Mélodie française ou l’art pour l’art

Comme il est injuste, ainsi qu’on le fait hélas trop souvent, de ranger la « mélodie française » au fond du tiroir des chansons désuètes. Aussi injuste et triste que d’enfouir sous les claviers abandonnés des vieux ordinateurs la belle poésie du XIXème siècle et du début du XXème qui en nourrit les textes.

Il est vrai que depuis de nombreuses années les « chanteurs » – et les auditeurs – ont préféré le brio des grands airs d’opéra ou les effets du « bel canto », plutôt que l’intimité et l’élégance exigeante de la « mélodie française ». Et cependant, le « lied » allemand n’a jamais cessé de diffuser ses charmes, peut-être parce que jugé par beaucoup comme « moins futile ».

Mais qu’on ne s’y trompe pas, la « mélodie française » n’est pas le « lied », même si leurs ressemblances sont certaines. Certes dans les deux cas le poème est mis en musique et chanté par une voix accompagnée d’un instrument (souvent le piano), ou d’un orchestre. Mais le lied tire ses origines de chants populaires, ecclésiastiques – ou au moins spirituels – , alors que la « mélodie française » est d’abord musique savante – on pourrait presque dire mondaine. Elle constitue sans doute au cœur de l’art français, le point de rencontre de la musique et de la littérature. Son esthétique, en écho à la volonté littéraire du temps de supprimer tout but au poème, de le sortir du romantisme et de sa forme engagée, pourrait se résumer à cette phrase de Benjamin Constant : « L’art pour l’art, et sans but ; tout but dénature l’art. » Idée que développera Théophile Gautier.

Si le lied est déjà à son apogée avec Schubert, Schumann, Brahms ou Hugo Wolf, la mélodie française, dans le même temps est à ses premiers frémissements. C’est avec « Les nuits d’été » de Berlioz, en 1841 sur des poèmes de Théophile Gautier, que la « romance » devient la « mélodie française »Désormais le lien entre la musique et le poème se resserre, la fidélité au texte devient primordiale supposant de la part du compositeur une écriture plus subtile, plus aboutie. La qualité du texte doit pouvoir rehausser la valeur intrinsèque de la musique. Gounod, Massenet et Saint-Saëns vont emboîter le pas de l’inoubliable compositeur de la « Symphonie fantastique ».

Déjà avec le « Parnasse », et surtout à partir des années 1870, avec le « Symbolisme », la « mélodie française » connaît ses plus belles heures ; les compositeurs comme Debussy, Duparc, Fauré ou Chausson et Reynaldo Hahn s’évertuent dans leur langage harmonique et leur prosodie à servir le poème dans toute la pudique sensualité de son expression, et pour notre plus grand enchantement.

Le genre continuera de se développer jusque dans les années 1960 avec Henri Sauguet, Darius Milhaud, Poulenc, Messiaen ou Dutilleux. Il s’arrête avec l’atonalité ; historien de la musique, Alain Corbellari écrira fort justement : « Une fois le pacte tonal rompu, la jouissance simultanée de la musique et de la lettre du poème n’a plus de raison d’être ». Le public de la « mélodie française » entre alors dans une triste somnolence à laquelle échappent quelques nostalgiques, mais aujourd’hui de formidables interprètes – pas toujours français d’ailleurs – ne manquent pas de réveiller les auditoires. Une belle occasion de se réjouir!

S’il avait pu entendre les accords raffinés des partitions que Duparc ou Fauré ont consacrées à la poésie française, Victor Hugo aurait sans doute renié la terrible phrase qu’un moment d’humeur lui extorqua : « Rien ne m’agace comme l’acharnement de mettre de beaux vers en musique. »

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Impromptu

Impromptu. Aucun autre titre n’aurait pu mieux convenir à ce billet, car véritablement il arrive là sans aucune préméditation. Pour tout dire, j’essayais de préparer un futur article sur le mouvement perpétuel – ceux qui me connaissent auront tôt fait de deviner qu’il ne saurait être question de thermodynamique – et, alors que j’avais trouvé les documents sonores qui illustreraient mon propos, j’ai pensé soudain que certains impromptus de Schubert mériteraient aussi de s’ajouter à cette liste d’exemples.

Paresseux patenté, plutôt que d’aller fouiller dans ma discothèque pour préparer une écoute, j’ai cliqué sur Youtube où, immédiatement ces vidéos de Paul Lewis jouant Schubert m’ont été offertes. C’est justement cet interprète que j’aurais choisi parmi mes CD, si j’avais fait l’effort surhumain de quitter mon fauteuil.

Paresse récompensée par ces superbes vidéos qu’il serait criminel de ma part de ne pas partager avec vous.

Alors, s’il vous plaît, posez-vous, faites le vide et le silence autour et à l’intérieur de vous, affichez plein écran, oubliez cette  trop longue introduction et laissez faire la musique, surtout quand, comme ici, elle vient des sommets.

Schubert – Impromptu N°2 D935

Schubert – Moments musicaux N°4 D780

Bonne rentrée à tous!