Brumes et brouillards /12 – Méditation grisâtre

William Turner - Orage en mer - 1824

William Turner – Orage en mer – 1824

Méditation grisâtre

Sous le ciel pluvieux noyé de brumes sales,
Devant l’Océan blême, assis sur un ilot,
Seul, loin de tout, je songe au clapotis du flot,
Dans le concert hurlant des mourantes rafales.

Crinière échevelée ainsi que des cavales,
Les vagues se tordant arrivent au galop
Et croulent à mes pieds avec de longs sanglots
Qu’emporte la tourmente aux haleines brutales.

Partout le grand ciel gris, le brouillard et la mer,
Rien que l’affolement des vents balayant l’air.
Plus d’heures, plus d’humains, et solitaire, morne,

Je reste là, perdu dans l’horizon lointain,
Et songe que l’Espace est sans borne, sans borne,
Et que le Temps n’aura jamais … jamais de fin.

Jules Laforgue  (Mercure de France – 1903)

Jules Laforgue (1860-1887)

Jules Laforgue (1860-1887)

Le jour se lève encore

William Turner - Matin après le déluge 1843

William Turner – Matin après le déluge 1843

Quand tu n´y crois plus, que tout est perdu
Quand trompé, déçu, meurtri
Quand assis par terre, plus rien pouvoir faire
Tout seul, dans ton désert
Quand mal, trop mal, on marche à genoux
Quand sourds les hommes n´entendent plus le cri des hommes

Tu verras, l´aube revient quand même
Tu verras, le jour se lève encore
Même si tu ne crois plus à l´aurore
Tu verras, le jour se lève encore

Quand la terre saigne ses blessures
Sous l´avion qui crache la mort
Quand l´homme chacal tire à bout portant
Sur l´enfant qui rêve, ou qui dort
Quand mal, trop mal, tu voudrais larguer
Larguer, tout larguer
Quand la folie des hommes nous mène à l´horreur
Nous mène au dégoût

N´oublie pas, l’aube revient quand même
Et même pâle, le jour se lève encore
Étonné, on reprend le corps à corps
Allons-y puisque le jour se lève encore

Suivons les rivières, gardons les torrents
Restons en colère, soyons vigilants
Même si tout semble fini
N’oublions jamais qu´au bout d´une nuit
Qu´au bout de la nuit, qu´au bout de la nuit

Doucement, l’aube revient quand même
Même pâle, le jour se lève encore

Tu verras
Étonné, on reprend le corps à corps
Continue, le soleil se lève encore
Tu verras, le jour se lève encore…
Tu verras…

Même si…

Encore…

                                         Barbara

Illustration musicale : Flûte de Pan et orgue

Voyage avec Monsieur Monsieur

Avec Monsieur Monsieur
je m’en vais en voyage.
Bien qu’ils n’existent pas
je porte leurs bagages.
Je suis seul et ils sont deux.

Lorsque le train démarre
je vois sur leur visage
la satisfaction
de rester immobile
quand tout fuit autour d’eux.

Comme ils sont face à face
chacun a ses raisons.
L’un dit : les choses viennent
et l’autre : elles s’en vont ;
quand le train les dépasse
est-ce que les maisons
subsistent ou s’effacent ?
moi je dis qu’après nous
ne reste rien du tout.
Voyez comme vous êtes !
lui répond le premier,
pour vous rien ne s’arrête
moi je vois l’horizon
de champs et de villages
longuement persister.
Nous sommes le passage
nous sommes la fumée …
C’est ainsi qu’ils devisent
et la discussion
devient si difficile
qu’ils perdent la raison.

Alors le train s’arrête
avec le paysage
alors tout se confond.

                                                                   Jean Tardieu (1903-1995)

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