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :
Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu’au ciel !

L’une, par sa patrie au malheur exercée,
L’autre, que son époux surchargea de douleurs,
L’autre, par son enfant Madone transpercée,
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs !

III

Ah ! que j’en ai suivi de ces petites vieilles !
Une, entre autres, à l’heure où le soleil tombant
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
Pensive, s’asseyait à l’écart sur un banc,

Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, dans ces soirs d’or où l’on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au cœur des citadins.

Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle,
Humait avidement ce chant vif et guerrier ;
Son oeil parfois s’ouvrait comme l’œil d’un vieil aigle ;
Son front de marbre avait l’air fait pour le laurier !

IV

Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
A travers le chaos des vivantes cités,
Mères au cœur saignant, courtisanes ou saintes,
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,
Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil
Vous insulte en passant d’un amour dérisoire ;
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.

Honteuses d’exister, ombres ratatinées,
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;
Et nul ne vous salue, étranges destinées !
Débris d’humanité pour l’éternité mûrs !

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L’œil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
Tout comme si j’étais votre père, ô merveille !
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :

Je vois s’épanouir vos passions novices ;
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;
Mon cœur multiplié jouit de tous vos vices !
Mon âme resplendit de toutes vos vertus !

Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !
Je vous fais chaque soir un solennel adieu !
Où serez-vous demain, Èves octogénaires,
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?

Charles Baudelaire

Ω

L’ennemi

L’ennemi

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

– Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

                                                                    Charles Baudelaire (Les fleurs du mal)

Illustration musicale : Ederzeli (Bratsch)

« Mon dernier cheveu noir »

Fournier - dernier cheveuIl y a quelques jours, alors que je m’apprêtais à entrer dans le train qui devait ramener ma grande carcasse vers les froidures parisiennes, l’amie qui avait eu la gentillesse de m’accompagner à la gare me tendit un livre, format poche, en me disant « régale-toi ».

Pas le temps d’un commentaire ; un sourire, une bise, un signe de la main, le train démarre. Et me voici en tête à tête avec « mon dernier cheveu noir » ou plus exactement celui de Jean-Louis Fournier.

« Mon dernier cheveu noir » c’est le titre d’un de ses ouvrages, paru il y a quelques années, et je crois, récemment porté au théâtre..

Petits regards chargés d’humour et de sagesse sur l’âge qui s’avance inexorablement, mais qui semble s’accélérer quand notre dernier cheveu noir nous nargue depuis le fond du lavabo, avant de s’engouffrer à jamais dans le néant de la vidange, un peu avant nous.

Jean-Louis Fournier enchaîne ses constats, courts récits ou aphorismes frappés au coin de l’ironie et de la dérision. Se riant de lui-même, il rit de nous (qui lui ressemblons tant) et nous offre, avec un petit air moqueur, un miroir au reflet douloureux certes, mais tellement juste qu’il nous oblige, nous aussi,  à une salutaire auto dérision. Un sourire entrouvre alors nos lèvres, dans un léger grincement de portail rouillé… Nous voilà désormais lecteur et auteur.

Nous n’avons plus la tentation de nous cacher que nous sommes « vieux » désormais. C’est ainsi ! Mieux vaut en rire ! Fournier, joyeux philosophe, nous y aide.

« Un coup de vieux,
ce n’est pas le coup que donne un vieux,
c’est le coup qu’il reçoit. »


« Vous savez comment on appelle le curriculum vitae d’un vieux ?
Des archives ! »

Évidemment, je n’ai pas pris ombrage de ce cadeau amicalement taquin ; mais si cela avait été le cas, la lecture de ces « conseils aux anciens jeunes » (c’est le sous-titre) aurait eu tôt fait de transformer les rides de la contrariété en rides du plaisir.