Petit conclave entre ennemis.

C’est une formidable histoire que je raconte depuis des années et des années – avec l’âge on finit par se répéter! –  et qui, chose plutôt rare, ne lasse ni le conteur (Jean-Claude Carrière aurait dit « Le menteur »), ni les auditeurs, quand bien même l’auraient-ils déjà entendue cent fois.

Une gentille et amusante parabole qui confirme d’une part que le message reçu n’est pas toujours le message envoyé, et qui illustre, d’autre part, combien peut être subjective l’interprétation d’un symbole.

Alors la voici, sans les mains, pour enfin répondre à ceux qui depuis si longtemps m’en demandent une version rédigée, et à l’attention des visiteurs de ce blog dont l’assiduité et la sollicitude m’étonnent encore et me touchent toujours. Les gestes vont me manquer, certes, j’essaierai donc avec les mots seulement…

Cloitre du couvent des Carmes en Charente

Cloitre du couvent des Carmes en Charente

Un couvent et un monastère, voisins, se disputent depuis des lustres une parcelle de terre et jamais les arguments d’une partie n’ont réussi à convaincre l’autre de son bon droit à posséder le terrain. Il faut dire que tout oppose les deux communautés que seule rapproche leur foi chrétienne, insuffisante toutefois à créer l’accord sur cet épineux sujet foncier.

Le couvent, d’obédience jésuitique, est composé de frères dominicains, théologiens rigoristes qui consacrent leur temps à étudier les Saintes Écritures et la rhétorique et à prier. L’autre communauté, occupant le monastère et qu’on qualifierait volontiers de paysanne, est composée de moines franciscains, formés aux travaux manuels ; des bons vivants proches de la nature, considérant simplement que c’est honorer le Seigneur que d’apprécier ses bienfaits. Partant, les moines ici  s’évertuent à prendre soin des vergers, à faire du bon fromage et à produire un agréable vin. Pour en faire commerce, certes, mais aussi pour se régaler, évidemment, entre deux prières.

L’accord des points de vue semblait donc fort compromis et pour encore longtemps, jusqu’au jour où, avec l’aide du Seigneur peut-être, et après de longs entretiens, certainement, les deux pères abbés, conviennent de réunir un mini conclave au sein duquel, sous le regard des frères des deux abbayes, dialogueront jusqu’à l’obtention d’une décision sans appel, les représentants choisis par chacune d’elles. (Un par communauté, bien sûr).

Nom de la rose

Et voici le grand jour inespéré. Sous les voûtes du réfectoire de l’un des monastères, à l’heure dite, arrivent solennellement les dominicains. En file indienne, le pas glissé, chacun revêtu de sa tunique blanche, immaculée, ornée du traditionnel rosaire et surmontée du sévère manteau noir, la tête basse enfouie sous la capuche en signe de recueillement, ils se présentent dans le plus grand silence devant le banc qui leur est destiné, à droite de la longue table massive, et s’assoient.

Quelques minutes plus tard, dans un brouhaha joyeux de cour de récréation, les moines paysans arrivent à leur tour, débonnaires, en ordre plutôt dispersé, simplement vêtus de leur robe de bure, la tonsure à l’air et le sourire aux lèvres.  Ils s’installent sur le banc qui les attend à gauche de la table.

A chaque extrémité de ladite table prend place le légat représentant son ordre. La conférence va commencer.

Nom de la rose film

Le silence à peine posé sur l’assemblée, l’ambassadeur dominicain sort de sa poche une pomme et d’un geste autoritaire la pose vivement devant lui. Étonné, le moine paysan entreprend de fouiller ses poches et en sort un morceau de pain qu’il pose tranquillement sur la table.

Aussitôt, le frère rigoriste, lançant un regard foudroyant à son vis-à-vis, pointe vers celui-ci un index tendu et accusateur. Sans une hésitation, le moine paysan, avec un léger sourire, tend  deux doigts vers son rival qui réplique aussitôt en pointant violemment trois doigts écartés en direction du franciscain.

Une petite seconde de réflexion à peine, et le moine paysan, regardant son adversaire avec un large sourire narquois, avance ses deux mains devant sa poitrine et claque sèchement la paume de sa main droite ouverte sur sa main gauche refermée, une feuille bouchant un trou.

Aussitôt, sans la moindre hésitation, le dominicain se lève, adresse une profonde révérence à son interlocuteur et appelle ses frères à la prière :

– Mes frères prions, rendons grâce au Seigneur d’avoir placé sur notre route ceux qu’Il a élus. Loué soit le Seigneur! Comment avons-nous pu avoir l’audace de revendiquer ce terrain que le ciel leur destine tout naturellement tant est grand leur mérite?

Personne ne comprend ce qui vient de se passer et dans chaque communauté on demande des explications :

Du côté dominicain, d’un seul chœur :

– Frère Adrien, expliquez-vous, nous vous en prions! Que s’est-il donc passé?

Frère Adrien :

– Mes chers frères, ce sont des élus de Dieu, prions! Je commence par montrer la pomme, symbole du Péché, on me présente le pain, symbole de la Charité. Je tends le doigt de la Justice et par deux doigts tendus on me répond l’Égalité. Enfin lorsque par mes trois doigts pointés j’évoque la Sainte Trinité, on me répond la Chasteté, une main énergique fermant symboliquement la porte du gouffre des Enfers. Louons le  Seigneur, mes frères, et repentons-nous de notre prétention.

Dans le camp franciscain la question se pose également ; les moines paysans contents mais perplexes y vont de leurs questions :

– Joseph, on n’a rien compris à cette affaire. Explique, allez, explique! Vas-y, dépêche!

Frère Joseph :

– Ben, les amis, je me suis assis à la table et là, aussi sec, il me sort une pomme, je me dis « tiens on va casser une graine », alors je sors mon pain. Là-dessus il me regarde méchant et tend son doigt vers moi pour me dire « je te crève un œil! », alors moi, sans hésiter, je lui balance deux doigts : « je t’en crève deux! ». Et là, colère, il me tend trois doigts pour me dire « moi je t’en crève trois! ». « Baisé! » que je lui réponds en tapant ma main sur mon poing, « baisé, j’en ai que deux! ».

Moine buvant du vin - Marcello Bacciarelli (Fin XVIIIe)

Moine buvant du vin – Marcello Bacciarelli (Fin XVIIIe)

Va pensiero!

L’objet de ce blog, comme chacun l’aura compris en parcourant ses billets, n’est aucunement de participer à la vie politique, ni de commenter d’ailleurs les options du monde actuel aussi perturbé et perturbant soit-il. Dès le début, et sans une once d’hésitation, le parti – naïf, peut-être, au regard de certains – a été pris de tourner les sens vers d’autres sensibilités, pour y puiser à loisir la part intemporelle des émotions exprimées ou suscitées par des œuvres dont leurs créateurs, souvent, ne pouvaient imaginer la portée. Mais surtout pour tenter d’échapper à « l’épaisseur de vulgarité », comme le disait Baudelaire, qu’a acquise notre monde.

Parfois l’émotion impose que l’on franchisse la frontière de sa réserve.

Ainsi me suis-je senti en devoir de relayer l’évènement relaté ici vers ceux qui me font l’amitié de venir régulièrement sur ces pages chercher un peu de l’âme immortelle d’Orphée. Pourquoi? Parce que j’ai vivement perçu que cette âme à laquelle nous devons tant, en conscience ou inconsciemment, était vraiment menacée. Partout.

Voici les faits :

Giuseppe Verdi (1813-1901)

Giuseppe Verdi (1813-1901)

En mars 2011, l’Italie fêtait les 150 ans de son unification – dans une ambiance plutôt divisée -, et à cette occasion était donnée à l’opéra de Rome une représentation de « Nabucco » de Giuseppe Verdi, sous la baguette prestigieuse du chef Riccardo Muti. Cette œuvre évoque l’esclavage des juifs à Babylone et trouve un point culminant avec le célèbre Chœur des esclaves, « Va pensiero »,  qui revêt un caractère symbolique fort pour les italiens – sous le joug de l’occupation autrichienne au moment où Verdi, acteur important de l’indépendance, le composait.

Quand on sait à quel niveau se situe l’opéra dans le cœur des italiens, ce qui suit est édifiant.

Voici la vidéo de l’évènement : In italiano! Certo!

Et le récit, en français, tel que je l’ai reçu.

« Avant la représentation, Gianni Alemanno, le maire de Rome, est monté sur scène pour prononcer un discours dénonçant les coupes dans le budget de la culture du gouvernement. Et ce, alors qu’Alemanno est un membre du parti au pouvoir et un ancien ministre de Berlusconi.

Cette intervention politique, dans un moment culturel des plus symboliques pour l’Italie, allait produire un effet inattendu, d’autant plus que Sylvio Berlusconi en personne assistait à la représentation…
Repris par le Times, Riccardo Muti, le chef d’orchestre, raconte ce qui fut une véritable soirée de révolution : « Au tout début, il y a eu une grande ovation dans le public. Puis nous avons commencé l’opéra. Il se déroula très bien, mais lorsque nous en sommes arrivés au fameux chant « Va Pensiero », j’ai immédiatement senti que l’atmosphère devenait tendue dans le public. Il y a des choses que vous ne pouvez pas décrire, mais que vous sentez. Auparavant, c’est le silence du public qui régnait. Mais au moment où les gens ont réalisé que le « Va Pensiero » allait démarrer, le silence s’est rempli d’une véritable ferveur. On pouvait sentir la réaction viscérale du public à la lamentation des esclaves qui chantent : « Oh ma patrie, si belle et perdue ! ».

Alors que le chœur arrivait à sa fin, dans le public certains s’écriaient déjà : « Bis ! » Le public commençait à crier « Vive l’Italie ! » et « Vive Verdi ! » Des gens du poulailler commencèrent à jeter des papiers remplis de messages patriotiques, certains demandant « Muti, sénateur à vie ».

Bien qu’il l’eût déjà fait une seule fois à La Scala de Milan en 1986, Muti hésita à accorder le « bis » pour le « Va pensiero ». Pour lui, un opéra doit aller du début à la fin. « Je ne voulais pas faire simplement jouer un bis. Il fallait qu’il y eût une intention particulière.  », raconte-t-il.

Mais le public avait déjà réveillé son sentiment patriotique. Dans un geste théâtral, le chef d’orchestre s’est alors retourné sur son podium, faisant face à la fois au public et à M. Berlusconi, et voilà ce qui s’est produit :

[Après que les appels pour un « bis » du « Va Pensiero » se sont tus, on entend dans le public : « Longue vie à l’Italie ! »]

Le chef d’orchestre Riccardo Muti : – Oui, je suis d’accord avec ça, « Longue vie à l’Italie » mais…

[Applaudissements]

Muti :– Je n’ai plus 30 ans et j’ai vécu ma vie, mais en tant qu’Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j’ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j’acquiesce à votre demande de bis pour le « Va Pensiero » à nouveau. Ce n’est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le Chœur qui chantait « O mon pays, beau et perdu », j’ai pensé que si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l’histoire de l’Italie est bâtie. Auquel cas, pour nous, notre patrie, serait vraiment « belle et perdue ».

[Applaudissements à tout rompre, y compris des artistes sur scène]

Muti : Depuis que règne par ici un « climat italien », moi, Muti, je me suis tu depuis de trop longues années. Je voudrais maintenant… Nous devrions donner du sens à ce chant ; comme nous sommes dans notre Maison, le théâtre de la capitale, et avec un Chœur qui a chanté magnifiquement, et qui est accompagné magnifiquement, si vous le voulez bien, je vous propose de vous joindre à nous pour chanter tous ensemble.
C’est alors qu’il invita le public à chanter avec le Chœur des esclaves.

«J’ai vu des groupes de gens se lever. Tout l’opéra de Rome s’est levé. Et le Chœur s’est lui aussi levé. Ce fut un moment magique dans l’opéra. »
« Ce soir-là fut non seulement une représentation du Nabucco, mais également une déclaration du théâtre de la capitale à l’attention des politiciens. » »