Encore ou bis?

Il n’est à l’évidence pas de la plus grande originalité de présenter sur son blog la vidéo d’un pianiste en scène interprétant une des œuvres les plus connues de Chopin. Il ne sera donc reproché à personne de réagir aussitôt par un long soupir, doublé, très haut ou in petto, d’un « encore !? » profondément agacé…

Sauf que dans le cas présent cet « encore » serait prématuré, et partant, l’agacement plutôt inadapté. Il y aurait en effet fort à parier qu’après écoute, « encore » change de ton et de sens, et qu’il se transforme finalement en un énorme et enthousiaste « bis! »

Pourquoi? Parce que chez ce jeune pianiste russe de 22 ans, Daniil Trifonov, il y a, comme le dit Martha Argerich – excusez du peu – dans une interview au Financial Times,

« tout et plus encore ».

L’immense dame du piano ajoute :

« Ce qu’il fait avec ses mains est techniquement incroyable. Mais c’est aussi son toucher, il possède à la fois la tendresse, la délicatesse et les attributs du diable. Je n’ai jamais rien entendu de pareil. »

Ce garçon fait chanter son clavier comme par le passé un Richter ou un Gilels. Il exprime sa joie de jouer dans une économie de moyens exceptionnelle, on dirait que ses mains sont collées sur les touches, tant son attitude est discrète, mais…

Pour compléter cette phrase restée en suspens il suffit de prêter au talent du jeune Daniil une oreille qui ne manquera certes pas de convoquer sa jumelle aussitôt les premières notes jouées. Le cœur ne devrait pas tarder à suivre. Les adjectifs dithyrambiques risquent de manquer.

 Frédéric Chopin : « Andante spianato et grande polonaise » – Opus 22

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Après cela il est de peu d’importance d’afficher le palmarès de ce pianiste d’exception. On mentionnera seulement qu’il a obtenu en 2011 deux reconnaissances pour le moins prestigieuses :

  • Concours international de piano Arthur Rubinstein à Tel Aviv  : Premier prix, prix de la meilleure performance en musique de chambre, prix de la meilleure performance dans une pièce de Chopin et prix du public.
  • Concours Tchaïkovski à Moscou : Premier prix et Grand Prix (toutes catégories confondues), prix pour la meilleure performance dans un concerto de chambre.

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Et si vous avez crié « Bis » ou « Encore » :

Daniil Trifonov joue pour vous le « Nocturne opus 62 N°1 » d’un Chopin au sommet de son art et proche de ses derniers instants.

Pièce romantique s’il en est, ce nocturne est empreint d’un profond mystère ; celui que l’on peut rencontrer sur le chemin d’une intense méditation et que les doigts coulant sur le clavier essaient de transmettre. Elle exige de l’interprète qu’il oublie la partition pour rendre à cette musique la fluidité spontanée et continue de l’improvisation si chère à Chopin.

Daniil a tout pour cela et plus encore!

Bravo!… Encore!… Bis!

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Souviens-toi quand…

 » Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère
Qu’un souvenir heureux dans les jours de douleur ?
Quel chagrin t’a dicté cette parole amère,
Cette offense au malheur ? « 

                                             Alfred de Musset (Souvenir)

Remember when…

C’est d’abord le titre d’une jolie chanson écrite et interprétée par un artiste incontournable de la musique « Country » américaine.

C’est aussi le titre de la très touchante vidéo d’animation que les studios Pixar (Disney) ont réalisée pour illustrer les paroles de la chanson.

Images simples, sans prétention, sensibles, naïves au goût de certains, mais chargées d’une saine émotion soutenue par la tendre mélodie et la voix caressante d’Alan Jackson.

Tout y semble si réel… Si poétique aussi!

Souviens-toi quand
J’étais jeune
Et toi aussi
Le temps semblait tranquille
Et l’amour était tout ce que nous possédions
Tu étais la première
Et j’étais le premier
Nous avons fait l’amour
Et puis tu as pleuré
Souviens-toi quand…

Souviens-toi quand
Nous avons fait des vœux
Nous nous sommes promenés
Avons échangé nos cœurs
Pris ensemble un départ
Oui c’était difficile
Nous avons vécu et appris
La vie nous a donné des soucis
Nous avons connu des joies
Bien des difficultés aussi
Souviens-toi quand…

Souviens-toi quand
Nos anciens sont morts
Quand nos enfants sont nés
Comme la vie changeait alors
Détruits, réconfortés
Nous nous sommes retrouvés
Éclatés en morceaux
Et nos cœurs brisés
Souviens-toi quand…

Souviens-toi quand
Le bruit des petits pas
Était notre musique
Nous dansions
Semaine après semaine
L’amour était revenu
La confiance rétablie
Promise à ne plus être abandonnée
Souviens-toi quand…

Souviens- toi quand
La trentaine semblait si vieille
Maintenant regarde en arrière
Il n’y a qu’un pas
Jusqu’à aujourd’hui
Ce jour-là nous nous sommes
Dit que nous referions pareil
Souviens-toi quand…

Souviens-toi quand
Nous avons imaginé
Nos cheveux grisonnants
Que les enfants
Grandiraient et partiraient
Que nous ne serions pas tristes
Que nous serions très heureux
Pour toute la vie que nous aurions
Et dont nous nous souviendrons quand…
Souviens-toi quand…

Ω

Et plus tard, quand il ne reste plus de place dans le cœur que pour les souvenirs…

Ω

 » Je me dis seulement :  » À cette heure, en ce lieu,
Un jour, je fus aimé, j’aimais, elle était belle. « 
J’enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,
Et je l’emporte à Dieu ! « 

                                               Alfred de Musset (Souvenir)

Ω Ω Ω

Qui cause?

Jiddu Krishnamurti (1895-1986)

Jiddu Krishnamurti (1895-1986)

Krishnamurti, penseur d’envergure universelle du XXème siècle, avait pour habitude de partager sa sagesse au cours de causeries à travers le monde . Ne se sentant aucune appartenance privilégiée à l’Orient ou à l’Occident, n’ayant adhéré à aucune religion, ne représentant aucune secte, il attirait à ses conférences un immense public venu de toutes les composantes des sociétés qui l’accueillaient.

Il affirmait avec force conviction que « la vérité est un pays sans chemin » dont l’accès n’est pas soumis aux rites religieux, aux doctrines philosophiques, ou aux préceptes sectaires, d’aucune sorte.

L’essentiel de son message consistait à attirer l’attention de chacun sur la puissance immense de notre cerveau, et invitait l’auditeur à développer sa conscience individuelle et son état d’éveil. Ces qualités, qu’il considérait comme fondamentales, étaient sans doute la source de son intelligence et du grand charisme qu’elle lui conférait.

Outre les captations de ses conférences publiques ou de ses entretiens passionnants avec des scientifiques, théologiens, ou autres intellectuels de haut vol, la bibliographie de Krishnamurti est assez abondante. On y trouve entre autres un ouvrage intitulé « La flamme de l’attention » qui me permet, enfin, d’atteindre le but que j’avais confié, il y a un siècle ou deux, à ce billet : partager avec vous la jolie anecdote qu’il raconte dans une des pages de ce livre :

Un maître spirituel, d’un autre temps, réunissait chaque jour la dizaine de disciples qui lui étaient fidèlement attachés et leur parlait des grandes valeurs universelles, comme la beauté, la bonté, l’amour et quelques autres. Un beau matin, alors que le maître allait prononcer ses premiers mots pour proposer le thème du jour, un oiseau atterrit sur le rebord de la fenêtre et se mit à chanter, captivant pendant un large instant toute l’attention de son public improvisé. Puis il s’envola. Le maître alors annonça : « La causerie du jour est terminée. »

(L’ouvrage faisant partie du nombre – considérable – de ceux que l’on doit me rendre… demain, on me pardonnera de ne pas pouvoir utiliser les guillemets)

Tout a-t-il été dit?

Philippe Jaccottet

Philippe Jaccottet

Croire que « tout a été dit » et que « l’on vient trop tard » est le fait d’un esprit sans force, ou que le monde ne surprend plus assez. Peu de choses, au contraire, ont été dites comme il le fallait, car la secrète vérité du monde est fuyante, et l’on peut ne jamais cesser de la poursuivre, l’approcher quelquefois, souvent de nouveau s’en éloigner. C’est pourquoi, il ne peut y avoir de répit à nos questions, d’arrêt dans nos recherches, c’est pourquoi nous ne devrions jamais connaître la mort intérieure, celle qui survient quand nous croyons, à tort, avoir épuisé toute possibilité de surprise. Si nous cédons à ce désabusement, bien proche du désespoir, c’est que nous ne savons plus voir ni le monde en dehors de nous, ni celui que nous contenons, c’est que nous sommes inférieurs à notre tâche (…)

Quiconque s’enfonce assez loin dans sa sensibilité particulière, quiconque est assez attentif à la singularité de son expérience propre, découvre des régions nouvelles ; et il comprend aussi combien il est difficile de décrire à d’autres les pas effrayés ou enchantés qu’il y fait. »

Philippe Jaccottet

Les hommes sensibles

Les hommes doués d’une sensibilité excessive, jouissent plus et souffrent plus que les natures moyennes et modérées.
J’ai participé à ces excès d’impressions, dans la mesure de mon organisation.
Ceux qui sentent plus, expriment plus aussi. Ils sont éloquents, ou poètes.
Leurs organes paraissent faits d’une matière plus fragile mais plus sonore que le reste de l’argile humaine.
Les coups que la douleur y frappe y résonnent et propagent leurs vibrations dans l’âme des autres.
La vie du vulgaire est un vague et sourd murmure du cœur.
La vie des hommes sensibles est un cri.
La vie du poète est un chant.

A. De Lamartine

Musique : Mozart – « Marche turque » – Arrangement & interprétation Arcadi Volodos