Marina et Elena

Si, comme moi, votre sensibilité est à fleur de peau, permettez-moi de vous recommander de ne pas continuer la lecture de ce billet sans vous être muni au préalable d’un petit gilet : le frisson guette !

L’émotion est toujours vive quand on lit un poème de Marina Tsvetaeva, cette troublante poétesse russe dont son compatriote, prix Nobel de littérature 1987, Joseph Brodsky, dira qu’ « aucune voix n’a retenti plus passionnée que la sienne ». Mais quand on entend sa poésie chantée par Elena Frolova s’accompagnant de sa guitare… Il fait un peu froid, le poil se dresse et l’œil s’embrume.

La poésie de cette « petite souris grise du malheur » – comme la surnomme tendrement Gilles Pressnitzer – a déjà par le passé inspiré les compositeurs russes parmi lesquels Sofia Goubaïdoulina et Dimitri Chostakovitch, et se révèle particulièrement difficile à mettre en musique. Voilà qui flattera encore, si besoin était, la réussite d’Elena Frolova.

Frolova - Tsetaeva

Il y a quelques jours à peine je découvrais ce CD. Je n’écoute plus rien d’autre depuis. Alors j’ai, évidemment, décidé de partager ce plaisir avec vous. Et j’ai fouillé la toile, ne voulant pas me contenter de mettre pauvrement en ligne un lecteur audio avec une ou deux plages du disque.

Voici les deux vidéos que j’ai sélectionnées ; l’image, pourtant pas en liaison directe avec le texte, accompagne toutefois avec bonheur la voix et la poésie qu’elle transmet.

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Ce premier montage est réalisé par une jeune femme russe que je remercie deux fois : d’abord pour la mise en ligne de cette vidéo, ensuite pour m’avoir fait découvrir ce peintre russe, Ilya Yefimovitch Repin (1844- 1930), dont elle nous offre ici les œuvres.

Madeleine

Je ne sonderai pas tes voies,  —
Mon aimée, car tout est accompli.
J’étais nu-pieds, et tu m’as chaussé
D’une averse de cheveux,
Et de tes larmes.

Je ne demanderai pas à quel prix
Tu as acheté ces huiles précieuses.
J’étais nu, et de la vague de
Ton corps  —  comme d’un mur
Tu m’as enveloppé.

J’effleurerai ta nudité de mes doigts
Plus doux que les eaux et plus bas que les herbes.
J’étais debout, et tu m’as montré une inclinaison
De tendresse, étant tombée à mes pieds.

Fais-moi un creux dans tes cheveux,
Lange-moi sans bandelette de lin
Myrrophore ! Qu’ai-je à faire de la myrrhe ?
Tu as lavé mon corps
Comme une vague.

                               Marina Tsvétaïeva  (31 août 1923) – Traduction Chantal Houlon-Crespel

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Comme Marina, Anna Akhmatova, merveilleuse poétesse russe, elle aussi, a connu, avec tant d’autres (Pasternak, Mandelstam…), les outrances et la barbarie des temps du Stalinisme. Marina ne la rencontrera qu’en 1940, mais déjà en 1921, ayant appris l’exécution de son Pygmalion de premier mari, elle écrit pour elle ce poème, comme un soutien compassionnel :

À Anna Akhmatova

Qui aujourd’hui moissonnera
Ton sillon ?
Oh ma sibylle !
A la tresse noire !

Tes jours de minuit
Ton siècle de bivouac…
Tous les petits ouvriers
D’un coup sont pris.

Où sont tes suppléants
Ces compagnons de lutte ?
Oh ma sibylle !
A la main blanche !

On ne peut effacer ces tombes
Par une larme, par la gloire.
L’un de son vivant marchait –
Comme étranglé.

L’autre alla vers le mur
Chercher un avantage.
(Et même fier ex – faucon !)
D’un coup ont disparu.

Là-haut tes frères !
Ton appel ne les atteindra pas !
Mon coursier a la robe claire,
Oh ma sibylle !

Et de ces gros nuages-là (louange –
Beauté merveilleuse !)
Une flèche de faucon
Une de colombe…

Il faut croire que pour toi à deux plumes
Ils écrivent là-bas,
Il faut croire que pour toi à la hâte
Sortira une charte.

Elle rognera ses petites ailes
Oh pavés !
Oh ma sibylle !
Aux ailes noires !

                         Marina Tsvetaeva – 29 décembre 1921 – Traduction Chantal Houlon-Crespel

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Pour se rapprocher de Marina Tsvetaeva, ne pas hésiter à lire le billet de Gilles Pressnitzer : « Marina, Marina, ma sœur la vie »  sur le site ESPRITS NOMADES

« Burlesque »

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)

La Russie a toujours apprécié les affinités créatrices entre compositeur et interprète, et nombreuses sont les œuvres du XIXème ou XXème siècles qui doivent leur existence et leur essence même parfois, aux solistess pour lesquels elles ont été écrites. Ainsi Tchaïkovski et le pianiste Nikolaï Rubinstein (Trio avec piano), ainsi Prokofiev et un autre grand pianiste Sviatoslav Richter, ainsi  Chostakovitch et le célèbre Mstislav Rostropovitch (Concerto pour violoncelle) ou le légendaire David Oïstrakh (Concerto pour violon N°1). Ces deux derniers instrumentistes étaient liés d’une chaleureuse amitié avec le compositeur.

Staline et Jdanov

Staline et Jdanov

Jusqu’à sa mort en 1948, Andreï Jdanov, bras droit du violent Staline, veille sur les arts soviétiques avec rigueur, mais les thèses manichéennes et réductrices de son « réalisme socialiste » appliqué au domaine artistique lui survivent. Chostakovitch, en constant atermoiement avec le régime, entre obligation de se conformer au politiquement correct, d’une part, et le légitime désir de conserver sa liberté créatrice, d’autre part, avait pris soin de conserver cachée depuis 1948 la partition de son premier concerto pour violon, dédié à David Oïstrakh. Ce n’est qu’en octobre 1955, plus de deux ans après la mort de Staline, que l’œuvre sera donnée, avec au violon son talentueux dédicataire, et à la baguette, dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Leningrad, le très sévère Ievgueni Mravinski.

Concerto pour violon et orchestre N°1 (Op.99)

Oïstrakh disait de sa partie, dans ce concerto, qu’elle constituait « un puissant rôle « shakespearien » qui exige du soliste un engagement émotionnel et intellectuel complet. » A l’écoute, la remarque un peu ésotérique à priori se mue en évidence.

Aussitôt après l’exposition du décor nocturne par les cordes, dès le début du premier mouvement, une méditation continue, réflexion sombre, paraissant presque improvisée, le traverse sans se laisser influencer par les changements de tempo ou les incidentes thématiques. Après le scherzo élégant du deuxième mouvement, la passacaille du troisième, en opposition complète avec le début de l’œuvre, sert de signature au compositeur. Les quatre cors, symboles du destin, résonnent dès le début du mouvement et appellent à une possible réconciliation avec la noble voix soliste. Puis une cadence, introvertie d’abord, rappelant les thèmes du concerto, s’accélère progressivement jusqu’à ce qu’éclate le dernier mouvement, « Burlesque », comme une fête, danse grinçante et agressive, qui conduit l’œuvre à son finale virtuose.

Voici ce quatrième et dernier mouvement, « Burlesque » (Allegro con brio – Presto) interprété par l’Orchestre de la Staastkapelle de Berlin dirigé par Heinz Fricke, avec en soliste le maître David Oïstrakh. Un moment d’anthologie!

Puissiez-vous partager l’enthousiasme du public du Staastoper de Berlin, ce soir là!