« J’ai regardé cette terre »

Salvador Espriu

Salvador Espriu 1913-1985

Un poète de la Méditerrannée : Salvador Espriu.

Mais jusqu’à la guerre civile, son expression est d’abord celle du dramaturge et du romancier ; en témoigne la publication de ses nouvelles Laia, 1932, ; Aspects, 1934 ; Ariane dans le labyrinthe grotesque et Mirage à Cythère, 1935.

Inspiré par le désastre de la guerre enfin terminée et les espérances qu’elle engendre, l’écrivain se déclare poète. Et entre 1949 et 1960 on peut trouver au rayon poésie des librairies ses recueils comme « Chansons d’Ariane », « les Heures et Mrs. Death », « Celui qui marche et le mur », « Fin du labyrinthe », « Livre de Sinera », « Formes et paroles ».

En 1960, avec « La Peau de taureau », Espriu publie son œuvre la plus connue qui servira de référence au mouvement catalan dit de « la poésie civile ». À cette période l’écrivain est fort engagé dans le combat des autonomistes catalans.

Outre la poésie et le roman, Espriu, profondément épris de culture antique et de références hébraïques, fasciné par la mort, écrit aussi pour la scène : Antígone, 1939, Première Histoire d’Esther, 1948, Une autre Phèdre, 1978.

En 2013, année du centenaire de sa naissance, la Catalogne lui a rendu, bien évidemment, un puissant hommage. Pouvait-on choisir plus délicieuse manière d’inaugurer cette année que de confier à la voix de Silvia Pérez Cruz, accompagnée à la guitare par Toti Soler, ce beau poème de Salvador Espriu ?

« He mirat aquesta terra »

La vidéo est disponible en Haute Définition (Roue dentelée à droite et en bas de l’image)

Quand la lumière montée du fond de la mer
au levant commence juste à trembler,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand dans la montagne qui ferme le ponant
le faucon emporte la clarté du ciel,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Tandis que râle l’air malade de la nuit
et que des bouches d’ombre se pressent aux chemins,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand la pluie porte l’odeur de la poussière
des feuilles âcres des lointains poivriers,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand le vent se parle dans la solitude
de mes morts qui rient d’être toujours ensemble,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Tandis que je vieillis dans le long effort
de passer le soc sur les souvenirs,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand l’été couche sur toute la campagne
endormie l’ample silence qu’étendent les grillons,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Tandis que des sages doigts d’aveugle comprennent
comment l’hiver dépouille le sommeil des sarments,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Quand la force effrénée des chevaux
de l’averse descend soudain les ruisseaux,
j’ai regardé cette terre,
j’ai regardé cette terre.

Salvador Espriu (1980)

La nuit : un commencement

Menaçante et mystérieuse, lieu des illusions et de l’aveuglement, noir domaine de l’inconnaissable, la nuit, insaisissable, informe, a toujours été l’engrais des inquiétudes et des angoisses des hommes.

Kandinsky - La nuit 1907

Kandinsky – La nuit 1907

Seul le poète, l’artiste, a éclairé  la nuit. En montrant les étoiles, en conversant avec les constellations, il a accompli la tâche qui lui était naturellement dévolue : ouvrir le rideau des ténèbres.

 » Quand Orphée descend vers Eurydice, l’art est la puissance par laquelle s’ouvre la nuit. La nuit, par la force de l’art, l’accueille, devient l’intimité accueillante, l’entente et l’accord de la première nuit. »  ( Maurice Blanchot – « L’espace littéraire » )

La nuit. Est-elle ce magma d’ignorance qu’il faut traverser avec Parménide ? Est-elle cette ombre pesante de la  « caverne »  à laquelle il nous faut échapper ? Ou, est-elle plutôt « principe de toute chose », « déesse »  invoquée par Orphée, « mère des Dieux et des hommes » ? Puissance salvatrice de l’âme à qui Novalis accorde sa « foi éternelle » ?

Personne ne saurait chercher ici une quelconque réponse « éclairée »  à ces questions fondamentales, et encore moins un impossible arbitrage – O combien subjectif, à supposer qu’il fût possible – entre les deux pôles de cette indispensable opposition de deux inséparables complices, l’ombre et la lumière.

 » Lumière et obscurité sont (de longue date : que l’on songe à Pascal ou à Victor Hugo…) deux métaphores de la condition ontologique, aussi bien qu’affective, intellectuelle et morale, de l’être humain. »  (Jean-Michel Maulpoix – « Éléments d’un cours sur l’œuvre poétique de Philippe Jaccottet »)

« La nuit » :

Ce sera désormais une nouvelle rubrique thématique de ce blog, « Perles d’Orphée ».

Y seront invités, avec la même simplicité et la même modestie qui les accueillent dans les autres pages, les poètes, les peintres, les musiciens ou les photographes – et ils sont innombrables – qui ont regardé la nuit pour mieux l’offrir à notre questionnement et à notre admiration.

Avec eux nous partagerons les peurs et les mystères inquiétants des ténèbres, mais aussi les merveilles dont la nuit est féconde. Effrayés au récit de leurs cauchemars, envoûtés par l’enchantement des rêves qu’ils nous raconteront, nous comprendrons leurs peines et rirons de leurs joies.

Nous lirons, plongerons au fond des images, entendrons, écouterons, regarderons encore et vers eux et en nous…

Et, rejoindrons convaincus la parole de René Char :

 » Dans la nuit se tiennent nos apprentissages  » *

*« Sur une nuit sans ornement », in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »

Le rythme du silence

Et si nous regardions la vie par les interstices de la mort?

Sous la chétive pesée de nos regards, le ciel nocturne est là, avec ses profondeurs, creusant nuit et jour de nouveaux abîmes, avec ses étincelants secrets, sa coupole de vertiges. Et nous vivrions dans la terreur de milliards d’épées de Damoclès si nous ne sentions au-dessus de nos têtes l’ordre, la beauté, le calme — et l’indifférence — d’un invulnérable chef-d’œuvre. L’aérienne, l’élastique architecture du ciel semble d’autant plus faite pour nous rassurer qu’elle n’emprunte rien aux humaines maçonneries. Celles-ci, même toutes neuves, ne songent déjà qu’à leurs ruines. L’édifice céleste est construit pour un temps sans fin ni commencement, pour un espace infini. Et rien n’est plus fait pour nous donner confiance que tout ce grave cérémonial dans l’avance et le rythme des autres, cette suprême dignité, et infaillible sens de la hiérarchie. Étoiles et planètes, gouvernées par l’attraction universelle, gardent leurs distances dans la plus haute sérénité.

Je crois aux anges musiciens mais je les vois jouer d’un archet muet sur un violon de silence. La plus belle musique — disons Bach — tend elle-même au silence. Jamais elle ne le ride, ne le trouble. Elle se contente de nous en donner des variantes qui s’inscrivent à jamais dans la mémoire.

Tout ce qu’il y a de grand au monde est rythmé par le silence : la naissance de l’amour, la descente de la grâce, la montée de la sève, la lumière de l’aube filtrant par les volets clos dans la demeure des hommes. Et que dire d’une page de Lucrèce, de Dante ou de d’Aubigné, du mutisme bien ordonné de la mise en page et des caractères d’imprimerie. Tout cela ne fait pas plus de bruit que la gravitation des galaxies ni que le double mouvement de la Terre autour de son axe et autour du Soleil… Le silence, c’est l’accueil, l’acceptation, le rythme parfaitement intégré. (…)

Jules Supervielle (in « Prose et proses »Rythmes célestes)