Boris, Jean-Louis… qui « voudraient pas crever… »

Jean-Louis Trintignant accompagné à l’accordéon par l’excellent musicien de jazz Daniel Mille et le violoncelliste classique Grégoire Korniluk.

Je voudrais pas crever…

Je voudrais pas crever
Avant d’avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d’argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d’égout
Sans avoir mis mon zob
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu’on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j’en aurai l’étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j’apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d’algues
Sur le sable ondulé
L’herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L’odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l’Ursula
Je voudrais pas crever
Avant d’avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J’en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu’on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir
Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s’amène
Avec sa gueule moche
Et qui m’ouvre ses bras
De grenouille bancroche
Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d’avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu’est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d’avoir goûté
La saveur de la mort…

Boris Vian

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Voici une interview que Jean-Louis Trintignant a donnée à l’occasion de son spectacle de poésie à Lyon il y a quelques années. Si l’on me demandait de signer la première minute de sa réponse au journaliste, je le ferais volontiers, sans changer une seule virgule. Une belle façon de laisser à JLT le soin de faire le commentaire de JLT…

Lou

Guillaume Apollinaire (1880-1918)

Guillaume Apollinaire (1880-1918)

Le 6 décembre 1914, un jeune homme de 34 ans, polonais ayant demandé sa naturalisation à l’administration française, s’engage sous les drapeaux. Son nom : Wilhelm Kostrovicky devenu Guillaume Apollinaire.

A partir du début 1915, il entretient avec celle qu’il surnomme Lou, Louise de Coligny-Chatillon, rencontrée quelques mois auparavant à Nice, et dont il est totalement épris, une abondante et impudique correspondance. Moins abondantes et moins enflammées sont les réponses de Lou, « indomptable au sang bleu » – comme la qualifie Michel Décaudin dans sa préface chez « Poésies/Gallimard. Insaisissable et intrigante  elle ne nourrit pas à l’égard de cet amant passionné le même zèle amoureux, tant s’en faut.

Cet amour se résoudra à sa fulgurance : en mars 1915 les amants conviennent de se séparer. non sans se promettre de rester des amis…

De cette passion il nous reste le trésor poétique que constitue ce recueil, « Poèmes à Lou », regroupant les parties en vers de cette correspondance amoureuse qui, lorsqu’elle fut rassemblée en 1947, avait été intitulée « Ombre de mon amour ».

Lou - Louise de Coligny-Chatillon

Lou – Louise de Coligny-Chatillon

Même fasciné par l’esthétique de la guerre qu’il vit aux premières loges, l’artilleur Apollinaire ressent ce profond besoin de demeurer poète malgré les souffrances et les horreurs des combats. Cette correspondance lui en donne l’occasion, et, utilisant avec facilité les multiples facettes de son art, le réinventant parfois, le poète glisse, comme sur une houle souple, du vers à la prose.

Voilà déjà longtemps que Jean-Louis Trintignant ne manque pas une opportunité de servir le poète, et de nous faire partager ses vers et ses émois.

Ne boudons pas notre plaisir :