Ça, je ne pourrais pas l’oublier («They can’t take that away from me »)

Proms Last Night

Musique pour tous – Tous avec et tous pour la musique.

Comment mieux présenter la dernière soirée (The Last Night) du concert des Proms, ce festival de musique classique le plus populaire du monde, qui offre à un très large public, pendant plusieurs semaines chaque année, et depuis près de 120 ans, les musiciens classiques les plus appréciés du moment. Un bonheur musical démocratique, assurément.

Pour la dernière soirée, traditionnellement, les conventions du concert classique se relâchent et les répertoires s’ouvrent vers d’autres musiques moins familières aux artistes invités : orchestres symphoniques, chanteurs et chanteuses d’opéra, solistes classiques et autres choristes plus exercés aux cantates de Bach qu’au Negro Spiritual. Seul importe ce soir là que se fondent dans une même joie rythmée par la musique les mille différences d’une foule bariolée, jusqu’à ne faire plus qu’un seul corps chantant lorsque sont entonnés les immuables «Rule, Britannia !» de Thomas Arne, «Jerusalem» de Parry, et bien sûr le célébrissime «Land of Hope and Glory» de Elgar (toujours 2 fois !).

Parmi les « autres » musiques – que l’épithète soit considérée ici avec tout le respect qu’elle mérite –  « The Last Night » de l’année 2009, après avoir fait vibrer le public aux accords de Purcell, Haydn, Villa-Lobos et Mahler, avait inscrit au programme de l’orchestre symphonique de la BBC  un arrangement, spécialement écrit pour la circonstance, d’un merveilleux et inoubliable standard du jazz, «They can’t take that away from me».

Et pour cette « Jam session » (ou presque) la partie vocale, ce soir là était confiée à la mezzo-soprano, Sarah Connolly, qu’on entend le plus souvent exceller dans les grands airs baroques et aussi parfois chez Mahler ou Wagner ; à la trompette la très talentueuse Alison Balsom qu’aucun répertoire ne rebute et qui rivalise de virtuosité avec le regretté Maurice André.

Not so classical ! Jazzy Last Night, isn’t it ?

There are many many crazy things
That will keep me loving you
And with your permission
May I list a few

The way you wear your hat
The way you sip your tea
The memory of all that
No they can’t take that away from me

The way your smile just beams
The way you sing off key
The way you haunt my dreams
No they can’t take that away from me

We may never never meet again, on that bumpy road to love
But I’ll always, always keep the memory of

The way you hold your knife
The way we danced till three
The way you changed my life
No they can’t take that away from me

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« They can’t take that away from me »  est une composition de George et Ira Gershwin pour le film « Shall we dance ? »  de Mark Sandrich en 1937, avec Fred Astaire et Ginger Rogers.

En 1949, à l’occasion d’un film de Charles Walters, « The Barkleys of Broadway » – traduit en  français de façon très évocatrice, « Entrons dans la danse » – Fred Astaire, à nouveau partenaire de Ginger Rogers, souhaite que cette chanson soit reprise pour un duo de charme… On ne saurait mieux dire :

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Pour parodier la première strophe de cette célèbre chanson devenue un standard interprété depuis par tant de talents divers, je pourrais dire :

Il y a beaucoup beaucoup de chanteurs
Qui me font aimer cette chanson
Et avec votre permission
J’en listerais quelques interprétations

Mais ce billet alors aurait bien du mal à trouver une fin. Aussi, et puisqu’il faut choisir : sans hésiter, une version dans laquelle rien ne manque, ni le charme, ni le jazz, ni la douceur de la voix, ni la soyeuse rugosité d’ailleurs, ni, bien sûr l’indispensable trompette du maître. Une version dont je dirais bien volontiers à mon tour :

They can’t take that away from me !

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Oh! Dis papa, dis, joue moi-z-en…

… De la trompette!

Quand j’étais, dans un passé lointain – dont il vaut mieux éviter d’évaluer la distance qui le sépare de ce jour – un petit garçon un peu bougon et capricieux, mon père, pour me dérider, me prenait sur ses genoux et scandant la mesure avec ses pieds – ce qui  très tôt me fit connaître les joies du trot – me chantait cette vieille chanson que Milton avait déjà mise à la mode bien des années plus tôt :

Oh ! dis, papa, Oh ! joue moi-z-en
D’la trompette,
D’la trompette
Comme ce doit être amusant
Joue moi-z-en, Oh ! dis joue moi-z-en
Il s’excusait en lui disant
D’un air bête,
Je l’ regrette
Mais j’ n’en joue pas j’ vais t’ dir’ pourquoi
Je suis un trompette en bois.

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Quelques années plus tard, la trompette prit pour moi d’autres accents, beaucoup moins joyeux, hélas, comme ceux-là :

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Et la trompette est devenue celle qui me ravit aujourd’hui, que Maurice André m’a fait aimer – pouvait-il en être autrement?  J’en  redemande, encore et encore, à la ravissante Alison Balsom qui désormais progresse sans cesse sur les traces du Maître.

Vous pourriez bien, vous aussi, y prendre goût… et dire :

« Oh!  Alison, rejoue-nous-z-en »! « D’ la trompette… »

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Sur les Champs

Pour le plaisir, simplement pour 2 minutes 16 de plaisir, une des plus belles scènes d’amour du cinéma. Une scène d’orgie en vérité où des images en noir et blanc se font lascivement caresser par les divagations sensuelles d’une trompette à la tombée du jour sur les Champs Élysées.

Raffinement des sens :

Louis Malle à la réalisation (c’est son premier long métrage)

Jeanne Moreau (alias Madame Tavernier) pour traverser le Paris de 1958 devant la caméra d’Henri Decae

Miles Davis à la trompette. Miles et ses musiciens ont enregistré la bande son du film en quelques heures seulement sans préparation.

« Ascenseur pour l’échafaud », évidemment!

On ne s’en lasse pas.

Rue de la Mélancolie

 « Je suis né par hasard le 10 mars 1920 à la porte d’une maternité fermée pour cause de grève sur le tas…ma mère était enceinte de 13 mois… une louve me prit sous son élytre et me donna à boire… j’étais déjà très laid….Et, tout d’un coup ma physionomie se transforma et je me mis à ressembler à Boris Vian, d’où mon nom ». Boris Vian

Boris Vian (1920-1959)

Boris Vian (1920-1959)

Vian - L'écume des jours - afficheAvec la sortie récente sur les écrans de « L’écume des jours », film de Michel Gondry réalisé à partir du roman poétique et onirique – on dirait aujourd’hui « déjanté » – de Boris Vian, l’auteur  revient à nos mémoires. Et c’est heureux.

Pour saluer cet évènement cinématographique dont je ne connais aujourd’hui que la bande annonce, et quelques critiques mitigées – qui se retrouvent cependant toutes promptes à féliciter la formidable inventivité du metteur en scène – j’ai choisi de nous donner rendez-vous au beau milieu de « La rue Watt ». 

Mais pas celle que les urbanistes d’aujourd’hui ont transformée en rue la plus éclairée de Paris. Plutôt celle de Raymond Queneau, celle que prend Jean-Pierre Melville pour sous-tendre le générique de son remarquable polar de 1962, « Le doulos », et bien sûr celle que chante l’inoubliable voix de Philippe Clay avec les mots de celui qui ne voulait pas « mourir d’un cancer de la colonne vertébrale », Boris Vian.

C’était une rue pittoresque et bien sombre située en grande partie sous les voies ferrées aux approches de la gare d’Austerlitz  et peu commune dans ce Paris que j’avais épousé dès ma première rencontre avec cette ville, vite devenue tout à la fois objet et lieu de mes amours anciennes.

La rue Watt me fascinait, tout jeune garçon déjà, tant elle attirait mon imaginaire enfantin vers de sombres histoires qui m’effrayaient autant qu’elles me subjuguaient.

Hier je l ‘aurais volontiers appelée  « rue de la Mélancolie » inspiré que j’étais par la noirceur des drames et des mystères qu’elle pouvait évoquer. Aujourd’hui, je ne la débaptiserais pas, tant la mémoire ombreuse de son visage passé se fond avec les souvenirs d’une jeunesse enfuie.

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Un bel hommage à la rue Watt, l’ancienne et la nouvelle, porté par la trompette de Miles Davis, avec en prime les images du générique du « Doulos ».

Rêve d’été

Fermez les yeux un instant et laissez-vous emporter dans la moiteur d’une chaude nuit d’été en Caroline du Sud, au cœur des Etats Unis du début des années 30. La grande dépression n’épargne personne, mais dans le contexte de l’époque, la population noire afro-américaine est particulièrement atteinte. Le statut qui lui est réservé amplifie pour elle les terribles difficultés de ces temps de crise.

Cependant dans un quartier de Charleston, à Catfish-Row, on chante, on boit plus que de raison, on fait du trafic d’alcool et de drogue, et on entend entre les éclats de voix, à espace régulier, le roulement bref et sec des dés sur le sol, scansion lancinante des parties de « craps » endiablées.

Ange au milieu des démons, Clara, une jeune maman noire, essaie d’endormir son enfant et lui chante une délicate mélodie aux accents de negro-spirituals : « Summertime ».

Vous êtes au premier acte de « Porgy and Bess », l’opéra composé par George Gershwin en 1937.

Selon la forme qu’aura prise votre rêve, vous ouvrirez les yeux dans des univers différents et pourtant si proches :

–          Vous pourriez vous trouver profondément assis dans le velours pourpre d’un fauteuil d’orchestre d’une salle de concert réputée, captivé par le charme « classique »  de Kathleen Battle interprétant la version originale de cette mélodie.

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–          Peut-être sentiriez-vous sous les fesses la fermeté des gradins d’un remuant festival de jazz, sous une pinède encore brûlante d’un jour épuisé de lumière ; votre pied droit battant le contretemps. Votre émerveillement serait partagé entre les prouesses de Satchmo à la trompette, et l’éternelle séduction de la voix chaude d’Ella. Vous les entendriez tous les deux donner la plus belle version entre mille de ce standard du jazz.

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Mais, puisque c’est un rêve, tout est possible ! Cumulons les plaisirs!