Ah ces anglaises…! So french!

De vraies coquines ces anglaises qui chantent si bien notre français, avec tant de grâce et tant de charme. Et si elles se sont un peu éloignées de leurs vingt ans, leur voix a gardé toute la suavité de la jeunesse. Sur la scène ou devant la caméra elles affichent la facilité et la légèreté des plus grandes qu’elles ne sauraient cesser d’être.

Avec les hommes elles peuvent être finaudes et manipulatrices, un rien profiteuses et sans grande considération pour le sexe fort, comme Susan Graham, par exemple :

Ici, elle répète avec son pianiste une pièce extraite de la comédie musicale « L’amour masqué » d’André Messager sur des paroles de Sacha Guitry.

Paroles (de Sacha Guitry)

J’ai deux amants, c’est beaucoup mieux !
Car je fais croire à chacun d’eux
Que l’autre est le monsieur sérieux.

Mon Dieu, que c’est bête les hommes !
Ils me donnent la même somme
Exactement par mois
Et je fais croire à chacun d’eux
Que l’autre me donne le double chaque fois
Et ma foi
Ils me croient
Ils me croient tous les deux.

Je ne sais pas comment nous sommes
Mais mon Dieu
Que c’est bête un homme, un homme, un homme
Mon Dieu que c’est bête un homme !
Alors vous pensez… deux !

Un seul amant c’est ennuyeux
C’est monotone et soupçonneux
Tandis que deux c’est vraiment mieux.
Mon Dieu qu’les hommes sont bêtes
On les f’rait marcher sur la tête
Facilement je crois
Si par malheur ils n’avaient pas
A cet endroit précis des ramures de bois
Qui leur vont !
Et leur font un beau front ombrageux

Je ne sais pas comment nous sommes
Nous sommes nous sommes
Mais mon Dieu
Que c’est bête un homme, un homme, un homme
Mon Dieu que c’est bête un homme !
Alors vous pensez… deux !

Elles peuvent aussi adorer les hommes, et les rechercher passionnément, surtout s’ils ne sont pas trop vieux et s’ils portent l’uniforme. Et qu’importe qu’elles soient grandes duchesses comme Dame Felicity Lott dans « La Grande Duchesse de Gérolstein » de Jacques Offenbach.

Je les aime !

Non, pas les militaires!… Mes deux superbes anglaises…

qui excellent aussi dans la mélodie française… (à suivre)

Le chant d’Ulysse

Dans son incontournable ouvrage, « Si c’est un homme », Primo Levi, raconte que lorsque le jeune juif alsacien qu’il vient de rencontrer au milieu des horribles ténèbres d’Auschwitz lui demande de lui apprendre l’italien, sa mémoire retrouve aussitôt le « Chant d’Ulysse », ce récit du dernier voyage du héros, tel que Dante l’imagine et le décrit au livre XXVI de « L’Enfer ».

Même si le sort que réserve Dante à Ulysse est à l’opposé de celui, bien plus heureux, que propose Homère à travers la prédiction de Tirésias ouvrant vers un nouveau voyage par delà les Colonnes d’Hercule, ce chant venu des profondeurs d’un des derniers cercles de l’Enfer sonne pour Primo Levi comme un poème chargé d’espérance : « Frères, pensez à ce que vous êtes : point n’avez été faits pour vivre comme des brutes, mais pour rechercher la vertu et la connaissance. »

C’est en version originale – ne serait-ce que pour la beauté de la langue – qu’il faut entendre cette page dont la richesse rappelle un thème fondateur de notre civilisation, le désir de connaissance qui amène l’homme aux confins de la mort dans un défi sans limite avec l’inconnu.

Ulysse a pris la voix de Vittorio Gassman.

Léché par les flammes incessantes de la huitième fosse du huitième cercle de l’Enfer réservé aux fourbes et mauvais conseillers, Ulysse y paie pour son goût trop prononcé de l’aventure et sa soif de découverte ainsi que pour la fourberie du Cheval de Troie.

Dante et Virgile arrivés aux abords de ce huitième « bolge » demandent à Diomède et Ulysse que l’un d’eux raconte les circonstances de sa mort, c’est Ulysse qui répond :

Traduction en prose (fin XIXe)

Quand je quittai Circé, qui me retint caché plus d’un an, là, près de Gaëte, avant qu’ainsi Énée  la nommât, ni la douce pensée de mon fils, ni la piété envers mon vieux père, ni l’amour qui devait être la joie de Pénélope, ne purent vaincre en moi l’ardeur d’acquérir la connaissance du  monde, et des vices des hommes, et de leurs vertus. Mais, sur la haute mer de toutes parts ouverte, je me lançai avec, un seul vaisseau, et ce petit nombre de compagnons qui jamais ne m’abandonnèrent. L’un et l’autre rivage je vis, jusqu’à l’Espagne et jusqu’au Maroc, et l’île de Sardaigne, et les autres que baigne cette mer.

Moi et mes compagnons nous étions vieux et appesantis, quand nous arrivâmes à ce détroit resserré où Hercule posa ses bornes, pour avertir l’homme de ne pas aller plus avant : je laissai Séville à ma droite; de l’autre déjà Septa m’avait laissé. Alors je dis : « O frères, qui, à travers mille périls, êtes parvenus à l’Occident, suivez le soleil, et à vos sens à qui reste si peu de veille, ne refusez l’expérience du monde sans habitants. Pensez à ce que vous êtes : point n’avez été faits pour vivre comme des brutes, mais pour rechercher la vertu et la connaissance. »

Par ces brèves paroles j’excitai tellement mes compagnons à continuer leur route,  qu’à peine ensuite aurais-je pu les retenir. La poupe tournée vers le levant, des rames nous fîmes des ailes pour follement voler, gagnant toujours à gauche. Déjà, la nuit, je voyais toutes les étoiles de l’autre pôle, et le nôtre si bas que point il ne s’élevait au-dessus de l’onde marine. Cinq fois la lune avait rallumé son flambeau, et autant de  fois elle l’avait  éteint, depuis que nous étions entrés dans la haute mer, quand nous apparut une montagne, obscure à cause de la distance, et qui me sembla plus élevée qu’aucune autre que j’eusse vue. Nous nous réjouîmes, et bientôt  notre joie se  changea en pleurs, de la nouvelle terre un tourbillon étant venu, qui par devant frappa le vaisseau. Trois fois il le fit tournoyer avec toutes les eaux ; à la. quatrième, il dressa la poupe en haut, et en bas il enfonça la proue, comme il plut à un autre, jusqu’à ce que la mer se refermât sur nous.

 

δ

Traduction en vers de Louis Ratisbonne (fin XIXème)

— « Loin des bords appelés Gaëte par Énée
Lorsque je pris la fuite après plus d’une année
Et rompis de Circé le filet enchanteur;

Ni le doux souvenir d’un fils, ni mon vieux père,
Ni l’amour qu’attendait l’épouse toujours chère,
Qui seul de Pénélope aurait fait le bonheur ;

Rien ne put vaincre en moi cette ardeur sans seconde,
Qui me brûlait de voir et d’étudier le monde
Et l’homme et ses vertus et sa perversité.

Et sur la haute mer tout seul je me hasarde
Avec un seul navire et cette faible garde.
Qui partagea mon sort et ne m’a point quitté.

J’ai vu battant les flots dans tous les sens, l’Espagne,
Les côtes du Maroc et l’île de Sardagne,
Tous les bords que la mer baigne de vertes eaux.

Nous étions, mes amis et moi, brisés par l’âge,
Quand nous vînmes enfin à cet étroit passage,
Où le divin Alcide érigea ses signaux,

Afin d’arrêter l’homme en sa course indocile.
A ma droite, pourtant, je laissai fuir Séville;
A ma gauche, Ceuta fuyait dans le lointain.

Malgré tous les périls et les destins contraires
Nous touchons l’Occident, m’écriai-je, ô mes frères !
Pour un reste de vie éphémère, incertain,

Quand vos yeux pour toujours vont se fermer peut-être,
Ne vous ravissez pas ce bonheur de connaître
Par delà le soleil un monde inhabité !

Vous êtes, songez-y, de la race de l’homme !
Non pour vivre et mourir comme bêtes de somme,
Mais pour suivre la gloire et pour la vérité ! »

Cette courte harangue allume leur courage;
Ils brûlent d’accomplir jusqu’au bout leur voyage,
Et pour les arrêter il eût été trop tard.

Et, la poupe tournée au levant, nous voguâmes,
Effleurant l’onde à peine et volant sur nos rames,
Poussant vers l’Occident notre voile au hasard.

Déjà, de l’autre pôle où s’égarent nos voiles
La nuit a déployé sur son front les étoiles ;
Le nôtre à l’horizon déjà fuit et décroît.

Cinq fois mourait, cinq fois s’allumait dans la brune
Cette pâle clarté qui tombe de la lune,
Depuis que nous étions entrés dans le détroit,

Lorsque nous apparut, à travers la distance,
Une montagne obscure encore, mais immense ;
Jamais je n’avais vu mont si grand ni si beau.

Mais notre courte joie en des larmes se change :
Soudain du Nouveau-Monde un tourbillon étrange
S’élève et vient au flanc frapper notre vaisseau,

Trois fois le fait tourner en amoncelant l’onde,
Puis soulève la poupe, et dans la mer profonde
Fait descendre la proue au gré d’un bras jaloux,

Jusqu’à ce que la mer se referme sur nous. »

Botticelli - Inferno Dante

Botticelli – Inferno Dante

Enivrez-vous!

Jules Dalou - Silène ivre - Jardin Luxembourg

Jules Dalou – Silène ivre – Jardin Luxembourg

Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous !
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge ; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront, il est l’heure de s’enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise.

Charles Baudelaire (« Petits poèmes en prose » XXXIII)

Écusson musical : Dorantes  – « Silencio de patriarca »

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L’ivresse sur toile :

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