Brumes et brouillards /11 – Solitude

Dans le brouillard

Comme c’est étrange de marcher dans le brouillard !
Solitaire est chaque buisson, chaque pierre,
Aucun arbre n’aperçoit son voisin,
Chacun est bien seul.

Le monde était pour moi plein d’amis
Quand ma vie se déroulait dans la lumière ;
Maintenant que le brouillard est tombé,
Je ne distingue plus aucun d’eux.

En vérité, personne n’atteindra la sagesse
S’il ne connaît aussi les ténèbres
Qui, en silence, inexorablement,
Le séparent de toute chose.

Comme c’est étrange de marcher dans le brouillard !
La vie tout entière est solitude,
Nul ne connaît son prochain
Chacun est bien seul.

Hermann Hesse  in Poèmes choisis, José Corti, 1994
 Forêt automne brouillard

Im nebel

Seltsam, im Nebel zu wandern!
Einsam ist jeder Busch und Stein,
Kein Baum sieht den andern,
Jeder ist allein.

Voll von Freunden war mir die Welt,
Als noch mein Leben licht war;
Nun, da der Nebel fällt,
Ist keiner mehr sichtbar.

Wahrlich, keiner ist weise,
Der nicht das Dunkel kennt,
Das unentrinnbar und leise
Von allen ihn trennt.

Seltsam, Im Nebel zu wandern!
Leben ist Einsamsein.
Kein Mensch kennt den andern,
Jeder ist allein.

Hermann Hesse (1877-1962)

Hermann Hesse (1877-1962)

Seul sur ce chemin ?

Pourquoi faudrait-il qu’un agenda, trop bien organisé pour d’autres motifs que ceux qu’inspire le sentiment, rappelle à chacun, une fois l’an, qu’il doit sa vie et le « plus » unique si personnel qui la caractérise, à la mère qui les lui a donnés ?

Quand on a, un jour, reconnu la sienne dans la lumière de son sourire, les assistants de la mémoire ne sont plus d’aucune utilité. Ce regard aura gravé au plus profond du cœur d’enfant une empreinte que le temps, pourtant effaceur de génie, ne saura plus que raviver chaque jour jusqu’au bout du voyage.

Chacun pourrait, à sa guise, remplacer les images de cette vidéo montée par un sensible inconnu d’internet, par celles puisées dans son propre album, il ne changerait au fond que des visages. Rien, dans ce qui fait l’émotion de cette chanson –  » I walk with you, Mama  »  (Je marche avec toi, Maman) –  qu’elles veulent illustrer, ne se sera transformé : ni le rythme nostalgique de la ballade qu’elle propose, ni la douceur des souvenirs qu’elle évoque, ni le poids des questions encore suspendues à leur interminable point d’interrogation.

La voix de miel d’Anne-Sofie Von Otter pour enchanter un album de souvenirs inoubliables qui appartient à chacun et qui jamais ne nous laisse faire seul le chemin…

 

Je marche avec toi, Maman

Sur le passage qui borde la rivière

Nous nourrissons les cygnes et saluons les gens que nous croisons.

Je parle avec toi Maman,  et je t’écoute,

Et je t’entends me dire :

« Je suis désolée de t’avoir laissée seule sur ce chemin. »

Je marche avec toi Maman

Dans le parc roux de l’automne

La tristesse l’habite quand chênes et érables perdent leurs feuilles.

Je parle avec toi Maman, et je t’écoute,

Et je t’entends me dire :

« Je suis désolée de t’avoir laissée seule sur ce chemin. »

Oui, tu aurais pu rester plus longtemps

Pour me consacrer plus de temps,

Tu n’as même pas attendu de dire adieu

Pourquoi tant de folle précipitation ?

Je reste avec tant de questions,

Avec tellement d’amour à donner encore.

D’une certaine façon j’en suis arrivé à comprendre maintenant,

Bien qu’il semble que je n’aille nulle part.

Je marche avec toi Maman,

Sur une route qui connait le voyage

Retraçant chaque pas

Chaque dimanche dans le parc.

Je parle avec toi Maman,  et je t’écoute,

Et je t’entends me dire :

« Je suis désolée de t’avoir laissée seule sur ce chemin. »

Compositeur : Benny Andersson, LE compositeur du célèbre groupe ABBA.

Mezzo-soprano : Anne-Sofie Von Otter.

Von Otter - Let the music speak

La musique est extraite de ce disque

Enfin seul!

Tout seul!… Enfin!… La liberté !
L’exquise liberté…
Le silence absolu… Le repos bien-aimé…
Le calme où rien ne vibre…
En vérité,
Je n’ai vraiment l’impression que je suis libre
Que lorsque je suis enfermé.
Ah! Que c’est bon de s’enfermer!…
Et « s’enfermer », d’ailleurs, n’est pas du tout le terme.
Lorsque je fais tourner la clef
Ce n’est pas moi qui suis bouclé
Ce sont les autres que j’enferme !
Certes, il me semble
Qu’en faisant ça… je les enferme
Tous ensemble!
Il faut pouvoir ainsi s’évader à sa guise.
On a besoin
D’avoir son coin,
L’endroit clos où jamais l’âme ne se déguise,
Le petit coin
Tout prêt,
Très près,
Et dans lequel on est très loin.
Là, je suis vraiment seul !…  je peux gesticuler
Je peux fumer… je peux bâiller…
Je pourrais même travailler
Si j’en avais envie. Et puis, je peux parler
Je peux parler tout haut…
Je peux faire « Oh! Oh! »…
Réciter le monologue de Charles Quint :
« Charlemagne, pardon…ces voûtes solitaires…»
M’apercevoir que, de ces vers, je n’en sais qu’un…
Alors, ma foi, me taire.
C’est aussi très bon de se taire…
Je peux m’imaginer les choses les plus folles :
Que je n’ai qu’un seul œil…que je suis Espagnol…
Qu’un orchestre lointain
Pour moi tout seul joue un air tendre   …
Et me l’imaginer jusqu’au point de l’entendre!
Je peux parcourir un bouquin…
Pendant quelques instants… ne pas le refermer…
Respirer une rose…
Tout doucement me promener…
De long en large et tout en pensant à des choses…
Sourire en me voyant passer devant la glace…
Me regarder sévèrement … dire… : « Hum! Tout passe! »
Puis m’asseoir un instant… (…)
Me souvenir
De mon passé…
Puis me tourner vers l’avenir
Et me dire : « Demain… ? »
En songeant que j’ai fait la moitié du chemin,
Je peux,
Si je le veux,
Pleurer même au besoin sans trop me retenir
Et sans trop me forcer…
Et puis je peux penser.
Pour bien penser, faire le noir…
Mettre ma main sur mes deux yeux… ne plus rien voir.
Regarder bien au fond de moi-même… évoquer
Ma Volonté, ma Conscience et ma Mémoire…
Et puis aussi Ma Fantaisie! (…)
Oui, les voilà… les voilà bien toutes les quatre !
Ma Conscience à la fenêtre est accoudée
Avec son teint d’albâtre
Et son air de bouder…
Ma Volonté sur le divan s’est assoupie
Dans sa robe grisâtre…
Ma Fantaisie est accroupie
Auprès de l’âtre…
Et tandis
Qu’elle noue en riant les franges du tapis,
À mon oreille bien tendue
Ma Mémoire déjà me dit: « Te souviens-tu ? »
Ah! Que c’est bon d’être tout seul avec soi-même!
C’est que, voyez-vous, je vous aime
Toutes les quatre également.
Bien que ce soit pourtant de diverses façons:
Toi, parce que jamais, Mémoire, tu ne mens.
Toi, parce que jamais, Conscience, tu n’as tout à fait tort,
Ni tout à fait raison…
Toi, parce qu’en toute saison, ma chère Volonté, tu dors !
Et toi, ma Fantaisie, parce que je t’adore (…).

Sacha Guitry

« Un seul homme… »

Jorge Luis BORGES (cité par Jean MAMBRINO in « Lire comme on se souvient » – Ed. Phébus)

Un seul homme est né, un seul homme est mort sur la terre.

Affirmer le contraire est pure statistique : l’addition est impossible.

Non moins impossible que celle d’ajouter l’odeur de la pluie au rêve que tu as rêvé l’autre nuit.

Cet homme est Ulysse, Caïn, Abel, le premier homme qui ordonna les constellations […] le forgeron qui grava des runes sur l’épée de Hengist […] Luis de Leon, le libraire qui engendra Samuel Johnson, le jardinier de Voltaire […]

Un seul homme est mort à Ilion, dans le Métaure. à Hastings, à Austerlitz, à Trafalgar, à Gettysburg.

Un seul homme est mort dans les hôpitaux, dans les navires, dans la difficile solitude, dans l’alcôve de l’habitude et de l’amour.

Un seul homme a regardé la vaste aurore.

Un seul homme a senti dans sa bouche la fraîcheur de l’eau, la saveur des fruits et de la chair.

Je parle de l’unique, de l’un, de celui qui est toujours seul.

TOI