Fête de la musique

Vient de paraître sur   « De braises et d’ombre » :

Fête de la musique

Si, comme moi, pour la fête de la « musique » de ce soir, vous rêvez d’être sourd, ne fermez pas vos pavillons sans vous être accordé auparavant un dernier formidable plaisir, une sorte de cigarette du condamné : cinq prodigieuses minutes de MUSIQUE… jouées par une bande de jeunes comme on aimerait en trouver beaucoup au coin de nos rues chaque 21 juin !

Lire, voir, écouter la suite . . .

Dig Ding Dong !

 

Bravo, mademoiselle Mabou ! Quand on chante cette petite chanson avec le talent qui est déjà le tien, il est parfaitement légitime de la revendiquer et de se l’approprier comme tu le fais, avec beaucoup de détermination.

Mais tu sais, avant d’être tienne aujourd’hui, elle a été la nôtre, et celles de beaucoup de nos anciens qui nous l’ont apprise ; comme elle sera, demain, celle de tes enfants à qui tu la chanteras et qui, à leur tour, continueront cette heureuse chaîne musicale sans fin.

Mais sans doute ne sais-tu pas encore que cette petite comptine, « Frère Jacques »en allemand :  Bruder Jakoba inspiré un des plus grands musiciens de la fin du XIXème siècle et du début du XXème, Gustav Mahler.

Gustav Mahler - (1860-1911)

Gustav Mahler – (1860-1911)

Quand le temps sera venu pour toi de prêter ta jolie voix aux merveilleux lieder qu’il a composés, tu sauras l’immense symphoniste qu’il a été et qu’il demeure. Pourtant, dès la première symphonie, « Titan », celle-là même où il reprend, au 3ème mouvement, le thème de « Frère Jacques », le public et les critiques de l’époque lui dénient cette qualification, le maintenant confiné dans son rôle de chef d’orchestre et, partant, l’obligeant à réduire considérablement le temps qu’il aurait préféré consacrer à la composition. Tant de chefs d’œuvre, assurément, dont nous aurons été privés.

Il y aurait tant à dire sur cette première symphonie tellement décriée, maintes fois retravaillée, amputée, redécoupée, par laquelle Mahler devient véritablement adulte. Certes les nombreuses symphonies à venir vont lui conférer à la fois assurance et force tragique, mais jamais autant que dans les passions et les inévitables maladresses de cette partition initiatique Mahler n’apparaîtra tel qu’en lui-même, romantique épris de liberté, ivre de la volonté de briser les carcans du chef d’orchestre pour laisser s’envoler la création de l’artiste.

Ainsi, lorsqu’il compose le très déroutant 3ème mouvement, en Ré mineur, avec l’indication « solennel et mesuré, sans traîner », Mahler reprend en forme de canon, dans la tonalité mineure propre à exprimer le sérieux et le profond, la comptine célèbre. – Cela seul aurait déjà suffi à épouvanter l’auditoire de l’époque.

Au rythme lancinant de marche funèbre soutenu par le timbalier, le thème est exposé par la contrebasse solo avant d’être repris successivement par les autres instruments : tuba, violoncelles, basson etc… Et comme il s’agit d’une marche funèbre grotesque, le compositeur a choisi, pour marquer le trait d’humour grinçant, de faire sonner les instruments aux limites contre-nature de leur tessiture respective, demandant à la flûte par exemple de chanter à la lisière des graves ou au tuba de flirter avec les aigus.

Tout l’orchestre bientôt joue la marche funèbre sur le thème de « Frère Jacques », lorsque surgit un air enjoué de musiciens de village – un mariage juif d’Europe central peut-être – folklore inventé de toutes pièces par le compositeur. Et voilà que la savante musique symphonique, guindée, doit accueillir dans son sanctuaire, ô sacrilège, les accents de la musique populaire. Les fauteuils craquent à qui mieux mieux, la salle trépigne, souffle l’indignation.

Et la marche parodique reprend.

Jacques Callot - Les animaux à l'enterrement du chasseur - gravure

Jacques Callot – Les animaux à l’enterrement du chasseur – gravure

Après quelques mesures grotesques, le sublime, introduit par la harpe, nous enveloppe un instant dans les voiles délicats d’une citation mélodique des « Chants du compagnon errant »  (Lieder eines fahrenden Gesellen), cycle de lieder composé par Mahler sur sa propre poésie vers 1885.

Et la marche reprend, et les musiciens de rue retrouvent leur rengaine avant que le cortège des animaux qui suivent la dépouille du chasseur ne termine sa lente procession devant les portes des ténèbres. Clin d’œil, pendant tout ce mouvement, de Mahler au graveur français du début du XVIIème siècle qu’il admirait, Jacques Callot, et à sa gravure ironique.

Voici, charmante petite Mabou, une belle version de ce 3ème mouvement de la 1ère Symphonie « Titan » de Gustav Mahler, interprétée par le Budapest Festival Orchestra dirigé par Ivàn Fischer. Tu n’auras aucun mal à identifier « Ta » chanson au milieu de tous ces musiciens.

C’est le printemps ! Allemagne 1/2

Frühling. (Printemps)

Quand, le printemps venu, je me promène sur les rivages reverdis qui bordent le Rhin à Düsseldorf, il m’arrive parfois d’entendre les eaux fredonner les thèmes d’une ancienne symphonie. Alors je m’assois un instant dans la douceur du soir qui vient, je ferme les paupières et j’écoute.

La musique se précise, –  » animato et grazioso «  –  : ici le gazouillement subtil des cordes, là leur ascension puissante, rythmes et contrastes d’une effervescente activité. Oh ! Voici l’escalade des violoncelles, et les trombones qui les suivent et les bois qui les rejoignent au rendez-vous qu’ils se sont donné au sommet. Dès que les cors et les hautbois seront arrivés, tous, apaisés, s’émerveilleront ensemble au gazouillis léger de la flûte.

Tout cela ressemble bien à un tableau musical du printemps.

C’est le  » printemps « … comme Schumann l’entendait un an après son mariage avec sa chère Clara qui l’avait tant incité à écrire sa première symphonie,  » Frühling « , en exergue de laquelle il mentionna ce vers si simple d’Adolph Böttiger, qui la résume toute :  » Dans la vallée fleurit le printemps. « 

Mais attention, c’est le final : l’orchestre, exhorté par les cuivres, engage une formidable chevauchée sur les gammes vers la conclusion de ce dernier mouvement de l’œuvre. « Une montée de sève printanière », selon l’expression si juste de Lionel Stoléru.

ƒ

Ma promenade reprend. Mais, chaque fois que je m’approche d’un pont, les eaux du Rhin semblent se taire, recueillies. En prêtant l’oreille avec attention, je crois entendre le bruit discret d’une alliance lancée dans l’eau. Et maintenant le bruit sourd d’un corps projeté dans le fleuve. On dirait que deux bateliers, déjà, essaient de repêcher un homme qui, à l’évidence, refuse d’être secouru. Il est vêtu d’une robe de chambre.

On dit que c’est un compositeur de musique… On n’est pas sûr de son nom : Eusebius ?… Florestan, peut-être ?…

Ce printemps 1854 qui s’annonce sera bien triste pour la famille Schumann.

ƒƒ

La nuit a calmé les ardeurs et les rumeurs de la  Königsallee. Pour ne pas être éblouis par la lumière des réverbères, les arbres plongent leurs têtes feuillues dans les eaux noires du canal. D’une fenêtre ouverte s’échappe – qui s’en plaindrait ? –  une courte mélodie enjouée. Une voix douce chante la beauté, l’air léger, le rossignol, la floraison et les parfums d’une nuit de printemps. Fanny Mendelssohn, dont le talent, si on lui avait permis de l’exprimer pleinement, aurait sans doute égaler celui de son frère Félix, en a composé la musique ; les vers sont du poète Joseph von Eichendorff.

  » Qui ne vit pas la passion romantique, perd une partie du sens de la vie.  »

(Lionel Stoléru in  » Une écoute du romantisme «  – Ed L’Harmattan)

Übern Garten durch die Lüfte
Hört ich Wandervögel ziehn,
Das bedeutet Frühlingsdüfte,
Unten fängts schon an zu blühn.

Jauchzen möcht ich, möchte weinen,
Ist mirs doch, als könnts nicht sein!
Alte Wunder wieder scheinen
Mit dem Mondesglanz herein.

Und der Mond, die Sterne sagens,
Und in Träumen rauschts der Hain,
Und die Nachtigallen schlagens:
Sie ist deine, sie ist dein!

Joseph von Eichendorff

Königsallee in Düsseldorf (Photo Wikipedia)

Königsallee in Düsseldorf (Photo Wikipedia)

ƒƒƒ

A suivre…

Adieu Maestro!

Triste jour!

Le monde de la musique, le monde entier, vient de perdre un homme exceptionnel : l’immense chef d’orchestre Claudio Abbado est mort. La maladie a fini par épuiser le courage et les énergies qui soutenaient le maestro dans l’incessant combat qu’il menait avec détermination contre elle depuis de nombreuses années.

Claudio Abbado (1933-2014)

Claudio Abbado (1933-2014)

La presse internationale unanime salue avec le respect et la reconnaissance qu’il mérite, le génie de ce serviteur farouche et généreux de la musique. Loin des effets médiatiques, Claudio Abbado, engagé sans limite dans sa passion, aura donné leurs plus belles couleurs aux partitions des illustres compositeurs du passé, autant qu’il aura présenté et ardemment défendu  les compositions contemporaines.

Par un exceptionnel charisme et une verve poétique toute personnelle, il a su séduire tous les musiciens qu’il a dirigés, même les plus réfractaires au changement, ancrés dans de vieilles traditions. Autant au Wiener Staatsoper, à La Scala de Milan, au London Symphonic Orchestra, au Berliner Philharmoniker ou plus récemment au Gustav Mahler Jugendorchester, il aura par sa puissance de travail, sa profonde connaissance des œuvres et sa naturelle empathie, conduit chaque instrumentiste à se fondre dans le groupe, sans s’y perdre, pour qu’ensemble ils façonnent chaque interprétation dans une pâte sonore unique.

Quelque que fût l’œuvre, symphonie, concerto, musique chorale ou opéra, Claudio Abbado avait coutume de la diriger sans partition, infiniment confiant à la fois dans son extraordinaire mémoire et dans la qualité du travail de ses musiciens.

La partition de la vie de ce magnifique chef vient de recevoir sa « double barre ».

Plus que jamais sans doute nous écouterons et redécouvrirons ses très nombreux enregistrements audio ou vidéo, avec un bonheur sans cesse renouvelé, même empreint d’une inévitable nostalgie.

Triste jour! Vraiment!

ƒƒƒƒ

Mozart – Requiem (Lacrimosa) Orchestre du Festival de Lucerne – 2012

ƒƒƒƒ

Mahler – Symphonie N°5 (Adagietto) – Festival de Lucerne 2004

La terre, la passion, le sang

Noces livre FolioJe les ai vus. Ils seront bientôt là.
Deux torrents enfin calmes, entre
Les grandes pierres. Deux hommes
Entre les pattes du cheval.
Morts en cette belle nuit.
Morts, oui, morts.
[…]
Leurs yeux sont des fleurs déchiquetées,
Leurs dents, deux poignées de neige durcie.
Morts tous les deux. La robe de la mariée,
Sa belle chevelure, tout est taché de sang.
[…]
Sur la fleur de l’or le sable est tombé.

C’est avec ces mots de Federico Garcia Lorca que la Mendiante annonce à la Mère la mort de son fils et celle, simultanée, de son rival. Le drame des « Noces de sang » (« Bodas de sangre ») atteint à son point culminant. Le théâtre est figé.

C’est cette histoire tragique, née au pays andalou, sur cette terre écrasée d’un soleil qui embrase les sangs, que j’ai voulu ce matin raconter à mes compagnons, les « Cosaques des frontières ».  Et plus particulièrement, cette tragédie considérée au travers de la transcription que certains, cinéaste, danseur ou musicien, en ont fait.

Vision multiple du Sud, avec, pour exprimer les brûlures de la passion, les maîtres du Flamenco, et du cinéma espagnol.

Vision musicale du Nord avec l’œuvre récente d’un compositeur danois pour qui  la passion est moins exubérante, mais pas moins dramatique, et qui par le ton de son discours pose la distance qui sépare les terres brunes des terres blanches, comme une invitation à méditer, le temps du voyage, sur ce que nous sommes.

Nouvelle occasion de dire la sordide beauté du drame, de la voir, de l’entendre.

Un clic sur le titre ci-dessous conduit au billet :

Noces de sang

Adieu Monsieur Dutilleux

Henri Dutilleux (1916-2013)

Henri Dutilleux (1916-2013)

Il y a huit jours disparaissait le dernier grand compositeur du XXème siècle, Henri Dutilleux. La presse dans son ensemble et le monde musical ont rendu à ce maître l’hommage qu’il méritait amplement, et pour la triste circonstance les rappels biographiques indispensables à toute nécrologie ont rempli pages de journaux et écrans de blogs. Sans doute les articles étaient-ils déjà prêts ce 22 mai dernier, car c’est à 97 ans qu’Henri Dutilleux s’est éloigné à jamais de ses partitions.

Aussi était-il inutile de faire ici, en médiocre amateur, ce que de sérieux professionnels avaient déjà réalisé. On préfèrera donc, pour obtenir une biographie complète d’Henri Dutilleux, se référer aux sites suivants :

Radio France 

IRCAM (Institut de Recherche Acoustique / Musique)

C’est pour et par sa musique que je souhaite rendre ici hommage au compositeur.

Cet admirateur de Debussy et de Ravel, dont il est aussi l’héritier, a conservé, malgré sa modernité, un réel attachement à la tonalité, même si sa proximité avec Alban Berg et ses compositions ne l’a pas entraîné dans le difficile mouvement dodécaphonique viennois qui n’a pas manqué de l’impressionner. D’aucuns disent de lui qu’il est le « dernier classique parmi les modernes », juste définition et respectueux salut à sa résistance aux outrances de son siècle.

Si le dernier géant de la musique française s’est endormi pour toujours, sa musique demeure bien vivante. La production du maître n’est certes pas pléthorique – tant s’en faut – eu égard à sa longue vie, mais elle est empreinte d’une profonde liberté exprimée par une esthétique multiple, rejetant au plus loin toute vision dogmatique. Et comme pour que la spiritualité qui habite ses œuvres se voit, en plus de s’entendre, son souci du détail et son souhait de perfection se prolonge jusqu’au graphisme soigné à l’extrême de ses partitions.

Quelques extraits pour découvrir la musique d’Henri Dutilleux ou s’en délecter encore :

Une petite pièce pour piano, sous les doigts d’Anne Queffélec : « Blackbird » (Le merle noir) – Ravel est si proche!

Le quatrième mouvement, « Miroirs » (lent et extatique), de son concerto pour violoncelle « Tout un monde lointain… » que lui commanda le célèbre violoncelliste Mstislav Rostropovitch et qui le  créa à Aix en Provence en 1970. Cette œuvre, pourtant très moderne par son caractère atonal, n’a en rien éloigné les inconditionnels du classicisme et a été reçue comme un chef d’œuvre par les amateurs de musique contemporaine.

Le titre de ce concerto est tiré d’un poème des « Fleurs du mal » de Baudelaire, « La chevelure » :

« La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
« Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
« Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
« Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
« Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum. »

Chacun des cinq mouvements (« Enigme » – « Regard » – « Houles » – « Miroirs » – « Hymne ») porte en exergue une citation de vers empruntés à Baudelaire, dont Dutilleux disait du poète qu’il le « hantait ».

En exergue de « Miroirs », le quatrième mouvement joué ci-dessous, sont cités quelques vers de « La mort des amants » :

« Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
« Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
« Qui réfléchiront leurs doubles lumières
« Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux. »

Marek Janowski dirige l’Orchestre de la Suisse Romande – Le violoncelliste est Xavier Phillips.

Enfin, comme un échantillon de la musique de chambre du Maître, la très belle « Sonatine pour flûte et piano » dans une interprétation – sans images – d’Emmanuel Pahud à la flûte et Eric Lesage au piano. Une conversation au phrasé à la fois délicat et brillant dans un jardin où l’on ne s’étonne pas de saluer au détour d’une haie, Claude Debussy, Maurice Ravel et même Francis Poulenc, parfois.

P.S. J’ai beaucoup écouté et ré-écouté la musique d’Henri Dutilleux cette semaine. Cette proximité particulière avec le compositeur a créé chez moi un lien « spirituel » nouveau avec sa musique, qu’aucune écoute précédente n’avait laissé supposer. Peut-être ai-je pris la mesure de l’immense part poétique de ses compositions. Chez Dutilleux, comme en écho à Verlaine, la musique est poésie et la poésie musique ; qui se plaindrait d’une aussi belle illustration de l’évidence?… Encore, en d’autres temps, m’eût-il fallu savoir ouvrir plus que les oreilles!

Si ce billet a provoqué quelque désir chez quelque lecteur de s’approcher de l’univers musical de Dutilleux, alors qu’il ou elle n’oublie pas de tendre aussi une oreille vers le concerto pour violon titré « L’arbre des songes » et dédié au grand violoniste Isaac Stern. Que l’amateur de piano s’approche du clavier pour écouter l’unique et fameuse sonate pour l’instrument, composée en 1948 et dédiée à son épouse, Geneviève Joy. Enfin, et entre autres bonheurs musicaux, que l’amoureux des voix écoute Renée Fleming (soprano) chanter « Le temps, l’horloge », œuvre composée pour elle en 2007 sur des poèmes de Jean Tardieu, Robert Desnos et Charles Baudelaire.

Henri Dutilleux : de la vraie et belle « musique française »