L’ennemi

L’ennemi

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

– Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

                                                                    Charles Baudelaire (Les fleurs du mal)

Illustration musicale : Ederzeli (Bratsch)

Enfants!

Enfants
Qui déjà prenez place,
Quand vous aurez grandi
Au point d’être conscients
Du mal du temps qui passe
Et s’arrache de nous
Plus mal qu’un pansement,
Vous qui pousserez de l’avant
Nos vieux rêves de liberté,
Enfants
Consultez quelquefois
Les miroirs du passé ;
Et vous y relirez
L’écho de ces visages
Qu’un temps nous avons habités.
Enfants gentils marins des traversées prochaines
Ayez une pensée de sel pour nos vieux équipages
Lorsque vous voguerez debout vers les mêmes naufrages
Où debout nous aurons sombré !

Robert Desnos (1900-1945)

Écusson musical : Claude Debussy – « Dr Gradus at Parnassum »

Deux minutes d’attente

Dali montre molle

Montre molle – Dali

Si vous décidez de rendre une petite visite à Orphée, vous ne serez pas reçu immédiatement. Une muse vous fera patienter deux minutes dans un très confortable salon. Vous prendrez place profondément au milieu des coussins moelleux d’un large canapé de velours rouge. Un parfum de santal et d’ambre flattera vos narines.

Et comme vous ne pourrez pas lire l’heure sur l’étrange cadran qui vous fera face, pour vous faire oublier le temps de votre attente, un guitariste discret, précis comme un chronomètre à cordes pincées,  jouera cette musique pour vous seul.

L’horloge

Chat regard

L’horloge

Charles Baudelaire – Petits poèmes en prose XVI

Les Chinois voient l’heure dans l’œil des chats.
Un jour un missionnaire, se promenant dans la banlieue de Nankin, s’aperçut qu’il avait oublié sa montre, et demanda à un petit garçon quelle heure il était. Le gamin du céleste Empire hésita d’abord ; puis, se ravisant, il répondit : « Je vais vous le dire. » Peu d’instants après, il reparut, tenant dans ses bras un fort gros chat, et le regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux, il affirma sans hésiter : « Il n’est pas encore tout à fait midi.  » Ce qui était vrai.
Pour moi, si je me penche vers la belle Féline, la si bien nommée, qui est à la fois l’honneur de son sexe, l’orgueil de mon cœur et le parfum de mon esprit, que ce soit la nuit, que ce soit le jour, dans la pleine lumière ou dans l’ombre opaque, au fond de ses yeux adorables je vois toujours l’heure distinctement, toujours la même, une heure vaste, solennelle, grande comme l’espace, sans divisions de minutes ni de secondes, une heure immobile qui n’est pas marquée sur les horloges, et cependant légère comme un soupir, rapide comme un coup d’œil.
Et si quelque importun venait me déranger pendant que mon regard repose sur ce délicieux cadran, si quelque Génie malhonnête et intolérant, quelque Démon du contretemps venait me dire: « Que regardes-tu là avec tant de soin? Que cherches-tu dans les yeux de cet être? Y vois-tu l’heure, mortel prodigue et fainéant? » Je répondrais sans hésiter: « Oui, je vois l’heure ; il est l’Éternité! »