Chroniques… mais pas sans « H » !

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Alexandre Vialatte - 1901-1971

Alexandre Vialatte – 1901-1971

Et c’est ainsi qu’Alexandre est grand!

Et grand, Alexandre Vialatte, au moins deux fois :

D’abord, parce que fin traducteur d’allemand qu’il était, après avoir traduit quelques auteurs « mineurs » de la littérature germanique tels que Goethe, Thomas Mann, Brecht, Nietzsche et quelques autres – pas mieux! -, il fait connaître à la France un certain Franz Kafka, dont personne encore n’avait entendu parler.

Ensuite, par ses chroniques dont les plus célèbres sont celles (environ 900) qu’il écrivit pendant de longues années, entre 1952 et 1971 au journal du centre (de la France), « La Montagne ».

Ces chroniques qui d’abord sont une révérence au français par la qualité de la langue que pratique Vialatte, sont construites avec une rigueur d’architecte. A partir de prémisses simples ou anodines l’auteur, pour nous entretenir des sujets sociétaux les plus variés, nous conduit à son but par des chemins qui pourraient nous paraître dévoyés, où la coïncidence n’est jamais fruit du hasard, et sur lesquels on prend un plaisir jubilatoire à voir l’illogique devenir logique et la dérision, implacable vérité.

L’humour ici atteint à son très haut niveau de raffinement.

Pierre Desproges s’est beaucoup nourri de l’humour et du style d’Alexandre Vialatte pour qui il avait une profonde et sincère admiration.

Parler de cet homme « notoirement méconnu », comme Vialatte se qualifiait lui-même, mériterait à la fois plus de temps et beaucoup plus de talent, aussi vais-je m’en tenir à ces quelques mots et à la publication – pour faire saliver –  de la vidéo ortHograpHique qui les précède. La toile regorge de pages sur Alexandre Vialatte… les librairies aussi. Mais aucune d’elles ne saurait offrir le plaisir gouleyant d’une promenade à travers ses chroniques.

Rendons donc ce billet à sa modeste intention première, lancer un petit clin d’œil complice à ceux qui se délectent déjà des « Chroniques de La Montagne », et suggérer aux autres qui n’auraient pas encore goûter au plaisir qu’elles procurent d’en glisser un exemplaire dans leur sac de vacances, entre palmes et raquette, pour le cas, fort improbable évidemment, où le soleil, lui aussi, aurait décidé de se mettre en congés.

« L’homme n’est que poussière, c’est dire l’importance du plumeau! »

😉 😛 😉

Traduire un poème

Lorsqu’il demanda à Paul Valéry de traduire « les Bucoliques » de Virgile, le docteur Roudinesco insista pour avoir plus qu’une traduction. Il  souhaitait une transposition, « du Valéry, de beaux vers comme dans la « Jeune parque ».  » Valéry répliqua sourire aux lèvres : « Voulez-vous en plus des rimes? Alors je demande cent ans! »

Même si, par la richesse de ses formes et la profusion de son vocabulaire une langue est naturellement propice à l’expression poétique, elle n’en obtient pas pour autant, et c’est heureux, le monopole du poème. La poésie reste d’abord affaire d’âme, sans distinction d’origine ou de langage. Et, quand elle est écrite ou dite, pour atteindre l’autre, étranger au véhicule qu’elle emprunte, elle doit nécessairement faire appel au traducteur, indispensable traître, intermédiaire obligé entre l’œuvre et son destinataire.

Que de questionnements alors, que de responsabilités, pour celui qui va se charger de l’immense tâche de traduire. Recréer le poème et son flux de sensations et d’émotions, liées autant au rythme, au chant de la langue, qu’aux images suggérées par les mots, dans une autre langue où les différences avec la langue originale ne se bornent évidemment pas aux mots seulement. Le poète traducteur va devoir tout entier se fondre, à travers le poème, dans le poète lui-même, prendre sa place un temps, puis disparaître.

Qu’en disent les Maîtres?

« L’original est infidèle à la traduction. » Jorge-Luis Borges

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« La traduction est le plus pur des processus par lesquels s’affirme le talent poétique. » Rainer-Maria Rilke – cité par Alberto Manguel in « Une histoire de la lecture » (Actes sud / page 309)

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« La pensée poétique est ce qui transforme la poésie. […] C’est cela qui est à traduire. C’est cela la modernité d’une pensée, même pensée il y a très longtemps. Car elle continue d’agir. D’être active au présent ».  Henri Meschonnic in « Poétique du traduire »

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« Comme beaucoup, je tiens qu’un poème est intraduisible, mais qu’il peut être recréé dans une autre langue (je sais bien qu’en bonne logique, il suffirait d’un seul vers bien traduit pour réfuter cette assertion). Tout dépend, bien sûr, de ce qu’on entend par « bien traduit ». Pour moi, je suis nominaliste ; je me méfie des affirmations abstraites, et je préfère m’en tenir aux cas particuliers. »  Jorge-Luis Borges

§

« Traduire un poème c’est conclure une alliance avec un premier traître : confronté au réel du bon sens, tout beau poème est par nature un contre-sens orienté par l’harmonie ; rien ne doit, rien ne peut dispenser le poète traducteur de l’impérieux devoir de créer dans une autre langue un contresens équivalent ; l’on n’a point affaire aux mots seulement, mais au miracle qui leur a permis d’être poésie ; il est salutaire que l’esprit tout entier sente son pouvoir s’exercer à loisir sur la sonorité d’une syllabe ; qui veut parvenir à la justesse doit se laisser séduire par une terrible rigueur, dont ne peuvent donner idée les nonchalances de l’exactitude. »

                                       Armand Robin