Deux : Comme dialogues d’amis

« Heureux deux amis qui s’aiment assez pour savoir se taire ensemble » disait Charles Péguy.

C’est assurément dans ce silence partagé que se reconstitue l’unité, la communauté intime propre à l’amitié, dans laquelle deux esprits naturellement affectés d’une grande considération réciproque fusionnent en une seule âme, laissant de fait les mots du dialogue, eussent-ils été des plus cordiaux, à leur humaine vanité. Il y a nécessairement dans l’amitié une part spirituelle qui finit toujours par se superposer au verbe jusqu’à le rendre au silence.

Mais doit-on pour autant ne pas reconnaître aux mots du dialogue toute leur force expressive quand la parole atteint, comme dans ces deux exemples empruntés au cinéma, à autant de sensibilité et autant de qualité à la fois esthétique et humaine ?

Il n’en demeure pas moins que, la connivence, la complicité, la considération, le respect, une fois échangés par l’entremise des mots, c’est dans le silence ultime et réciproque d’un simple geste, d’un regard ou d’une attitude spontanément adoptée dans une commune symétrie que s’exprime tout entier le sentiment profond d’amitié.

La vérité du dialogue ne résiderait-elle pas dans ses silences ?

 « Il est minuit Docteur Schweitzer »

Dans ce film de André Haguet de 1952, tiré de la pièce de Gilbert Cesbron, le Docteur Schweitzer (Pierre Fresnay), médecin missionnaire, vient dans les années 1910 au Gabon, alors colonie française, pour aider le pays à lutter contre le paludisme meurtrier qui sévit. Il y rencontre entre autres sérieuses difficultés, l’opposition de l’Administrateur de la région. Mais il trouvera le soutien du Père Charles (Jean Debucourt) avec qui il se lie d’amitié.

« Les bas-fonds »

En 1936, Jean Renoir porte à l’image la pièce éponyme de Maxime Gorki, avec de jeunes acteurs très prometteurs : Jean Gabin et Louis Jouvet.

Pépel (Gabin) cambrioleur patenté se fait surprendre par le propriétaire de la maison qu’il est en train de dévaliser, un baron ruiné (Jouvet) qui attend la visite des huissiers qui vont tout saisir chez lui.  Les deux hommes sympathisent et deviennent amis. Ce qui nous vaut cette scène bucolique d’amicales confidences interprétée magnifiquement.

Deux : Comme dialogue… sur les planches

Deux femmes, différentes, ô combien, sont réunies pour la première répétition d’une pièce de théâtre. Elles se retrouvent sur leur lieu de travail, la scène dans la brutale nudité des jours de besogne :

Hortense, actrice intuitive, instinctive, qui a connu quelque succès dans le vaudeville, ravie d’avoir obtenu un engagement, prise d’un permanent et irrépressible besoin de se raconter et Gertrude, auteur et metteur en scène de la pièce, intellectuelle un rien mégalomane au langage compliqué qui va essayer d’user de son ascendant pour soumettre sa comédienne aux exigences outrancières de son texte.

Rencontre de deux égocentrismes au cours de laquelle les incompréhensions seront inévitables. Promesse (tenue) de moments hilarants, et parfois douloureux, au milieu desquels on ne devrait pas être trop surpris de rencontrer sa propre caricature.

Dialoguer, est-ce toujours se rapprocher ?

La pièce de Victor Haïm (Molière 2003 du meilleur auteur dramatique français vivant) a été créée en 2002. Zabou Breitman l’a adaptée pour en donner une représentation à la télévision, avec Léa Drucker, à l’occasion des Molières de l’année 2011.

En voici le début :

La leçon de Pierrot

Bobèche, adieu ! bonsoir, Paillasse ! arrière, Gille !
Place, bouffons vieillis, au parfait plaisantin,
Place ! très grave, très discret et très hautain,
Voici venir le maître à tous, le clown agile. 

Paul Verlaine  (Le clown)

Jean-Gaspard Deburau (1796-1846)

Jean-Gaspard Deburau (1796-1846)

C’est ainsi, sans doute, que Monsieur Loyal, si tant est qu’il y en ait eu un au Théâtre des Funambules, rue du Temple à Paris dans les années 1830, et si Verlaine avait pris soin de naître plus tôt, aurait pu présenter dans sa harangue au public, le Pierrot enfariné, Baptiste, éternel rêveur amoureux de sa Colombine, qui chaque soir, dans sa tenue immaculée, venait servir ses malicieuses pantomimes aux spectateurs enchantés, parmi lesquels il n’était pas rare de rencontrer Monsieur Théophile Gautier, ou Monsieur Théodore de Banville, et même parfois Monsieur Charles Baudelaire.

Derrière le maquillage livide, Jean-Gaspard Deburau, né à la fin du XVIIIème siècle à Amiens de l’union d’une mère venue de Bohème et d’un soldat français, faisait le plaisir et l’admiration  des « naïfs et des enthousiastes », comme il aimait à qualifier son fidèle public avec  humour et gentillesse.

Comment l’amoureux inconditionnel du théâtre et du métier de comédien qu’était Sacha Guitry, aurait-il pu résister à l’envie d’incarner cet illustre personnage capable de réaliser chaque soir avec le même bonheur cette incroyablement difficile performance, gageure des gageures : faire rire ?

En février 1918, le Théâtre du Vaudeville met à l’affiche une pièce signée Sacha Guitry : « Deburau ». Un orchestre, pour accompagner les comédiens, y joue la musique composée par André Messager.

Deburau - Guitry affiche

En 1951, le cinéma, depuis de nombreuses années, a fini par gagner le cœur de l’éternel comédien-auteur de théâtre. Décidant de transposer « Deburau » à l’écran, Guitry imagine le mime célèbre du Théâtre des Funambules sollicité, mais en vain, par les femmes les plus séduisantes, fidèle qu’il veut rester à sa chère épouse. Mais, un soir, une dame portant  un camélia à la ceinture ne le laisse pas indifférent. Deburau s’éprend de Madame Duplessis… Passion impossible.

Le personnage accorde une large place à la parole certes – un peu trop sans doute pour un mime pour qui seul le rire a droit de déchirer le silence – , mais quand cette parole est écrite et dite par Sacha Guitry…

Ce rôle, très empreint du romantisme qui envahit la vie du Maître à cette époque, souffrant physiquement d’une part, et encore très amère des injustes attaques portées contre lui à la  Libération d’autre part, Guitry le voulait comme son testament spirituel. Et c’est, sans conteste, dans l’admirable tirade de Deburau exaltant le métier de comédien auprès de son fils qui s’apprête à lui succéder, que Sacha Guitry exprime le mieux cet amour de la scène qui le représente tant.

Magnifique leçon d’un Pierrot à qui l’on pardonne volontiers qu’il fasse usage de sa voix, et nouvelle occasion de regretter qu’elle se soit tue.

Mais, rappelons-nous, Deburau, dans son rôle de « Baptiste », témoin peu loquace mais ô combien explicite, nous l’avions déjà rencontré un jour de fête à la fin des années 20 (1800, bien sûr) sur le « Boulevard du Crime »  (rue du Temple). C’était au travers des images du film « Les enfants du Paradis », lorsque Marcel Carné nous le présentait sous les traits d’un formidable Jean-Louis Barrault sauvant la mise à une gouailleuse Garance jouée par l’inoubliable Arletty.

Encore quelques minutes de  bonheur ! Et quelle leçon !

Merci Pierrot !

Auguste Bouquet - J.-G. Deburau - 1830 en Pierrot Gourmand

Auguste Bouquet – J.-G. Deburau – 1830 en Pierrot Gourmand

Pour l’amour de Manon… ou de Sylvie!

Des Grieux vient de battre Synnelet en duel. Le laissant pour mort, il s’enfuit dans le désert avec Manon, sa bienaimée. Épuisé, le couple est couché sur un lit de fortune simplement fabriqué avec les vêtements de Des Grieux. Ils se prodiguent l’un l’autre des soins attentifs. Leur tendre union est à son apogée. C’est ce moment paroxystique que la mort a choisi pour venir chercher Manon.

Oui! Manon Lescaut et son malheureux amant le chevalier Des Grieux. Ces héros légendaires du roman  de l’Abbé Prévost qui a servi, oh combien! et il y a longtemps, de sujet à nos devoirs de français.

Voici comment, dans un splendide pas de deux, sur la musique de Jules Massenet, deux formidables danseurs, Sylvie Guillem et Jonathan Cope, nous entraînent dans ce moment tragique où deux destins se jouent. Derniers soubresauts d’un combat désespéré contre la mort, que mènent les amants réunis en un acte final d’une éclatante beauté.

Et voici comment L’Abbé Prévost nous racontait le drame, avec les mots – qu’il nous fallait commenter jadis – de son malheureux héros, le Chevalier Des Grieux :

      » Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d’horreur, chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.  » (Manon Lescaut)

♥♥♥

Deux chattes sur une scène ardente

Ainsi donc, vous pensez qu’une cantatrice, une diva, sur scène de surcroit, ne se laisserait jamais aller à l’humour et à la dérision.

Et si elles sont deux, alors là…!

Eh bien, détrompez-vous!

Même à deux (surtout à deux), même si ce sont deux immenses sopranos, et britanniques en plus, même si elles sont sur scène au Royal Albert Hall de Londres à l’occasion du célébrissime festival annuel des « Proms », elles s’amusent et nous amusent.

Et avec quel talent !  Et avec quelle grâce !

A la fin de leur brillante prestation lors du festival de 1996, Ann Murray (brune) et Felicity Lott (blonde) reçoivent le traditionnel bouquet. Mais si Felicity se voit offrir une splendide gerbe portant la flatteuse inscription « Dame Felicity Lott », Ann n’est gratifiée que d’un tout petit bouquet portant la modeste inscription « Miss Ann Murray« , qui serait plutôt destinée à une jeune débutante.

Et c’est là prétexte à l’interprétation de la remarquable mélodie parodique écrite par Rossini : le « Duo des chats ».

Les deux chattes se livrent à un merveilleux combat d’égos, où l’une, de son miaulement tantôt déçu, tantôt rageur exprimera sa peine et sa colère, tandis que l’autre miaulera fièrement en réponse sa joie et son orgueil.

Jeux de voix, jeux d’actrices, jeux de femmes, qui finiront par faire triompher l’estime réciproque que se portent ces deux chattes si complices.

Un régal dont je serais heureux qu’il participe au bonheur de votre dimanche.