La nuit 9 – Dormeuse

Michel-Ange - La Notte (Église San Lorenzo, Florence)

Michel-Ange – La Notte (Église San Lorenzo, Florence)

La dormeuse

Quels secrets dans son cœur brûle ma jeune amie,
Âme par le doux masque aspirant une fleur?
De quels vains aliments sa naïve chaleur
Fait ce rayonnement d’une femme endormie?

Souffle, songes, silence, invincible accalmie,
Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur,
Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur
Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.

Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,
Ton repos redoutable est chargé de tels dons,
O biche avec langueur longue auprès d’une grappe,

Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers,
Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape,
Veille ; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.

Paul Valéry

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… Vieilles

A la mémoire de ma « Vieille »

Vieille femme

Les petites vieilles

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
Se traînent, comme font les animaux blessés,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés

Qu’ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
Luisants comme ces trous où l’eau dort dans la nuit ;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
Qui s’étonne et qui rit à tout ce qui reluit.

– Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
Sont presque aussi petits que celui d’un enfant ?
La Mort savante met dans ces bières pareilles
Un symbole d’un goût bizarre et captivant,

Et lorsque j’entrevois un fantôme débile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
Il me semble toujours que cet être fragile
S’en va tout doucement vers un nouveau berceau ;

A moins que, méditant sur la géométrie,
Je ne cherche, à l’aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l’ouvrier varie
La forme de la boîte où l’on met tous ces corps.

– Ces yeux sont des puits faits d’un million de larmes,
Des creusets qu’un métal refroidi pailleta…
Ces yeux mystérieux ont d’invincibles charmes
Pour celui que l’austère Infortune allaita !

II

De Frascati défunt Vestale enamourée ;
Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleur
Enterré sait le nom ; célèbre évaporée
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,

Toutes m’enivrent ; mais parmi ces êtres frêles
Il en est qui, faisant de la douleur un miel
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :
Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu’au ciel !

L’une, par sa patrie au malheur exercée,
L’autre, que son époux surchargea de douleurs,
L’autre, par son enfant Madone transpercée,
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs !

III

Ah ! que j’en ai suivi de ces petites vieilles !
Une, entre autres, à l’heure où le soleil tombant
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
Pensive, s’asseyait à l’écart sur un banc,

Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, dans ces soirs d’or où l’on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au cœur des citadins.

Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle,
Humait avidement ce chant vif et guerrier ;
Son oeil parfois s’ouvrait comme l’œil d’un vieil aigle ;
Son front de marbre avait l’air fait pour le laurier !

IV

Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
A travers le chaos des vivantes cités,
Mères au cœur saignant, courtisanes ou saintes,
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,
Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil
Vous insulte en passant d’un amour dérisoire ;
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.

Honteuses d’exister, ombres ratatinées,
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;
Et nul ne vous salue, étranges destinées !
Débris d’humanité pour l’éternité mûrs !

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L’œil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
Tout comme si j’étais votre père, ô merveille !
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :

Je vois s’épanouir vos passions novices ;
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;
Mon cœur multiplié jouit de tous vos vices !
Mon âme resplendit de toutes vos vertus !

Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !
Je vous fais chaque soir un solennel adieu !
Où serez-vous demain, Èves octogénaires,
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?

Charles Baudelaire

Ω

Vieux et…

A la mémoire de mon « Vieux »

wrinkles

Ô rides de l’aridité
Visage cent fois dévasté
Par des batailles clandestines
Et le coup de dent des ruines.
L’aube fait son état des lieux,
Nous sommes nus sous ses grands yeux
Et voilà qu’elle nous assume
Est-ce ainsi qu’on devient posthume ?
Autrefois en nous attendant
L’avenir était un géant.
Quand il tournait vers nous sa face
L’espace emplissait nos terrasses.
Pressé de devenir passé,
Moitié sombre moitié glacé,
Plus maigre d’aurore en aurore
L’avenir voûté nous ignore.
Le présent l’imite et le fait
Si bien qu’il en est contrefait.
Même quand nous fermons les yeux
Pour le retrouver quelque peu,
Il est si distrait, si peu nôtre,
Qu’il nous confond avec un autre.
Ou bien visage sans paupières,
Pour que son œil soit plus perçant
Il fait main basse sur le sang
Lui qui sait le rendre de pierre.
Il plante ses secrets drapeaux
Qui restent là jusqu’à pourrir
Sur le corps chantant du poète
Hanté de mots qui lui font fête
Profonde, jusqu’à l’abolir

Jules Supervielle

Ω

Sur le fil

Toile araignee1Oh, sans doute cherchez-vous l’araignée que les perles de pluie ont chassée de sa toile. Elle n’est pas loin, juste en dessous! Pour se réchauffer, elle danse.

Rejoignez la sans crainte! Celle-ci a tant de charme qu’elle vous fera oublier la peur ancestrale que vous inspire ce soyeux animal.

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Le mythe d’Arachné

Ne pas se vouloir l’égal des Dieux et encore moins supérieur à eux, pour ne pas avoir à payer le lourd tribut de leur vindicte. Ainsi pourrait-on résumer la morale de ce célèbre mythe.

C’est, semble-t-il, Ovide, quelques années à peine avant l’avènement de l’ère chrétienne, qui le premier fait le récit de ce mythe d’Arachné, dans son grand poème épique et mythologique, « Les métamorphoses ». – Narration poétique de l’histoire mythologique du monde depuis sa création jusqu’au rayonnement de l’empereur Auguste.

Ce passage d’une apparence à une autre, la métamorphose, que les entomologistes connaissent bien dans le monde animal qu’ils observent, est certainement pour les Dieux de la mythologie, l’attestation la plus significative de leur présence. Tous, ou presque, à un moment ou à un autre de leurs péripéties, pour tromper, séduire, gagner ou punir, ont changé d’apparence ou fait changer d’apparence.

C’est par ce pouvoir qu’Athéna, la déesse, (alias Minerve en latin), protectrice des artisans, transforma, pour sanctionner la démesure de sa prétention, la jeune Arachné en araignée.

Arachné de Lydie avait appris de sa mère, dans l’atelier familial, l’art du tissage et était devenue une artiste au talent unanimement reconnu et apprécié. A ceux qui disaient qu’elle tenait ce don de la déesse Athéna elle-même, la jeune artiste affirmait le contraire, prétendant de surcroît qu’elle était bien plus habile qu’elle.

Souhaitant par elle-même constater les qualités de la jeune mortelle, et sa prétention, Athéna lui rendit visite, incognito, déguisée en vieille femme. A cette occasion, la jeune tisserande tint son même langage, soutenant que son talent était inégalable et que la déesse Athéna ne saurait atteindre à son haut degré d’habileté. Elle ajouta qu’elle était prête à en faire la démonstration au cours d’un « duel » sur le métier.

Aussitôt la déesse dévoila sa véritable identité et releva le défi. Elle exécuta une tapisserie figurant les Dieux de l’Olympe, alors que sa jeune rivale choisit de représenter par son ouvrage, les tumultueuses amours de Zeus. La victoire revint à la jeune fille, ce qui mit Athéna en furie. Hors d’elle et jugeant offensant pour les Dieux le thème choisi par Arachné, elle se précipita sur la toile et la déchira. Ne supportant pas l’humiliation Arachné décida de se pendre. Athéna trouvant excessives les conséquences de sa propre colère mais souhaitant toutefois que l’orgueilleuse fût punie, permit à la jeune fille de continuer à vivre et à tisser sa toile… Mais sous une autre forme. Elle la métamorphosa en araignée.

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A toutes les époques, les artistes ont repris et illustré ce mythe de l’orgueil sanctionné. Il ne faudrait pas oublier que les préceptes et les dogmes de la chrétienté ont dominé les siècles qui en suivirent l’écriture, et que l’orgueil figurait au nombre limité des péchés capitaux recensés par Thomas d’Aquin.

Ainsi dans la « Divine comédie », au chant XII du « Purgatoire », Dante rencontre-t-il la pauvre Arachné parmi les personnages antiques qui expient, eux aussi, leur péché d’orgueil et d’outrecuidance, comme Niobé, fille de Tantale, qui avait insulté les Dieux en vantant avec force présomption la beauté de ses enfants ou  Roboam qui par excès de superbe divisa le peuple d’Israël.

Arachné travaillant à sa propre rédemption lui inspira ces vers :

« O folle Aragne, sì vedea io te
già mezza ragna, trista in su li stracci
de l’opera che mal per te si fé. »

                        Dante. Purgatorio – Canto XII

« O folle Arachné, je te voyais déjà
à moitié araignée et triste
sur les lambeaux de la toile tissée pour ton malheur »

                        Dante. Purgatoire, Chant XII

Gustave Doré, illustrant la « Divine comédie », représenta ainsi la vision de Dante :

Arachné au Purgatoire - Gustave Doré

Arachné au Purgatoire – Gustave Doré

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Arachné et les représentations du mythe

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Enivrez-vous!

Jules Dalou - Silène ivre - Jardin Luxembourg

Jules Dalou – Silène ivre – Jardin Luxembourg

Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous !
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge ; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront, il est l’heure de s’enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise.

Charles Baudelaire (« Petits poèmes en prose » XXXIII)

Écusson musical : Dorantes  – « Silencio de patriarca »

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L’ivresse sur toile :

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