Quand Orphée chantait…

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Quand Orphée chantait…

« Il n’est Orphée que dans le chant »  

Maurice Blanchot – « L’espace littéraire »

Franz von Stuck – 1891

Une nouvelle visite littéraire, poétique et musicale, à ce frère aîné plus vivant que jamais, sans qui les derniers instants du voyage me seraient absolument insupportables.

Se lasserait-t-on jamais d’écouter le chant d’Orphée ?

 Lire, voir, écouter la suite . . .

« M’aimes-tu encore ? » (« Liebst du mich noch ? »)

Marina Tsvetaïeva en 1925

Marina Tsvetaïeva en 1925

Marina Tsvétaïeva, libre, passionnée, exaltée par la force de ses sentiments et la violence de sa spontanéité – cette « danseuse de l’âme », comme l’immense poétesse aimait elle-même à se qualifier – fait de la France, à partir de 1925, sa nouvelle terre d’exil. Pendant près de quinze années cet éloignement de sa Russie en grand bouleversement ne suffira pas à apaiser ses peines et ses souffrances qui attiseront d’autant plus les braises de ses amours incandescentes que la misère et l’indifférence noirciront la nuit de ses malheurs.

Boris Pasternak

Boris Pasternak

Marina trouve un incontestable réconfort dans la relation épistolaire qu’elle entretient avec Boris Pasternak ; l’admiration réciproque les a réunis depuis 1922 dans une correspondance continue par laquelle l’un et l’autre subliment leur éloignement tout en se promettant vainement une rencontre prochaine. C’est par l’intermédiaire de Boris que Marina est entrée en relation avec Rainer Maria Rilke, pendant le printemps 1926. Tous deux nourrissent une admiration sans borne pour l’auteur des « Élégies de Duino ».  Cette relation tripartite sera l’occasion d’une ardente correspondance croisée.

Rainer Maria Rilke

Rainer Maria Rilke

Rilke a passé la cinquantaine, Marina a trente-trois ans ; elle s’exprime avec la fougue et l’enthousiasme de sa sincérité, le grand poète solitaire, orphique, reste fidèle à son style élégiaque. Ils échangent, en allemand, une correspondance d’amoureux ordinaires, avec photos et projets, mais empreinte d’une rare profondeur dans laquelle ils trouvent leur réelle connivence.

En mai 1926, Marina Tsvétaïeva adresse à Rainer Maria Rilke l’expression de la brûlante dévotion qu’elle lui voue dans une lettre qui n’a pas manqué de toucher le poète viennois déjà conquis par les publications de sa correspondante. C’est le début de leur intense échange. La vie décidera de ne pas le faire durer.

Le 30 décembre de cette même année, à Montreux où il se fait soigner, la leucémie emporte Rainer Maria Rilke. Le lendemain Marina lui écrit une émouvante lettre posthume.

La voix de Carolyne Cannella donne à ces deux lettres une poignante présence :


La lettre posthume commence à 4’16

Toute la poésie n’est-elle pas dans l’acte ?

« Quand je mets les bras autour du cou d’un ami, c’est naturel ; quand je le raconte, ça ne l’est déjà plus (même pour moi !). Et quand j’en fais un poème, cela redevient naturel. Donc, l’acte et le poème me donnent raison. L’entre-deux me condamne. » (Extrait d’une lettre de Marina à Rainer)

Lettre posthume de Marina Tsvétaïeva à Rainer Maria Rilke

« L’année s’achève sur ta mort ? Une fin ? Un commencement. (Très cher, je sais que maintenant ― Rainer, voilà que je pleure ― que maintenant tu peux me lire sans courrier, que tu es en train de me lire.) Cher, si toi, tu es mort, il n’y a pas de mort, la vie – n’en est pas une. Quoi encore ? […]

Je ne veux pas relire tes lettres, sinon je ne voudrai plus « vivre » (ne le « pourrai » plus ? Je « peux » tout ― ce n’est pas de jeu), je voudrais te rejoindre, pas rester ici. Rainer, je sais que tu seras tout de suite à ma droite, je sens presque, déjà, ta tête claire. As-tu pensé une fois à moi ? C’est demain l’an nouveau, Rainer-1927. 7. Ton chiffre préféré. Tu es donc né en 1875 (le journal) ? 51 ans ? Jeune.

Ta pauvre petite fille, qui ne t’a jamais vu.

Pauvre moi. Pourtant, il ne faut pas être triste ! Aujourd’hui, à minuit, je trinquerai (oh ! très doucement, nous n’aimons pas le bruit, toi et moi) avec toi.

Très cher, fais que je rêve de toi quelquefois.

Nous n’avons jamais cru à une rencontre ici ; pas plus qu’à l’ici, n’est-ce pas ? Tu m’as précédée pour mettre un peu d’ordre ― non pas dans la chambre, ni dans la maison ― dans le paysage, pour ma bienvenue.

Je te baise la bouche ? La tempe ? Le front ? Plutôt la bouche [car tu n’es pas mort], comme à un vrai vivant.

Très cher, aime-moi, autrement et plus que personne d’autre. Ne sois pas fâché contre moi ― habitue-toi à moi, c’est comme ça que je suis.

Quoi encore ?

Trop haut, peut-être ? Ni haut, ni loin.

…un peu trop en face de ce spectacle émouvant, pas encore, encore trop proche, front contre épaule.

Non, cher grand garçon ― O Rainer, écris-moi (est-elle assez bête, cette prière ?)

Meilleurs vœux et beau paysage de l’an nouveau du ciel !

Marina.   

Bellevue, le 31 décembre 1926, dix heures du soir.

Rainer, tu es encore sur Terre, pour 24 heures à peine ! »

Marina Tsvetaïeva écrira ce même jour à Boris Pasternak :

 Bellevue, 31 décembre 1926.

« Boris !

Rainer Maria Rilke est mort. Je ne sais pas la date, il y a trois jours environ. On est venu m’inviter à un réveillon, et en même temps, on m’a appris la nouvelle.

Sa dernière lettre (6 septembre) se terminait par un cri :

« Au printemps ! C’est trop long ! Plus tôt, plus tôt ! » (Nous avions parlé de nous voir). Il n’a pas répondu à ma réponse, puis, après mon arrivée à Bellevue, je lui ai envoyé cette lettre en une ligne :

Rainer, was ist’s ? Rainer, liebst du mich noch ?
(Rainer que se passe-t-il ? Rainer m’aimes-tu encore ?)

◊◊◊

La dame à la rose – Écouter

« Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise »   Agrippa d’Aubigné

Surtout quand une femme charmante vous l’offre un matin gris au jardin des délices.

Je m’y étais rendu en souris, comme souvent, avec, ce matin-là, le désir précis d’y rencontrer une fée qui m’aurait chanté dans la langue de Schubert, l’histoire d’une rose et d’un garçon que Goethe, jadis, racontait dans ses vers. Elles étaient nombreuses, les magiciennes à la voix de velours, à vouloir me séduire, mais une seule, qui s’était parée de la pourpre ensorcelante, ramenée sans doute des rivages wagnériens qu’elle habite souvent, réussit à m’envouter avec cette anodine mais charmante petite querelle d’amoureux : Heidenröslein.

Un garçon vit une petite rose de loin,
Petite rose dressée sur la lande,
Elle était jeune et belle comme un matin,
Il courut de près la voir,
Sa vue l’emplit de joie,
Petite rose, petite rose, petite rose rouge,
Petite rose de la lande.

Le garçon dit : que je te cueille,
Petite rose de la lande !
La petite rose dit : que je te pique,
Pour que tu penses à moi dans l’éternité
Et je ne veux point l’endurer,
Petite rose, petite rose, petite rose rouge,
Petite rose de la lande.

Et le méchant garçon cueillit
La petite rose de la lande,
La petite rose piqua et se défendit,
Il ne lui servit à rien de crier, de gémir,
Et dut bien le souffrir,
Petite rose, petite rose, petite rose rouge,
Petite rose de la lande.

« Un bon tiens, dit le proverbe, vaut mieux que deux tu l’auras ! »  Mais à être trop sage on passerait souvent à côté de bien des bonheurs… Quel plaisir d’avoir cédé à l’irrépressible envie de continuer mon exploration à la recherche de la Dame à la rose.

Pour récompenser mon audace, une autre fée, totalement inconnue, vint à ma rencontre, discrètement cachée sous le sépia des vieilles photos. Elle avait découvert dans une biographie de Rainer Maria Rilke qu’avait écrite en 1927 un de nos académiciens, Edmond Jaloux, la lettre qu’il dévoilait d’une femme, anonyme, amie et admiratrice du poète, rédigée comme un hommage, en forme de souvenir, à l’auteur des inoubliables « Cahiers de Malte Laurids Brigge ».

De cette lecture, Fabienne Marsaudon – c’est le nom de la féeavait composé une chanson intitulée, étrange coïncidence, « La dame à la rose ».

Elle me l’offrit, comme une rose, dans sa lumineuse simplicité. Une caresse pour l’âme. De ces caresses qui ne trouvent leur prolongement que dans la joie du partage.

Madame, jamais sans votre ombrelle !…

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La passante d’été

Vois-tu venir sur le chemin la lente, l’heureuse,
celle que l’on envie, la promeneuse ?
Au tournant de la route il faudrait qu’elle soit
saluée par de beaux messieurs d’autrefois.

Sous son ombrelle, avec une grâce passive,
elle exploite la tendre alternative :
s’effaçant un instant à la trop brusque lumière,
elle ramène l’ombre dont elle s’éclaire.

Rainer Maria Rilke   (Vergers)

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