Le chant d’Ulysse

Dans son incontournable ouvrage, « Si c’est un homme », Primo Levi, raconte que lorsque le jeune juif alsacien qu’il vient de rencontrer au milieu des horribles ténèbres d’Auschwitz lui demande de lui apprendre l’italien, sa mémoire retrouve aussitôt le « Chant d’Ulysse », ce récit du dernier voyage du héros, tel que Dante l’imagine et le décrit au livre XXVI de « L’Enfer ».

Même si le sort que réserve Dante à Ulysse est à l’opposé de celui, bien plus heureux, que propose Homère à travers la prédiction de Tirésias ouvrant vers un nouveau voyage par delà les Colonnes d’Hercule, ce chant venu des profondeurs d’un des derniers cercles de l’Enfer sonne pour Primo Levi comme un poème chargé d’espérance : « Frères, pensez à ce que vous êtes : point n’avez été faits pour vivre comme des brutes, mais pour rechercher la vertu et la connaissance. »

C’est en version originale – ne serait-ce que pour la beauté de la langue – qu’il faut entendre cette page dont la richesse rappelle un thème fondateur de notre civilisation, le désir de connaissance qui amène l’homme aux confins de la mort dans un défi sans limite avec l’inconnu.

Ulysse a pris la voix de Vittorio Gassman.

Léché par les flammes incessantes de la huitième fosse du huitième cercle de l’Enfer réservé aux fourbes et mauvais conseillers, Ulysse y paie pour son goût trop prononcé de l’aventure et sa soif de découverte ainsi que pour la fourberie du Cheval de Troie.

Dante et Virgile arrivés aux abords de ce huitième « bolge » demandent à Diomède et Ulysse que l’un d’eux raconte les circonstances de sa mort, c’est Ulysse qui répond :

Traduction en prose (fin XIXe)

Quand je quittai Circé, qui me retint caché plus d’un an, là, près de Gaëte, avant qu’ainsi Énée  la nommât, ni la douce pensée de mon fils, ni la piété envers mon vieux père, ni l’amour qui devait être la joie de Pénélope, ne purent vaincre en moi l’ardeur d’acquérir la connaissance du  monde, et des vices des hommes, et de leurs vertus. Mais, sur la haute mer de toutes parts ouverte, je me lançai avec, un seul vaisseau, et ce petit nombre de compagnons qui jamais ne m’abandonnèrent. L’un et l’autre rivage je vis, jusqu’à l’Espagne et jusqu’au Maroc, et l’île de Sardaigne, et les autres que baigne cette mer.

Moi et mes compagnons nous étions vieux et appesantis, quand nous arrivâmes à ce détroit resserré où Hercule posa ses bornes, pour avertir l’homme de ne pas aller plus avant : je laissai Séville à ma droite; de l’autre déjà Septa m’avait laissé. Alors je dis : « O frères, qui, à travers mille périls, êtes parvenus à l’Occident, suivez le soleil, et à vos sens à qui reste si peu de veille, ne refusez l’expérience du monde sans habitants. Pensez à ce que vous êtes : point n’avez été faits pour vivre comme des brutes, mais pour rechercher la vertu et la connaissance. »

Par ces brèves paroles j’excitai tellement mes compagnons à continuer leur route,  qu’à peine ensuite aurais-je pu les retenir. La poupe tournée vers le levant, des rames nous fîmes des ailes pour follement voler, gagnant toujours à gauche. Déjà, la nuit, je voyais toutes les étoiles de l’autre pôle, et le nôtre si bas que point il ne s’élevait au-dessus de l’onde marine. Cinq fois la lune avait rallumé son flambeau, et autant de  fois elle l’avait  éteint, depuis que nous étions entrés dans la haute mer, quand nous apparut une montagne, obscure à cause de la distance, et qui me sembla plus élevée qu’aucune autre que j’eusse vue. Nous nous réjouîmes, et bientôt  notre joie se  changea en pleurs, de la nouvelle terre un tourbillon étant venu, qui par devant frappa le vaisseau. Trois fois il le fit tournoyer avec toutes les eaux ; à la. quatrième, il dressa la poupe en haut, et en bas il enfonça la proue, comme il plut à un autre, jusqu’à ce que la mer se refermât sur nous.

 

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Traduction en vers de Louis Ratisbonne (fin XIXème)

— « Loin des bords appelés Gaëte par Énée
Lorsque je pris la fuite après plus d’une année
Et rompis de Circé le filet enchanteur;

Ni le doux souvenir d’un fils, ni mon vieux père,
Ni l’amour qu’attendait l’épouse toujours chère,
Qui seul de Pénélope aurait fait le bonheur ;

Rien ne put vaincre en moi cette ardeur sans seconde,
Qui me brûlait de voir et d’étudier le monde
Et l’homme et ses vertus et sa perversité.

Et sur la haute mer tout seul je me hasarde
Avec un seul navire et cette faible garde.
Qui partagea mon sort et ne m’a point quitté.

J’ai vu battant les flots dans tous les sens, l’Espagne,
Les côtes du Maroc et l’île de Sardagne,
Tous les bords que la mer baigne de vertes eaux.

Nous étions, mes amis et moi, brisés par l’âge,
Quand nous vînmes enfin à cet étroit passage,
Où le divin Alcide érigea ses signaux,

Afin d’arrêter l’homme en sa course indocile.
A ma droite, pourtant, je laissai fuir Séville;
A ma gauche, Ceuta fuyait dans le lointain.

Malgré tous les périls et les destins contraires
Nous touchons l’Occident, m’écriai-je, ô mes frères !
Pour un reste de vie éphémère, incertain,

Quand vos yeux pour toujours vont se fermer peut-être,
Ne vous ravissez pas ce bonheur de connaître
Par delà le soleil un monde inhabité !

Vous êtes, songez-y, de la race de l’homme !
Non pour vivre et mourir comme bêtes de somme,
Mais pour suivre la gloire et pour la vérité ! »

Cette courte harangue allume leur courage;
Ils brûlent d’accomplir jusqu’au bout leur voyage,
Et pour les arrêter il eût été trop tard.

Et, la poupe tournée au levant, nous voguâmes,
Effleurant l’onde à peine et volant sur nos rames,
Poussant vers l’Occident notre voile au hasard.

Déjà, de l’autre pôle où s’égarent nos voiles
La nuit a déployé sur son front les étoiles ;
Le nôtre à l’horizon déjà fuit et décroît.

Cinq fois mourait, cinq fois s’allumait dans la brune
Cette pâle clarté qui tombe de la lune,
Depuis que nous étions entrés dans le détroit,

Lorsque nous apparut, à travers la distance,
Une montagne obscure encore, mais immense ;
Jamais je n’avais vu mont si grand ni si beau.

Mais notre courte joie en des larmes se change :
Soudain du Nouveau-Monde un tourbillon étrange
S’élève et vient au flanc frapper notre vaisseau,

Trois fois le fait tourner en amoncelant l’onde,
Puis soulève la poupe, et dans la mer profonde
Fait descendre la proue au gré d’un bras jaloux,

Jusqu’à ce que la mer se referme sur nous. »

Botticelli - Inferno Dante

Botticelli – Inferno Dante

Orphée et la barbarie

Felix Nussbaum - Les squelettes jouent pour la danse 1944

Felix Nussbaum – Les squelettes jouent pour la danse 1944

« La sempiternelle souffrance a autant de droit à l’expression que le torturé celui de hurler ; c’est pourquoi il paraît bien avoir été faux d’affirmer qu’après Auschwitz il n’est plus possible d’écrire des poèmes »

Adorno – « Méditations sur la Métaphysique » (en réponse, dix ans après, à sa propre affirmation de 1949 : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. »)

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Domenico di Michelino - Dante et son poème - XVème

Domenico di Michelino – Dante et son poème – XVème

« Considerate la vostra semenza ; fatti non foste a viver come bruti, ma per seguir virtute e conoscenza. »

(« Considérez votre dignité d’homme : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme des bêtes, mais pour acquérir vertu et connaissance. ») Dante – « Divine Comédie », cité par Primo Lévi –« Si c’est un homme » chapitre 11

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Orphée pour tromper l’horreur :

La soprano Anne-Sofie Von Otter a publié en 2007 un CD « Terezin Theresienstadt » pour contribuer à la commémoration des musiciens juifs assassinés dans les camps nazis, et en particulier dans ce « ghetto » créé de toutes pièces, qui, supercherie couplée à l’horreur, devait servir à la propagande hitlérienne de démonstration de sa « bonne foi ».

Malgré les souffrances, la faim et le froid, qui étaient le quotidien de ces intellectuels juifs regroupés dans cette antichambre des fours crématoires d’Auschwitz, la création artistique restait leur plus puissant soutien. Parmi eux, une écrivaine et compositrice tchèque, Ilse Weber. Pour apaiser les craintes de son fils Tommy avec lequel elle était conduite à la mort, elle chanta jusqu’à l’ultime instant cette douce mélodie, « Wiegala ».

Dodo l’enfant do,

Le vent joue de la lyre.

Il joue doucement entre les verts roseaux,

Le rossignol chante sa chanson.

Dodo…

 

Dodo, l’enfant do,

La lune est une lanterne

Au plafond noir du ciel,

Elle contemple le monde

Dodo…

 

Dodo, l’enfant do,

Comme le monde est silencieux !

Pas un bruit ne trouble la paix,

Toi aussi mon bébé, dors.

Dodo, l’enfant do,

Que le monde est silencieux !

Orphée pour combattre l’horreur :

Chanson composée par Abel Meeropol afin de dénoncer les Necktie-Parties (lynchages par pendaison) qui avaient lieu dans le Sud des États Unis dans les années 30 et 40 et auxquelles assistaient joyeusement les blancs endimanchés pour la circonstance . Cette chanson fut offerte à Billie Holiday. Elle est ici interprétée par Nina Simone sur d’ « étranges » images.

Fruit étrange

Les arbres du Sud portent un fruit étrange
Du sang sur leurs feuilles et du sang sur leurs racines
Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud
Un fruit étrange suspendu aux peupliers
Scène pastorale du vaillant Sud
Les yeux révulsés et la bouche déformée
Le parfum des magnolias doux et printanier
Puis l’odeur soudaine de la chair qui brûle
Voici un fruit que les corbeaux picorent
Que la pluie fait pousser, que le vent assèche
Que le soleil fait mûrir, que l’arbre fait tomber
Voici une bien étrange et amère récolte !

Orphée pour l’indispensable souvenir de l’horreur, de toutes les horreurs des hommes :

Zoran Music (1909-2005)

Zoran Music (1909-2005)

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Vladimir Jankélévitch (1903-1985)

« Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n’en parlions pas? Qui même y penserait ? […] Si nous cessions d’y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement. »

Vladimir Jankélévitch, Pardonner ?, 1971

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Primo Levi (1919-1987)

Primo Levi (1919-1987)

 Si c’est un homme

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connait pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain
Qui meurt pour oui ou pour un non.

Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur
Pensez y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant :
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable
Que vos enfants se détournent de vous.

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Osip_Mandelstam_1934

Ossip Mandelstam (1891-1938)

Des monceaux de têtes s’effacent à l’horizon

Là-bas je me réduis, nul ne me remarque plus.

Mais en de tendres livres, et dans les jeux d’enfants.

Je ressusciterai pour dire : le soleil brille.

(in « Les cahiers de Voronej » – 1935-1937 – Derniers poèmes avant son transfert dans un camp stalinien de Kolyma, où il meurt en 1938)

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Paul Celan (1920-1970)

Paul Celan (1920-1970)

« Il y a encore des chants à chanter au delà des hommes. »