Promenade zen

jardinzenCe matin, au temple de Shunkoin près de Kyoto, le Maître partageait sa promenade silencieuse dans la sereine fraîcheur du  jardin avec trois de ses disciples.

Au moment où leurs pas approchaient du potager, parfaitement distribué sur les flancs d’un mamelon de verdure au fond du parc, un disciple s’écarta du groupe et avisant une limace qui semblait s’acheminer droit sur les salades, l’écrasa sous la semelle de sa sandale.

Un autre disciple se raidit aussitôt et lui fit remarquer que la vie est éminemment respectable, que même celle d’une limace a la plus grande valeur, et qu’enfin rien ne permet le sacrifice d’une vie. Se retournant vers le Maître il dit : « N’est-ce pas Maître? »

Et celui-ci de répondre : « C’est vrai, tu as raison! »

Le premier disciple, pour justifier son acte, s’empressa de rétorquer à son compagnon que la limace est un nuisible qui mange les salades, leur seul aliment en cette difficile saison, et regardant interrogativement le Maître il ajouta :  » Ainsi je préserve la vie d’une espèce supérieure, la nôtre! »

Ce à quoi le Maître répondit :  » C’est vrai, tu as raison! »

Le troisième disciple, muet jusqu’ici, mais n’ayant rien perdu de cet échange, s’adressa alors respectueusement au Maître pour lui faire remarquer sa contradiction : « Maître, vous avez d’abord donné raison à celui qui a exprimé que toute vie doit être préservée en toutes circonstances, puis vous avez donné raison à l’autre qui a affirmé qu’une vie pouvait être détruite selon les circonstances. On ne peut pas dire une chose et son contraire! »

Et le Maître, toujours aussi tranquille : « C’est vrai, tu as raison! »

•••

Voyage avec Monsieur Monsieur

Avec Monsieur Monsieur
je m’en vais en voyage.
Bien qu’ils n’existent pas
je porte leurs bagages.
Je suis seul et ils sont deux.

Lorsque le train démarre
je vois sur leur visage
la satisfaction
de rester immobile
quand tout fuit autour d’eux.

Comme ils sont face à face
chacun a ses raisons.
L’un dit : les choses viennent
et l’autre : elles s’en vont ;
quand le train les dépasse
est-ce que les maisons
subsistent ou s’effacent ?
moi je dis qu’après nous
ne reste rien du tout.
Voyez comme vous êtes !
lui répond le premier,
pour vous rien ne s’arrête
moi je vois l’horizon
de champs et de villages
longuement persister.
Nous sommes le passage
nous sommes la fumée …
C’est ainsi qu’ils devisent
et la discussion
devient si difficile
qu’ils perdent la raison.

Alors le train s’arrête
avec le paysage
alors tout se confond.

                                                                   Jean Tardieu (1903-1995)

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