Un fidèle et demi…

La tradition soufie est riche d’histoires édifiantes et de paraboles.

Celle-ci vous est dédiée Madame.

Danseuse soufie - Reza

Danseuse soufie – Reza (photographe)

Un puissant sultan turc ayant entendu dire qu’un sheikh d’un territoire voisin comptait par milliers ses fidèles prêts à mourir pour lui,  décida de l’inviter à Istanbul, afin de mieux évaluer la force de cet ennemi éventuel.

Dès leur première rencontre, au cours d’un somptueux déjeuner, le sultan exprime à son hôte son immense admiration :

Je suis impressionné par le dévouement de tant de milliers de tes sujets, tous disposés à se sacrifier pour toi. Je te félicite, grand Seigneur!

Détrompe-toi, répond le sheikh, les fidèles prêts à mourir pour moi ne sont pas bien nombreux. Je n’en compte qu’un et demi.

– Un et demi? reprend le sultan intrigué par la réponse. Comment est-ce possible, à voir les troupes qui t’accompagnent…?

Je t’en ferai la démonstration demain si tu veux bien participer à mon petit jeu.

Bien volontiers! dit le sultan.

Le lendemain matin, la nombreuse armée qui escorte le voyage du sheikh est réunie dans la grande plaine à la sortie de la ville. Nul ne manque au rassemblement, l’information ayant été diffusée que le sheikh en personne serait présent au milieu de ses « fidèles ».

Au préalable, le sheikh avait demandé qu’on installât une tente à proximité du rassemblement et de préférence en surélévation pour que chacun pût la voir aisément. Il avait en outre demandé qu’on y mît à l’intérieur quelques moutons qui, eux, ne seraient visibles par personne.

Les deux chefs placés devant la tente face à l’imposante foule, le sultan fait remarquer au sheikh que sa réputation n’est pas surfaite et que cette foule est bien un témoignage évident de la fidélité de ses sujets.

Tu vois, lui dit-il, pour celui qui prétend n’avoir qu’un fidèle et demi…!

Tu vas voir que je n’ai qu’un fidèle, répond le sheikh. Déclare à cette foule que, selon la loi  de ton pays, tu dois me mettre à mort en raison d’un grave crime que je viens de commettre, et que seul le sacrifice d’un de mes sujets épargnera ma vie.

Le sultan fait solennellement cette proclamation. Une longue rumeur soulève alors la foule et s’arrête net lorsqu’un homme lève la voix en s’avançant pour se proposer.

Il arrive près de la tente, on l’y fait entrer, et immédiatement le sheikh donne l’ordre d’égorger un mouton dont le sang, très ostensiblement, s’écoule par les bords du bivouac.

Il demande alors au sultan de faire une nouvelle déclaration selon laquelle un sacrifice ne suffit pas, et qu’il faut encore un fidèle pour sauver le sheikh.

Cette fois-ci, la foule s’installe pendant de longues minutes dans un silence figé qu’une voix de femme finit par briser ; celle qui vient de se désigner rejoint la tente à son tour.

Même scénario, on la fait entrer et on égorge aussitôt un autre mouton. A la vue des premiers filets de sang la foule muette ne tarde pas à se disperser, rendant en un instant la plaine au désert.

Voilà! dit le sheikh, comme tu le constates, je n’ai qu’un fidèle et demi.

Je comprends maintenant, répond le sultan. Un fidèle : l’homme, et un demi : la femme!

Pas du tout! rétorque le sheikh avec un large sourire, c’est tout l’inverse : l’homme, quand il est entré dans la tente ne savait pas qu’on allait aussitôt le saigner  ;  la femme, elle, avait vu le sang du premier sacrifié, et n’ignorait donc pas son sort ; pourtant elle s’est librement proposée.

Mauresque - Vania Zouravliov

Mauresque par Vania Zouravliov