C’est le printemps ! Russie

 » Slavianskaia doucha « , l’âme slave.  » Russkaya dousha « , l’âme russe.

Un cliché?

Pas plus que le  » Duende  » ou la  » Saudade « … Et pas plus aisément explicable…

Pour trouver une réponse à cette bonne vieille question qui contient en elle-même tous les sarcasmes du rationalisme occidental, il suffit simplement, après avoir considéré la géographie de cet Orient immense et peu hospitalier, de se glisser dans les œuvres des romanciers, des poètes ou des musiciens qui l’ont habité ou qui l’habitent encore. Là, on côtoie le mystère et la folie, la générosité des sentiments et l’outrance de leurs expressions. On se perd dans les ténèbres du drame, on s’enlise dans la tristesse et les peines, mais, toujours poussé à travers la plaine glacée par les vents de l’espérance, on finit joyeusement par se heurter au bonheur de vivre. Un bourgeon, un chant, un pas de danse, un verre (ou plus) de vodka et voilà qu’éclate une fois encore la lumière brutale de la beauté de vivre.

 » Une âme qui laisse passer la lumière, sans forcément qu’il s’agisse du ciel ou de Dieu, voilà en quoi l’on reconnaît qu’elle est « slave »  »  Dominique Fernandez.

Plus de raison après cela de s’étonner que le printemps occupe une aussi grande place dans le cœur du musicien russe, au point que l’un des plus grands d’entre eux ait écrit à sa gloire une des œuvres les plus magistrales du XXème siècle : Igor Stravinsky et son ballet  » Le Sacre du Printemps « .

Une jeune fille, selon les décisions des sages de la tribu inventée par Stravinsky, doit être sacrifiée et offerte au dieu slave de la fertilité, Yarilo, pour qu’il comble de sa générosité les terres qui nourrissent ces peuplades.

Stravinsky, dès le début de la première partie,  » Adoration de la terre «  , décrit comme il l’annonce sur le programme de la première représentation,  » Le printemps, la terre couverte de fleurs et d’herbe. La joie qui y règne… « 

Pina Bauch l’illustre ainsi dans sa chorégraphie :

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 » Весна идет, весна идет!  »  (Le printemps arrive ! Le printemps arrive !)

La neige est encore là, par endroit, mais déjà les premières eaux qui courent à travers la campagne annoncent les futures verdeurs du printemps. C’est le thème du poème joyeux de Fiodor Tiouttchev que met en musique cet autre immense compositeur russe qu’est Rachmaninov. Sur le flot continu des touches du piano coule le chant enthousiaste lancé vers le soleil à la gloire du renouveau de la nature ; cri d’impatience d’un admirateur ou d’une admiratrice attendant devant sa loge qu’apparaisse parée sa vedette préférée.

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Partagée entre le rythme alerte des jeunes abeilles au travail et le rythme flâneur des premiers papillons qui pavanent, la nature danse sous la brise, au chant joyeux des oiseaux de la campagne moscovite.  C’est le film printanier que projette à nos oreilles Nicolaï Medtner depuis son piano de compositeur. Une ode virtuose à la vie qui renaît enfin…

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Et quelle joie alors, au soir venu d’un bel avril, de valser tendrement avec Anna Karénine, dans la fraîcheur vivifiante d’un parc à Saint Pétersbourg, accompagné par la musique de Tchaïkovsky qui aura su si bien peindre toutes les saisons de sa bienaimée Russie.

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Comme on rendrait un religieux hommage à un dieu qu’on adore, un jeune homme d’une trentaine d’années, Sergeï Rachmaninov, consacre, en 1902, au printemps, tout une cantate. Sorti à peine d’une longue dépression de plusieurs années, et peu avant de célébrer son mariage avec Natalia, le pianiste compositeur s’inspirant d’un poème de Nikolay Nekrasov décrit ce que le poète appelle le  » murmure vert « . C’est la  » Cantate opus 20, pour Baryton, chœur et orchestre « , un chef d’œuvre.

Un mari envahi de pensées meurtrières envers sa femme infidèle pendant l’hiver, trouve, avec le retour du printemps, l’apaisement de ses frustrations nécessaire à son pardon.

Aux mouvements descendants qui suggèrent la désespérance des nuits d’hiver, succèdent les ascensions vers la lumière du printemps qui fait dire à la nature renaissante s’exprimant au travers du chœur :  » Pardonne tant que tu peux pardonner, et que Dieu soit ton juge! « .

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Enfin, et pour que ce billet ne cherche plus à rivaliser en volume avec  » Guerre et Paix « , ce voyage à la recherche de l’âme russe doit prendre fin. Mais pourrait-on le terminer sans accompagner notre guide, ce printemps musical russe, jusqu’aux portes bourdonnantes de l’été qu’il prépare ?

Déjà les champs blondissent, déjà brûlent les chaleurs de juin, déjà, bombardiers de vie déployés autour de leurs cibles multicolores, les bourdons s’entrecroisent à un rythme effréné, moteurs vrombissants sous les notes enchantées du chantre du printemps, Rimsky-Korsakov :

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La nuit 1 – Une vision

Caspar David Friedrich - Rivage avec lune cachée

Caspar David Friedrich – Rivage avec lune cachée

Une vision

Il est une heure de la nuit où le monde se tait,
Et durant cette heure de prodiges et d’offrandes
Le char volcanien de l’univers
Roule à découvert dans le sanctuaire des cieux.

Alors, chaos sur les eaux, la nuit se fait plus compacte ;
La conscience oblitérée, tel Atlas, presse la terre noire,
Et seule l’âme virginale de la Muse
Est agitée par les dieux, de songes qui prophétisent !

Théodore Tioutchev

(In « la planche de vivre » Édition bilingue par René Char et Tina Jolas – Poésie Gallimard)

Fyodor Tyutchev 1803-1873

Fyodor Tyutchev – 1803-1873

« Burlesque »

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)

La Russie a toujours apprécié les affinités créatrices entre compositeur et interprète, et nombreuses sont les œuvres du XIXème ou XXème siècles qui doivent leur existence et leur essence même parfois, aux solistess pour lesquels elles ont été écrites. Ainsi Tchaïkovski et le pianiste Nikolaï Rubinstein (Trio avec piano), ainsi Prokofiev et un autre grand pianiste Sviatoslav Richter, ainsi  Chostakovitch et le célèbre Mstislav Rostropovitch (Concerto pour violoncelle) ou le légendaire David Oïstrakh (Concerto pour violon N°1). Ces deux derniers instrumentistes étaient liés d’une chaleureuse amitié avec le compositeur.

Staline et Jdanov

Staline et Jdanov

Jusqu’à sa mort en 1948, Andreï Jdanov, bras droit du violent Staline, veille sur les arts soviétiques avec rigueur, mais les thèses manichéennes et réductrices de son « réalisme socialiste » appliqué au domaine artistique lui survivent. Chostakovitch, en constant atermoiement avec le régime, entre obligation de se conformer au politiquement correct, d’une part, et le légitime désir de conserver sa liberté créatrice, d’autre part, avait pris soin de conserver cachée depuis 1948 la partition de son premier concerto pour violon, dédié à David Oïstrakh. Ce n’est qu’en octobre 1955, plus de deux ans après la mort de Staline, que l’œuvre sera donnée, avec au violon son talentueux dédicataire, et à la baguette, dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Leningrad, le très sévère Ievgueni Mravinski.

Concerto pour violon et orchestre N°1 (Op.99)

Oïstrakh disait de sa partie, dans ce concerto, qu’elle constituait « un puissant rôle « shakespearien » qui exige du soliste un engagement émotionnel et intellectuel complet. » A l’écoute, la remarque un peu ésotérique à priori se mue en évidence.

Aussitôt après l’exposition du décor nocturne par les cordes, dès le début du premier mouvement, une méditation continue, réflexion sombre, paraissant presque improvisée, le traverse sans se laisser influencer par les changements de tempo ou les incidentes thématiques. Après le scherzo élégant du deuxième mouvement, la passacaille du troisième, en opposition complète avec le début de l’œuvre, sert de signature au compositeur. Les quatre cors, symboles du destin, résonnent dès le début du mouvement et appellent à une possible réconciliation avec la noble voix soliste. Puis une cadence, introvertie d’abord, rappelant les thèmes du concerto, s’accélère progressivement jusqu’à ce qu’éclate le dernier mouvement, « Burlesque », comme une fête, danse grinçante et agressive, qui conduit l’œuvre à son finale virtuose.

Voici ce quatrième et dernier mouvement, « Burlesque » (Allegro con brio – Presto) interprété par l’Orchestre de la Staastkapelle de Berlin dirigé par Heinz Fricke, avec en soliste le maître David Oïstrakh. Un moment d’anthologie!

Puissiez-vous partager l’enthousiasme du public du Staastoper de Berlin, ce soir là!