Voluptueuse beauté des corps

« La beauté est un mystère qui danse et chante dans le temps et au-delà du temps. Depuis toujours et à jamais. Elle est incompréhensible. .. Elle est dans l’œil qui regarde, dans l’oreille qui écoute autant que dans l’objet admiré. .. Elle est liée à l’amour. Elle est promesse de bonheur. A la façon de la joie, elle est une nostalgie d’ailleurs. »
Jean d’Ormesson (« Un jour je m’en irai sans avoir tout dit »)

 « Il y a dans la sensualité une sorte d’allégresse cosmique. »
Jean Giono (in « Jean le Bleu »)

 « Qu’est la volupté elle-même, sinon un moment d’attention passionnée au corps ? »
Marguerite Yourcenar

Laura Morera et Eric Underwood dansent un extrait de

« Chroma », ballet de Wayne Mc Gregor

Musique du groupe rock The White Stripes : « The hardest button to button »

La nuit 21 – Un arpège, une rime, une image

Sergueï Rachmaninov

Étude tableau op 33 N°8 en Sol mineur (selon la numérotation la plus courante)

[Étant données les modifications et suppressions que Rachmaninov a lui-même effectuées, les « Etudes-Tableaux »  opus 33 permettent trois modes de numérotation, tous admis. Ce qui n’aide pas vraiment à une identification facile des pièces.]

Quel que soit le système adopté, toutes les partitions des deux cahiers – Opus 33 et Opus 39 –  n’en demeurent pas moins autant de merveilles qui se voulaient initialement destinées à la pratique des techniques pianistiques et à l’étude de musicalité. A la différence de Debussy qui avait nommé chacune de ses études ou de Moussorgski dont chaque pièce des « Tableaux d’une exposition »  porte un titre, Rachmaninov a préféré laisser toute sa liberté à l’imagination de l’interprète ou de l’auditeur. Si chaque Étude se veut en effet relater une historiette, un petit conte, ou plus simplement une scène de la vie courante – ce qui justifie son complément Tableau – le compositeur se défend d’influencer les imaginations. Il ne se propose pas de rendre musicalement les impressions reçues par un tableau existant, mais de donner la matière émotionnelle de la composition d’une toile que chacun brossera à sa manière.

En ré-écoutant cette « Étude-Tableau en Sol majeur » sous les doigts de la pianiste Hanna Shybayeva – que je découvrais avec grand plaisir à cette occasion -, me sont apparues, s’élevant d’un étang tranquille que le soir s’apprête à engloutir, les frêles et sensuelles vapeurs de la nuit qui avance. Dans la simplicité du texte porté par une infinie richesse d’harmonies, et au rythme lent d’une ballade mélancolique au bord de l’eau à la fraîcheur apaisante d’une nuit d’été, un poème tentait de prendre forme au milieu des brumes légères. Ma mémoire paresseuse entrevoyait à peine une émotion lointaine qu’elle ne savait nommer.

Une bribe de vers entre deux notes… Une image… Étrangement, le nom d’un personnage de roman… Le nom de l’auteur, enfin… Bien-sûr, Robert de Montesquiou, le très aristocratique baron de Charlus auquel Marcel Proust accorde une place de premier plan dans « Sodome et Gomorrhe ».

Retrouvées les rimes enfouies entre les pages d’un rayon de bibliothèque. Alors lire. Lire à voix haute  » Hymne à la nuit « . Relire et se souvenir. Écouter. Relire en écoutant… La poésie, la musique… Le rapprochement… L’osmose.

Mon tableau de cette nuit : la fusion d’une image, d’une rime et d’un arpège !

Un instant de bonheur simple !

Hymne à la nuit

Le mystère des nuits exalte les cœurs chastes !
Ils y sentent s’ouvrir comme un embrassement
Qui, dans l’éternité de ses caresses vastes,
Comble tous les désirs, dompte chaque tourment.

Le parfum de la nuit enivre le cœur tendre !
La fleur qu’on ne voit pas a des baumes plus forts…
Tout sens est confondu : l’odorat croit entendre !
Aux inutiles yeux tous les contours sont morts.

L’opacité des nuits attire le cœur morne !
Il y sent l’appeler l’affinité du deuil ;
Et le regard se roule aux épaisseurs sans borne
Des ombres, mieux qu’aux cieux où toujours veille un œil !

Le silence des nuits panse l’âme blessée !
Des philtres sont penchés des calices émus ;
Et vers les abandons de l’amour délaissée
D’invisibles baisers lentement se sont mus.

Pleurez dans ce repli de la nuit invitante,
Vous que la pudeur fière a voués au cil sec,
Vous que nul bras ami ne soutient et ne tente
Pour l’aveu des secrets… – pleurez ! pleurez avec

Avec l’étoile d’or que sa douceur argente,
Mais qui veut bien, là-bas, laisser ce coin obscur,
Afin que l’œil tari d’y sangloter s’enchante
Dans un pan du manteau qui le cache à l’azur !

Robert de Montesquiou  (1855-1921)

Sous la pluie : Aimer… Danser

Quand, paradoxalement, la pluie catalyse la passion des corps, elle confère à la grâce de leurs mouvements la sensualité des modulations d’une harmonie divine.

Le chorégraphe, sculpteur des corps, mais aussi jongleur d’âmes, se pose ainsi en demi-dieu.

HD disponible (Roue dentelée en bas à droite de l’image en mouvement)

Vidéo :  » Passage  »  –  Musique et réalisation de  Fabrizio Ferri

Danseurs : Polina Semionova & Roberto Bolle

Une petite larme de poison

Une petite larme de poison pour troubler le regard, brûler la voix, et nous plonger dans l’élégante confusion d’un rêve sensuel.

C’est si bon!

« Le pouvoir enivrant qui change l’homme en dieu ;
« L’amour, miel et poison, l’amour philtre de feu,
« Fait du souffle mêlé de l’homme et de la femme,
« Des frissons de la chair et des rêves de l’âme. »

                             Victor Hugo (« Noces et festins »)

Désirable et sensuelle Manon…

Vous-souvenez vous de Manon? Manon Lescaut, la charmante héroïne de l’Abbé Prévôt, celle-là même qui a séduit le compositeur Jules Massenet au point qu’il lui aura consacré un opéra et un ballet.

Il y a peu nous la regardions, émus, danser ses derniers instants dans les bras de son amoureux, le chevalier Des Grieux. Sylvie Guillem lui avait prêté ses chaussons.

(« Pour l’amour de Manon… »)

Avant d’entreprendre son fatal voyage vers la Louisiane avec son malheureux amant, elle brillait des mille éclats de ses charmes et de sa grâce dans les salons parisiens de Madame, où la vertu des demoiselles comptait parmi les plus grandes raretés. Tous les hommes la convoitaient – comme on les comprend – au grand dam de Des Grieux rongé par la jalousie.

Nous l’avons aimée mourante, comment ne l’aimerions-nous pas vivante, o combien vivante!

« L’histoire de Manon », d’où est tiré cet extrait, est le ballet écrit par le chorégraphe britannique Kenneth Macmillan – mort en 1992 – sur un panachage de musiques de Massenet, arrangées et ré-orchestrées.

A l’acte II, Manon arrive à la soirée donnée par Monsieur G.M. Elle est terriblement partagée entre la richesse de son hôte et son amour pour Des Grieux. Toute dédiée à l’irrésistible envie de se laisser admirer et désirer, elle néglige les insistances de son amant l’invitant à le suivre. Et passant, un peu grisée sans doute, de bras d’hommes en bras d’hommes, elle préfère, Narcisse se reflétant sensuellement dans le désir de ses cavaliers, se délecter de son évident pouvoir de séduction auquel d’ailleurs nous ne saurions échapper.

Belle Manon!    –    Merveilleuse Sylvie!

Pour donner un écho français à la présentation de cette vidéo par Gramilano à qui l’on doit sa diffusion (Qu’il en soit remercié!) :

Après avoir rangé ses chaussons de danse classique et avoir consacré sa nouvelle carrière à la danse contemporaine, Sylvie Guillem, en 2011, a créé l’évènement dans le monde du ballet, en acceptant de revenir à l’interprétation d’un de ses rôles les plus fameux, Manon.

Le pari était fort osé, la ballerine étant âgée (qu’elle me pardonne de donner son âge) de 46 ans. Les trois représentations données à La Scala de Milan furent un triomphe.

Cette vidéo en est un témoignage délectable.

Et j’ose croire, Messieurs, que vous ne refuseriez pas un rôle de porteur…

Sensualité + Passion = Tango

Ce soir, Madame, après vous être glissée dans votre robe de geai, fendue à mi-hauteur de la  cuisse droite, après avoir sensuellement caressé plusieurs fois le galbe de vos mollets pour vérifier la parfaite tension de la soie qui les pare, vous enfilerez vos chaussures favorites, les escarpins rouges au talon suffisamment haut pour flatter vos postures, mais pas trop pour ne pas nuire à l’équilibre de vos pas. Face à vous-même, vous frotterez une dernière fois le bâtonnet rouge sang, sur la pulpe de vos lèvres que vous roulerez l’une contre l’autre pour en égaliser le vernis. Fiers et certains du charme provocant qui troublera votre entourage, vos yeux, avant de quitter le miroir de l’entrée, adresseront à leur reflet brillant un éclat complice, mi-trouble, mi-sourire.

Il ne vous restera plus qu’à demander au chauffeur de taxi de vous déposer dans le quartier de Boedo à la « Esquina Homero Manzi », à Buenos Aires, évidemment.

Vous allez danser le Tango.

Embrumée dans les fumées odorantes des cigarettes, n’attendez pas que je vienne vous inviter en me penchant vers vous, veste boutonnée. De loin, à la façon traditionnelle des machos, je vous fixerai du regard jusqu’à rencontrer le vôtre. Alors, d’un discret mouvement de tête, le « cabeceo », je vous proposerai d’être ma cavalière ; ne détournez pas les yeux, je comprendrai que nous avons rendez-vous sur la piste de danse.

Là, nous abandonnerons nos deux corps enlacés au rythme lancinant du violon et du bandonéon. Fébriles, nos sens conduiront nos pas dans une marche éperdue de l’un vers l’autre, symétrie simultanée, recherche impudique et fuite effrayée de deux amants putatifs et narcissiques.

Nous allons danser le Tango.