Le premier mot d’un vers

Vient de paraître sur   « De braises et d’ombre » :

Le premier mot d’un vers

Inaltérable plaisir de lire et de relire, d’entendre et de ré-entendre, un texte dans lequel vibrent à l’unisson, confondus dans la densité de l’instant, l’émoi du poète, l’humanité d’un regard, l’humilité du sage, et l’empathie du sachant.

Inoubliable Laurent Terzieff !

Immortel Rainer-Maria Rilke !

Rainer-Maria Rilke (1875-1926)

Lire, voir, écouter la suite . . .

AVE

« Ce qui ne peut devenir nuit ou flamme, il faut le taire. »    Catherine Pozzi

Catherine Pozzi par Paul Valéry -1927

Catherine Pozzi par Paul Valéry -1927

AVE

Très haut amour, s’il se peut que je meure
Sans avoir su d’où je vous possédais,
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais,

Très haut amour qui passez la mémoire,
Feu sans foyer dont j’ai fait tout mon jour,
En quel destin vous traciez mon histoire,
En quel sommeil se voyait votre gloire,
Ô mon séjour…

Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l’abîme infini,
Infiniment, quand je serai rompue,
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi,

Par l’univers en mille corps brisée,
De mille instants non rassemblés encor,
De cendre aux cieux jusqu’au néant vannée,
Vous referez pour une étrange année
Un seul trésor

Vous referez mon nom et mon image
De mille corps emportés par le jour,
Vive unité sans nom et sans visage,
Cœur de l’esprit, O centre du mirage
Très haut amour.

Catherine Pozzi

 ♦

Hier, un de mes amis*, au milieu des bruyants et futiles débats qui opposaient quelques membres agités de l’assemblée annuelle d’un club que nous fréquentons – contexte fort éloigné de la poésie et des choses de l’esprit, il me le concèdera sans doute – me demandait si je connaissais la poésie de Catherine Pozzi. Ce nom bourdonnait dans ma mémoire, évoquant une émotion diffuse et lointaine mais réelle, une impression confuse de connu certes, mais, les neurones entremêlés, je demeurais incapable de répondre, ni par la négative qui aurait été en contradiction avec ma sensation profonde, ni par l’affirmative, impuissant que j’étais à sortir l’auteure du trou noir dans lequel l’avait enfouie l’Alzheimer qui chaque jour toque, semble-t-il, un peu plus fort à ma cervelle.

De retour chez moi en fin de soirée, je me précipitai sur le rayon poésie de ma bibliothèque, mon préféré, et quelques secondes plus tard tenais entre mes mains le livre qui me fit m’écrier à la manière d’un certain commissaire Bourrel juste après sa découverte de l’eau chaude : « Bon sang, mais c’est bien sûr ! »

Catherine Pozzi - Très haut amour

Comme je m’en veux d’avoir oublié cette « belle ombre brune se glissant dans les lettres de Rilke, et les draps de Valéry », selon le juste raccourci de Gilles Pressnitzer. Car c’est incontestablement à ces princes de la poésie, pour qui je nourris tant d’admiration, que je dois le plaisir d’avoir un jour – pas si lointain pourtant – découvert les six poèmes qui constituent l’essentiel de l’œuvre poétique de Catherine Pozzi. Pour le reste, il convient d’aller chercher dans le journal intime de l’auteure ou dans sa correspondance les traces d’une « poésie perdue » comme l’ont fait Claire Paulhan et Lawrence Joseph dans leur lecture attentive des écrits de cette « grande jeune femme, gracieuse et laide » (Jean Paulhan), orgueilleuse et intransigeante, avide d’absolu et de croyance.

Ces six poèmes ( VALE, AVE, NOVA, SCOPOLAMINE, MAYA et NYX ) sont publiés en 1935, un an environ après la disparition de Catherine Pozzi. Elle avait consenti peu avant son décès à ce qu’on en fît une plaquette, « Sapho n’a pas traversé le temps avec plus de mots », écrivait-elle à ce propos dans son journal le 7 novembre 1934.

Catherine Pozzi (13 juillet 1882-3 décembre1934)

Catherine Pozzi (13 juillet 1882-3 décembre1934)

Sa liaison amoureuse avec Paul Valéry, partagée depuis ses débuts en 1920 entre tumulte ravageur et douleur, avait pris fin en 1928. C’est certainement en raison de cette relation avec l’inoubliable poète du « Cimetière marin » que les ouvrages de la très pudique Catherine Pozzi ne se sont pas perdus dans les rayonnages poussiéreux des bibliothèques ; son journal, pourtant, aurait dû suffire à les y maintenir en bonne place. Mais voulait-elle vraiment être reconnue, elle qui écrivait, s’agissant de la diariste originale qu’elle était : « Qui écrit cela ? Ce n’est personne. » ?

Comme je m’en veux d’avoir oublié « AVE », ne serait-ce que pour la ferveur des trois premiers mots de cette magnifique imploration :

« Très haut amour »

♦♦♦

* Mon cher Jean-Paul, je te devais ce billet comme une réponse… tardive.

« Des temples dans l’ouïe »

« Écrits comme un monument funéraire
pour Véra Ouckama Knopp
au château de Muzot en février 1922″

C’est ainsi que Rainer-Maria Rilke complète le titre des « Sonete an Orpheus » (Sonnets à Orphée). Dans une lettre à Gertrude Ouckama Knopp, la mère de Vera, la jeune musicienne de 19 ans que la vie vient d’abandonner, le poète écrit : « En quelques jours de saisissement immédiat, alors que je pensais m’atteler à tout autre chose, ces sonnets m’ont été donnés.« 

Dans le même élan, Rilke écrira les dernières « Elégies de Duino » et vers la fin de ce mois de février réalisera la deuxième partie des « Sonnets à Orphée ». A propos de l’intensité créatrice de son séjour à Muzot, il dira qu’il était pris dans une « tempête », dans un « ouragan » qui ne lui laissait guère le temps de se nourrir. C’est sans doute cette ferveur qui confère une sorte de gémellité, bien que leurs formes soient différentes, aux « Élégies » et aux « Sonnets »,  deux œuvres (traduites, hélas) que je mettrais volontiers dans l’immense malle qu’il me faudra pour aller sur mon île déserte.

Voici, juste pour faire sentir le nectar des vers de Rilke, comme on humerait, avant dégustation, le bouchon à peine ôté d’un très grand cru, le premier « Sonnet à Orphée ». Le « veuf », » l’inconsolé » chante, s’accompagnant avec sa lyre. La musique – toujours elle – qui apaise les âmes les plus troublées, charme les animaux envoûtés jusqu’à leur dresser des « temples dans l’ouïe ».

Da stieg ein Baum. O reine Übersteigung!
O Orpheus singt! O hoher Baum im Ohr!
Und alles schwieg. Doch selbst in der Verschweigung
ging neuer Anfang, Wink und Wandlung vor.

Tiere aus Stille drangen aus dem klaren
gelösten Wald von Lager und Genist;
und da ergab sich, daß sie nicht aus List
und nicht aus Angst in sich so leise waren,

sondern aus Hören. Brüllen, Schrei, Geröhr
schien klein in ihren Herzen. Und wo eben
kaum eine Hütte war, dies zu empfangen,

ein Unterschlupf aus dunkelstem Verlangen
mit einem Zugang, dessen Pfosten beben, –
da schufst du ihnen Tempel im Gehör.

Rainer-Maria Rilke (« Sonette an Orpheus »)

Rilke

Deux traductions en français :


Lors s’éleva un arbre. O pure élévation ! O c’est Orphée qui chante !
O grand arbre en l’oreille ! Et tout se tut.
Mais cependant ce tu lui-même
fut commencement neuf, signe et métamorphose.


De la claire forêt comme dissoute advinrent
hors du gîte et du nid des bêtes de silence;
et lors il s’avéra que c’était non la ruse
et non la peur qui les rendaient si silencieuses


mais l’écoute. En leurs cœurs, rugir, hurler, bramer
parut petit. Et là où n’existait qu’à peine
une cabane, afin d’accueillir cette chose,


un pauvre abri dû au désir le plus obscur,
avec une entrée aux chambranles tout branlants,
tu leur fis naître alors des temples dans l’ouïe.

Traducteur inconnu

Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même.
Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille !
Et tout se tut. Mais ce silence était
lui-même un renouveau : signes, métamorphose…

Faits de silence, des animaux surgirent
des gîtes et des nids de la claire forêt.
Il apparut que ni la ruse ni la peur
ne les rendaient silencieux ; c’était

à force d’écouter. Bramer, hurler, rugir,
pour leur cœur c’eût été trop peu. Où tout à l’heure
une hutte offrait à peine un pauvre abri,

— refuge fait du plus obscur désir,
avec un seuil où tremblaient les portants, —
tu leur dressas des temples dans l’ouïe.

Traduction Maurice Betz 1942 – ami très proche du poète.

Illustrations : Orphée charmant les animaux :

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∞∞∞

« Serait-ce déjà la mort? » (Ist dies etwa der Tod?)

Si, lors de mes derniers instants en ce monde, mon vœu secret se voyait exaucé, je continuerais certainement à vivre encore au moins une très longue vie. Parce que j’aurais tout simplement souhaité ne pas partir sans avoir écouté une fois encore les musiques que j’aime…

Et quand enfin la baguette du chef d’orchestre se lèvera pour le dernier andante, à l »heure de tous les accomplissements » – c’est ainsi que Rilke appelle le crépuscule du soir –  les musiciens, au rythme langoureux d’une voix haute et belle, emporteront, en un cortège de lumières tendrement rougeoyantes, l’ultime clignement de ma paupière vers le soleil couchant.

« Im abendrot « 

Splendeur parmi les splendeurs de la musique que forme la série des « Quatre derniers lieder »  de Richard Strauss, « Im abendrot «  (Au soleil couchant), est un hymne à la nuit, chant serein, hommage lucide et élégiaque à la marche inexorable de la lumière vers les ténèbres et acceptation tranquille de l’inéluctable finitude. Peut-on rêver plus bel adieu?

Richard Strauss (1864-1949)

Richard Strauss (1864-1949)

Première composition de cette série de lieder, ce lied, écrit sur un poème de Joseph von Eichendorff entre la fin de l’année 1946 et le début 1947, fut suivi jusqu’à mi 48 de trois autres mélodies sur des poèmes de Herman Hesse (Frühling – printemps – , Beim Schlafengehen – l’heure du sommeil – , September – septembre). La réunion de ces lieder en ce qu’il est convenu d’appeler un « cycle » n’est donc pas la conséquence de l’homogénéité thématique de ces poésies. La raison de ce regroupement réside plutôt dans la fascination que toujours la voix a exercée sur Richard Strauss, et dans la palette de couleurs qu’utilise le compositeur pour la flatter encore. Voix qu’il a servie sans trêve sa vie durant, et à qui il confie le rôle ultime de messager de ses adieux. Adieu au monde. Adieu à lui même.

Richard Strauss décède en septembre 1949. Les « Vier letzte Lieder » peuvent être considérés comme son testament musical.

Gilles Pressnitzer – dont je ne saurais que trop recommander l’article poétique, très justement et joliment sous-titré « La dernière hypnose du vieil enchanteur », qu’il consacre à cette œuvre,  dit à propos des « Quatre derniers lieder » :

« Richard Strauss a su dans l’écrin diaphane d’un orchestre, entre murmure et quasi-invisibilité, faire monter comme un chant d’alouette, une voix qui plane en tournoyant au-dessus du pauvre monde d’ici-bas. »

Autant de versions, autant de magnifiques voix – les plus grandes sans exception – autant de reflets projetés sur ces linceuls diaphanes qui s’enroulent autour de la lumière finissante. Autant de filtres ensorceleurs pour doucement tamiser les ultimes rayons de l’astre qui se meurt. Comment faire un choix qui, à chaque instant, présente mille raisons d’être et de n’être pas, autrement qu’en laissant la décision au seul cœur ému.

Noble et profonde émotion, née dès les premières mesures dans l’envolée lyrique de l’orchestre complet, et qui se continue bien après la musique, toute entière rassemblée dans le silence méditatif des dernières secondes suspendues où résonnent encore dans nos poitrines, comme un écho d’éternité, les mots de la question :

 » Ist dies etwa der Tod?  » (Serait-ce déjà la Mort?)

« Im abendrot » :

Soprano : Anjas Harteros – Orchestre Philharmonique de Radio France dirigé par Myung-Whun Chung – Enregistrement au Festival de Saint-Denis 2010

Im abendrot

Dans la peine et la joie
Nous avons marché main dans la main ;
De cette errance nous nous reposons
Maintenant dans la campagne silencieuse.

Autour de nous les vallées descendent en pente,
Le ciel déjà s’assombrit ;
Seules deux alouettes s’élèvent,
Rêvant dans la brise parfumée.

Approche, laisse-les battre des ailes ;
Il va être l’heure de dormir ;
Viens, que nous ne nous égarions pas
Dans cette solitude.

Ô paix immense et sereine,
Si profonde à l’heure du soleil couchant!
Comme nous sommes las d’errer !
Serait-ce déjà la mort ?

(La traduction est empruntée à l’article de Gilles Pressnitzer déjà cité)

♦♦♦

Pour écrire un seul vers

Il y a les beaux textes, vrais, sensibles, justes dans leurs allégations, servis par l’extrême qualité d’une langue simple et précise, écrits par des auteurs qui n’ignorent pas toute la considération que mérite le lecteur.

Et il y a ceux ou celles qui les servent, et parmi eux, ceux qui les disent ou les illustrent, uniquement par amour, pour le seul bonheur de communier quelques instants autour de la beauté.

Christine, à l’évidence, appartient à cette famille là . Je ne la connais, sur la toile seulement, que depuis quelques semaines, lorsque j’ai publié l’article « Ton souvenir » où on l’entend dire tendrement ce joli poème d’Albert Samain. J’ai découvert aussi ses autres publications. J’étais conquis.  J’aime les émotions qu’elle transmet avec ses choix de textes et d’images, la qualité de sa réalisation et la simple justesse du son de sa voix. Je serai bien égoïste en ne partageant pas ; surtout qu’elle a la gentillesse de me le permettre.

Je m’apprêtais à publier une nouvelle vidéo de sa composition lorsque j’ai reçu son dernier montage qui m’a ému aux larmes. Je ne pouvais pas résister au plaisir de changer ma programmation. Il s’agit d’un texte extrait du roman de Rainer-Maria Rilke, « Les cahiers de Malte Laurids Brigge », écrit en 1910.

Rilke pour le magnifique texte, Christine récitante, Papidou, poète du montage et musique de Georges Delerue… S’il vous manque quelque chose, dites le!

Pour moi tout y est!

δ

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin.
Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles — et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela.
Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient.
Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups.
Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs.
Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent.
Car les souvenirs ne sont pas encore cela.
Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Traduire un poème

Lorsqu’il demanda à Paul Valéry de traduire « les Bucoliques » de Virgile, le docteur Roudinesco insista pour avoir plus qu’une traduction. Il  souhaitait une transposition, « du Valéry, de beaux vers comme dans la « Jeune parque ».  » Valéry répliqua sourire aux lèvres : « Voulez-vous en plus des rimes? Alors je demande cent ans! »

Même si, par la richesse de ses formes et la profusion de son vocabulaire une langue est naturellement propice à l’expression poétique, elle n’en obtient pas pour autant, et c’est heureux, le monopole du poème. La poésie reste d’abord affaire d’âme, sans distinction d’origine ou de langage. Et, quand elle est écrite ou dite, pour atteindre l’autre, étranger au véhicule qu’elle emprunte, elle doit nécessairement faire appel au traducteur, indispensable traître, intermédiaire obligé entre l’œuvre et son destinataire.

Que de questionnements alors, que de responsabilités, pour celui qui va se charger de l’immense tâche de traduire. Recréer le poème et son flux de sensations et d’émotions, liées autant au rythme, au chant de la langue, qu’aux images suggérées par les mots, dans une autre langue où les différences avec la langue originale ne se bornent évidemment pas aux mots seulement. Le poète traducteur va devoir tout entier se fondre, à travers le poème, dans le poète lui-même, prendre sa place un temps, puis disparaître.

Qu’en disent les Maîtres?

« L’original est infidèle à la traduction. » Jorge-Luis Borges

§

« La traduction est le plus pur des processus par lesquels s’affirme le talent poétique. » Rainer-Maria Rilke – cité par Alberto Manguel in « Une histoire de la lecture » (Actes sud / page 309)

§

« La pensée poétique est ce qui transforme la poésie. […] C’est cela qui est à traduire. C’est cela la modernité d’une pensée, même pensée il y a très longtemps. Car elle continue d’agir. D’être active au présent ».  Henri Meschonnic in « Poétique du traduire »

§

« Comme beaucoup, je tiens qu’un poème est intraduisible, mais qu’il peut être recréé dans une autre langue (je sais bien qu’en bonne logique, il suffirait d’un seul vers bien traduit pour réfuter cette assertion). Tout dépend, bien sûr, de ce qu’on entend par « bien traduit ». Pour moi, je suis nominaliste ; je me méfie des affirmations abstraites, et je préfère m’en tenir aux cas particuliers. »  Jorge-Luis Borges

§

« Traduire un poème c’est conclure une alliance avec un premier traître : confronté au réel du bon sens, tout beau poème est par nature un contre-sens orienté par l’harmonie ; rien ne doit, rien ne peut dispenser le poète traducteur de l’impérieux devoir de créer dans une autre langue un contresens équivalent ; l’on n’a point affaire aux mots seulement, mais au miracle qui leur a permis d’être poésie ; il est salutaire que l’esprit tout entier sente son pouvoir s’exercer à loisir sur la sonorité d’une syllabe ; qui veut parvenir à la justesse doit se laisser séduire par une terrible rigueur, dont ne peuvent donner idée les nonchalances de l’exactitude. »

                                       Armand Robin

Crépuscule… du matin… ou du soir?

En écoutant, il y a peu, une excellente émission sur le lied, qui offrait quelques merveilles de Brahms, Schubert et Mendelssohn, j’ai reçu, comme tous les auditeurs, l’aveu de la docte présentatrice qui disait ignorer que le crépuscule pût être du soir ou du matin.

Elle s’étonnait qu’un lied de Brahms portât pour titre « Abenddämmerung » (crépuscule du soir), et que l’auteur du poème (A-F Von Schack) eût ressenti le besoin de préciser.

Beaucoup en effet, semblent affecter le crépuscule à un seul moment de la journée; le plus souvent à la tombée du jour, à l’heure où l’on ne différencie plus le chien du loup. Et pourtant, par symétrie de la nature, le matin connait lui aussi ce moment magique où la nuit pénètre le jour, alors que le jour habite encore la nuit; le matin a son crépuscule.

Cette remarque faite, il me faut avouer que j’ai, moi-même, baigné longtemps dans cette croyance d’un crépuscule unique. Celui du soir. C’est à Rainer Maria Rilke, immense poète autrichien, que je dois de ne m’y être pas noyé.

Jadis, me délectant des « Lettres à un jeune poète », qui depuis ne sont jamais bien loin de mes lunettes, je notais cette expression

« Le crépuscule du soir, heure de tous les accomplissements »

C’est en m’interrogeant, moi aussi, sur le besoin de précision de l’auteur que j’appris la dualité du crépuscule.

Mais trêve d’anecdote! Au vrai tout ce discours cache un but, celui de partager avec vous ce mot de Rilke qui m’apparut, aussitôt lu, comme une évidence dont il me semble encore qu’elle a toujours fait partie de mes plus profondes intuitions.

Le crépuscule du soir annonce, inquiétantes mais fécondes, les ténèbres. Le fondu des silhouettes à peine discernables force l’imagination, stimule le rêve. Le monde se crée dans cet ultime souffle de la lumière qui plonge dans le noir pour aspirer ses nouvelles énergies.

Le crépuscule du soir, c’est cet instant où le jour exténué, vaincu, s’enfonce dans l’indéfinissable. Perdant ses formes, la matière n’est plus limitation pour l’être. Tout peut alors s’accomplir! Tout s’accomplit dans l’être!

Avec l’âge, quand la réalité rétrécit et que le rêve s’endort, on pourrait se demander de quel accomplissement le crépuscule du soir est-il encore porteur. Du plus grand de tous, certainement; l’aboutissement suprême, l’ultime souffle qui éteint toutes les lumières et nous entraîne dans la nuit éternelle, le voyage accompli.

« Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
« Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche. »

Charles Baudelaire (Recueillement)

Stephanie Iranyi, mezzo-soprano. Helmut Deutsch, piano.

Voici le lien vers le site de cette bien belle voix : http://www.stefanieiranyi.de/

Pour le texte et la traduction du poème : Abenddämmerung – texte