Prémonitions de l’aube

« Une étrange rougeur s’élève dans le ciel. Je ne sais si c’est l’aube ou le couchant. Créez pour la lumière. »

(Robert Schumann – cité par Michel Schneider in « La tombée du jour – Schumann » – Seuil – La Librairie de XXe siècle – P. 103)

Robert Schumann (1810-1856)

Robert Schumann (1810-1856)

Qui ne s’est jamais laissé emporter vers les clartés volatiles et mystérieuses des « Chants de l’aube » (« Gesänge der Frühe ») ne peut prétendre avoir aperçu un bout de l’âme de Robert Schumann tant elle est tout entière rassemblée dans les harmonies et les silences de ces cinq pièces pour piano, opus 133.

Dernier rassemblement pour un prochain et ultime voyage, on le sait aujourd’hui ; départ définitif, de la raison d’abord, vers les rivages étrangers de l’étrange, séparation sans retour, ensuite, d’avec les êtres aimés tenus désormais éloignés des enceintes de la folie.

Car cette aube naissante, apparemment apaisée, – étonnamment apaisée, quand on sait l’intensité des dépressions-hallucinations qui harcèlent le compositeur en cet automne 1853 et que l’alcool ne parvient plus à endiguer – porte déjà en elle la lumière crépusculaire de la tombée du jour.

Tombée de la nuit. Il n’est plus très loin ce sinistre soir de Carnaval, à Düsseldorf, le 27 février 1854, où des mariniers hisseront difficilement hors des eaux glacées du Rhin un homme en robe de chambre qui leur résistera énergiquement pour ne pas échapper au courant : le Dr Schumann.

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Sans doute est-ce la dernière fois, en octobre 1853, quand Schumann écrit les « Gesänge der Frühe », que le musicien, le poète et l’homme en lui parviennent encore à raisonnablement se réunir autour du piano pour partager quelques instants de composition. Ces chants seront donc son œuvre ultime pour ce cher instrument, même si chronologiquement il conviendrait de prendre en compte les justement nommées « Variations des esprits » (« Geisterthema ») qu’il travaille encore en février 1854, et qu’il ne pourra terminer avant son internement à l’asile d’Endenich quelques semaines plus tard.

Schumann, à cette époque, ne s’appartient déjà plus, définitivement happé par les monstres de ses univers hallucinatoires désormais fermés au génie de sa création.

« Les chants de l’aube » ou lultime confidence pianistique de Robert Schumann… Sans doute à son épouse Clara, son éternel amour. Car, même si au final l’œuvre est dédiée à l’amie de Goethe, la poétesse Bettina Brentano, la dédicace initiale de ces pièces à Diotima, l’idéale muse de cet autre « schizophrène » de génie, le poète Hölderlin à qui Schumann adressait ainsi un salut complice, signe la pudique intention du compositeur.

Un bien émouvant adieu. Déchirant !

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Après  le thème décharné de l’introduction, les dissonances du premier choral invitent délicatement au mystère ; à voix basse ; voix perdue aussitôt pris chacun de ses essors vers le thème initial. Aube lente, encore aux prises avec les incertitudes de la nuit. Glas lointain aux échos presque religieux.

La deuxième pièce, contrapuntique, change sans cesse d’humeur. Qui peut dire où veut nous conduire son pas animé ?

Le troisième « stück », plus vivant, presque virtuose, conserve un rythme soutenu d’un bout à l’autre ; un galop sans doute, au but incertain et en équilibre au bord de gouffres inconnus.

Lyrique, la quatrième pièce expose sa mélodie à une pleine lumière qui rend certes plus intelligible la musique, mais l’illusion ne dure car déjà, dans un dernier murmure plusieurs fois annoncé, la boucle du temps semble se refermer.

Le choral final, – Im Anfange ruhiges, im Verlauf bewegtes Tempo (Dans le calme d’abord, puis plus animé) –  reprend, en écho au premier mouvement, les sonorités mystérieuses de la voix confidente. Les lueurs arpégées qui traversent sa fragile texture paraissent plus brillantes, la clarté semble progresser, mais elle est toute tournée vers un indéfinissable ailleurs. La voix s’affirme à peine, pour un peu mieux faire entendre les nostalgies de sa tonalité, avant de se résorber dans l’inéluctable nuit qui guette. Le présent s’enfuit dans la lumière. L’avenir n’échappera pas à sa prison obscure.

« La musique, toute la musique, n’est-elle pas poursuite, au-dedans de soi, de la voix perdue ? » (Michel Schneider)

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Les « Gesänge der Frühe » ne figurent hélas pas souvent au programme des récitals, et jusqu’à ces dernières années leur discographie n’avait rien de pléthorique. Pourtant, curieusement, et fort heureusement, depuis quelque temps les parutions discographiques proposent bon nombre de belles interprétations de ces pages, par des pianistes au talent incontestable.Un bonheur.

Du ravissement sans cesse renouvelé que m’ont procuré toutes ces écoutes récentes, une interprétation, s’est imposée à moi comme une impérieuse évidence, celle de Mitsuko Uchida (illustration centrale de ce billet). Cent écoutes, et toujours inlassablement « sa » musique brosse le portrait de « mon » Schumann.

Schumann - Uchida

Deux autres portraits du compositeur, peints à partir de ces mêmes « Chants de l’aube » où il s’expose tout entier, semblent, à mon sens, particulièrement ressemblants, et ne sauraient être absents de cette galerie bien subjective :

– Celui que façonne magnifiquement le pianiste néerlandais Ronald Brautingam, qui parfois me semble pourtant laisser les nuages de nuit se dissiper un peu trop vite.  (l’enregistrement doit dater des années 1990, réédité en 2014 – le pianiste avait alors le cheveu bien plus noir que sur la photo)

Brautingam - Gesange der Fruhe - Schumann

– Celui que peint avec peut-être, à mon goût, un peu trop de lumière et un trait parfois trop précis pour une telle heure de la vie, Piotr Anderszewski, dans son néanmoins superbe enregistrement de 2011 :

Schumann - Piotr Andersewski

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Merci à AbraxasAgitato pour avoir publié sur Youtube ces trois enregistrements intégrés dans ce billet.

C’est le printemps ! Allemagne 1/2

Frühling. (Printemps)

Quand, le printemps venu, je me promène sur les rivages reverdis qui bordent le Rhin à Düsseldorf, il m’arrive parfois d’entendre les eaux fredonner les thèmes d’une ancienne symphonie. Alors je m’assois un instant dans la douceur du soir qui vient, je ferme les paupières et j’écoute.

La musique se précise, –  » animato et grazioso «  –  : ici le gazouillement subtil des cordes, là leur ascension puissante, rythmes et contrastes d’une effervescente activité. Oh ! Voici l’escalade des violoncelles, et les trombones qui les suivent et les bois qui les rejoignent au rendez-vous qu’ils se sont donné au sommet. Dès que les cors et les hautbois seront arrivés, tous, apaisés, s’émerveilleront ensemble au gazouillis léger de la flûte.

Tout cela ressemble bien à un tableau musical du printemps.

C’est le  » printemps « … comme Schumann l’entendait un an après son mariage avec sa chère Clara qui l’avait tant incité à écrire sa première symphonie,  » Frühling « , en exergue de laquelle il mentionna ce vers si simple d’Adolph Böttiger, qui la résume toute :  » Dans la vallée fleurit le printemps. « 

Mais attention, c’est le final : l’orchestre, exhorté par les cuivres, engage une formidable chevauchée sur les gammes vers la conclusion de ce dernier mouvement de l’œuvre. « Une montée de sève printanière », selon l’expression si juste de Lionel Stoléru.

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Ma promenade reprend. Mais, chaque fois que je m’approche d’un pont, les eaux du Rhin semblent se taire, recueillies. En prêtant l’oreille avec attention, je crois entendre le bruit discret d’une alliance lancée dans l’eau. Et maintenant le bruit sourd d’un corps projeté dans le fleuve. On dirait que deux bateliers, déjà, essaient de repêcher un homme qui, à l’évidence, refuse d’être secouru. Il est vêtu d’une robe de chambre.

On dit que c’est un compositeur de musique… On n’est pas sûr de son nom : Eusebius ?… Florestan, peut-être ?…

Ce printemps 1854 qui s’annonce sera bien triste pour la famille Schumann.

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La nuit a calmé les ardeurs et les rumeurs de la  Königsallee. Pour ne pas être éblouis par la lumière des réverbères, les arbres plongent leurs têtes feuillues dans les eaux noires du canal. D’une fenêtre ouverte s’échappe – qui s’en plaindrait ? –  une courte mélodie enjouée. Une voix douce chante la beauté, l’air léger, le rossignol, la floraison et les parfums d’une nuit de printemps. Fanny Mendelssohn, dont le talent, si on lui avait permis de l’exprimer pleinement, aurait sans doute égaler celui de son frère Félix, en a composé la musique ; les vers sont du poète Joseph von Eichendorff.

  » Qui ne vit pas la passion romantique, perd une partie du sens de la vie.  »

(Lionel Stoléru in  » Une écoute du romantisme «  – Ed L’Harmattan)

Übern Garten durch die Lüfte
Hört ich Wandervögel ziehn,
Das bedeutet Frühlingsdüfte,
Unten fängts schon an zu blühn.

Jauchzen möcht ich, möchte weinen,
Ist mirs doch, als könnts nicht sein!
Alte Wunder wieder scheinen
Mit dem Mondesglanz herein.

Und der Mond, die Sterne sagens,
Und in Träumen rauschts der Hain,
Und die Nachtigallen schlagens:
Sie ist deine, sie ist dein!

Joseph von Eichendorff

Königsallee in Düsseldorf (Photo Wikipedia)

Königsallee in Düsseldorf (Photo Wikipedia)

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A suivre…

Intermezzo : la tendre nostalgie

Il y a bientôt quarante ans Robert Schumann entrait dans sa dernière et plus profonde nuit.

Clara Schumann - 1819-1896

Clara Schumann – 1819-1896

Depuis, Clara, son épouse adorée, n’a jamais cessé d’entretenir avec son cher disparu une chaleureuse intimité au travers des très nombreuses partitions de Robert, qu’elle se plait à lire et relire, à classer, et, pianiste exceptionnelle qu’elle est, à jouer, pour elle-même ou pour ses enfants, désormais.

Voilà deux ans que Clara ne se produit plus sur les scènes de France, d’Angleterre ou de Russie, qui la réclament tant ; elle a arrêté d’enseigner au Conservatoire de Francfort, et termine en ce moment une édition complète des œuvres de son génial époux, tout en composant encore quelque peu.

Il faut dire qu’en cette année 1893, elle approche les 74 ans. Il est loin le temps où elle défendait avec ardeur les conceptions musicales traditionalistes de Johannes Brahms, face aux modernistes lisztiens.

Johannes Brahms - 1833-1897

Johannes Brahms – 1833-1897

Brahms n’a qu’une soixantaine d’années.

Depuis sa rencontre avec les Schumann en 1853 à Düsseldorf , Johannes, qui voue à Robert à la fois une profonde reconnaissance, vite devenue véritable amitié et une réelle admiration, est fasciné par Clara ; amoureux, discret mais constant, de la belle personne qu’elle est – toutes acceptions confondues.

Dès les premières années, le jeune Brahms, à qui elle avait autorisé le tutoiement, lui écrivait déjà :  » Tes lettres sont pour moi comme des baisers « . Et lucide, quelques années plus tard, s’étant résigné à l’idée qu’il ne prendrait jamais la place de Robert dans le cœur de  » sa  » Clara :  » Les passions doivent vite s’éteindre, ou alors il faut les chasser «  .

Peu de temps avant d’entrer dans la maladie qui lui sera fatale, Brahms, en cette année 1893, dédie à celle qui jamais n’aura quitté son cœur, six pièces pour piano, (Sechs Klavierstücke), qui portent le numéro d’opus 118.

La deuxième de ces pièces, un Intermezzo parmi les quatre contenus dans cet ensemble, est précédée de la mention  » Andante teneramente «  (Andante tendrement). Le pianiste sait ainsi tout ce qu’il doit savoir…

Que de tendresse dans les confessions intimes que Johannes fait ici à Clara. Pour parler de cette musique, peut-être la plus dense et la plus chargée d’émotion, que le compositeur a écrite, il faudrait employer le ton du secret. Tout, dans les pastels de la polyphonie et dans le rythme alangui du phrasé, appelle au souvenir délicatement nostalgique, d’une ancienne histoire d’amour qui ne saurait finir. Tout l’amour d’une vie dans son écrin de tendresse, d’élans intenses, d’extases pudiquement retenues, et de regrets aussi, s’y trouve exprimé, avec douceur. Ultime confidence susurrée au creux d’une oreille, comme un tendre baiser déposé juste avant un long sommeil.

Que d’amour sincère et mélancolique dans les délicates harmonies de ces pages !

Comment ne pas s’étonner de découvrir chez ce jeune pianiste néerlandais d’une vingtaine d’années à peine, Arthur Jussen, autant de maturité capable d’éclairer avec autant de justesse la palette d’émotions rassemblées dans cet Intermezzo au terme d’une vie aussi riche et aussi dense que celle de Johannes Brahms ?

Mais aussi, comment ne pas s’émerveiller ?