Lumière du chœur : le Cantique de Jean Racine

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Lumière du chœur : le Cantique de Jean Racine

« L’homme désire l’éternité mais il ne peut avoir que son ersatz : l’instant de l’extase. »

Milan Kundera (« Les Testaments trahis »)

Gabriel Fauré 1845-1924

Verbe égal au Très-Haut, notre unique espérance,
Jour éternel de la terre et des cieux,
De la paisible nuit…

Lire, voir, écouter la suite . . .

« Eh bien connais donc Phèdre… »

GARNIER Etienne Barthélemy (1759-1849) Phèdre après son aveu à Hippolyte

GARNIER Etienne Barthélemy (1759-1849) Phèdre après son aveu à Hippolyte

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

Toute la tragédie de Phèdre est contenue dans ses quelques vers du premier acte. Elle aime. Mais celui qu’elle aime, Hippolyte, est le fils de Thésée, son époux.

Phèdre - Dominique Blanc

Après Jean-Louis Barrault en 1946, Antoine Vitez en 1975 et Anne Delbée en 1982, il était indispensable qu’en 2003 Patrice Chéreau s’emparât d’une des plus grandes pièces de théâtre, Phèdre de Jean Racine, pour en réaliser une mise en scène moderne, mais sans les excès outranciers du modernisme.

Dès l’exposition le choix est affiché de créer entre les personnages et le spectateur une proximité qui invite à pénétrer l’âme humaine par l’intimité douloureuse de sa déchirure. L’alexandrin, dépouillé du poids de sa tradition, débarrassé de son « obligatoire » césure à l’hémistiche, confère à l’expression du texte l’indispensable naturel qui le rend à la vie ; chaque exclamation interpelle, chaque interrogation questionne, vraiment. Il est loin le Grand Siècle retrouvé par Vitez ; loin aussi les artifices et le décorum de Versailles.

Même si, témoignage de la résignation des humains à l’inexorable fatalité, les bras et les regards s’envolent encore parfois vers le ciel où résident les Dieux, les passions n’en demeurent pas moins affaire de mortels. Avec Chéreau les épidermes entrent en scène. Le langage des corps confirme les conflits des sentiments exprimés par les mots, le geste soutient le vers ; désormais le sentiment repousse la tyrannie du seul verbe, si beau soit-il ; grâce au jeu du corps il ne marque plus l’arrêt à la porte de l’entendement, il file, spontané comme un flux de sang frais, jusqu’au cœur. Ici sans doute est la modernité, dans cette transition directe de l’émotion.

Ainsi Phèdre, amoureuse, en proie à son irrépressible désir incestueux, se rapproche-t-elle d’Hippolyte jusqu’à le sentir, le frôle-t-elle, se retenant à peine d’un coupable enlacement ; ainsi, impudique, va-telle même jusqu’à esquisser une sensuelle caresse sur sa nuque virile. Témoignage de sa sincérité, sa main, portée vers son cœur, finit, dans un élan de contrition, par dénuder son sein quémandant le glaive.

La « chorégraphie » de Chéreau permet aux autres personnages de la pièce de sortir de l’ombre discrète où les gardaient les mises en scène précédentes, laissant mieux percevoir les intrigues annexes ou connexes. Phèdre n’est donc pas seule victime au royaume des humains, affirme-t-il ainsi, validant son propos selon lequel la véritable tragédie qui la détruit tient en ce qu’elle se croit la seule à avoir commis le crime d’aimer.

Eh bien, pour connaître mieux Phèdre, et toute sa fureur, que le rideau se lève au beau milieu de la Scène 5 de l’Acte II :

Sur la scène, par la voix et le geste de Dominique Blanc, elle avoue son amour à Hippolyte (Eric Ruf), en 2003, aux Ateliers Berthier – Théâtre de l’Odéon, sous l’œil magistral du regretté Patrice Chéreau.

Comme un vif encouragement à découvrir encore à travers la captation de l’œuvre sur DVD, les contradictions et les outrances de cette petite fille de Zeus confrontée aux limites trop humaines de la liberté.

Elle est si loin la Phèdre que j’essayais d’apercevoir naguère derrière les étoiles d’encre qui constellaient la couverture violette de mon « Classique Larousse ». Je l’aimais tant déjà. Est-ce infidélité de l’aimer plus encore dans sa jeunesse nouvelle ?

PHÈDRE
[…]                                                           Je m’égare,
Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare.
HIPPOLYTE
Je vois de votre amour l’effet prodigieux.
Tout mort qu’il est, Thésée est présent à vos yeux ;
Toujours de son amour votre âme est embrasée.
PHÈDRE
Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.
Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche ;
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi,
Tel qu’on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous vois.
Il avait votre port, vos yeux, votre langage,
Cette noble pudeur colorait son visage,
Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
Digne sujet des voeux des filles de Minos.
Que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hyppolyte
Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ?
Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors
Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?
Par vous aurait péri le monstre de la Crète,
Malgré tous les détours de sa vaste retraite.
Pour en développer l’embarras incertain,
Ma soeur du fil fatal eût armé votre main.
Mais non, dans ce dessein je l’aurais devancée :
L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.
C’est moi, Prince, c’est moi dont l’utile secours
Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours.
Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante !
Un fil n’eût point assez rassuré votre amante.
Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,
Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher ;
Et Phèdre, au Labyrinthe avec vous descendue,
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.
HIPPOLYTE
Dieux ! qu’est-ce que j’entends ? Madame, oubliez-vous
Que Thésée est mon père et qu’il est votre époux ?
PHÈDRE
Et sur quoi jugez-vous que j’en perds la mémoire,
Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire; ?
HIPPOLYTE
Madame, pardonnez. J’avoue, en rougissant,
Que j’accusais à tort un discours innocent.
Ma honte ne peut plus soutenir votre vue ;
Et je vais…
PHÈDRE
Ah ! cruel, tu m’as trop entendue.
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
Hé bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur.
J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux je m’approuve moi-même,
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les Dieux m’en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang,
Ces Dieux qui se sont fait une gloire; cruelle
De séduire le cœur d’une faible mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé.
C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé.
J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine.
Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.
De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J’ai langui, j’ai séché, dans les feux, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t’en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis-je ? Cet aveu que je viens de te faire,
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
Tremblante pour un fils que je n’osais trahir,
Je te venais prier de ne le point haïr.
Faibles projets d’un cœur trop plein de ce qu’il aime !
Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même.
Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour.
Digne fils du héros qui t’a donné le jour,
Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite.
La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t’échapper.
Voilà mon cœur. C’est là que ta main doit frapper.
Impatient déjà d’expier son offense,
Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.
Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m’envie un supplice si doux,
Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras prête-moi ton épée.
Donne.
OENONE
Que faites-vous, Madame ? Justes Dieux !
Mais on vient. Évitez des témoins odieux ;
Venez, rentrez, fuyez une honte certaine.

Phèdre - Classique Larousse

 

Craindre Hermione

Andromaque de Jean Racine ou l’exacerbation des passions.

Jean Racine (1639-1699)

Jean Racine (1639-1699)

Cette pièce est une histoire d’amours en chaîne, de souffrances et de sang. Les passions y sont, plus qu’ailleurs dans le théâtre classique, portées au paroxysme. Aucune des situations complexes et des conflits qui se nouent ne trouve l’apaisement nécessaire à une issue heureuse. Tous les sentiments s’expriment dans la démesure et la douleur excessive et ne trouveront de résolution que dans la violence inéluctable.

La guerre de Troie est finie. Hector y a été tué, laissant une veuve éplorée, Andromaque, et son fils Astyanax, tous deux échus comme esclaves à Pyrrhus, fils d’Achille, vainqueur à Troie. Fiancé à la fille du roi de Sparte, Hermione, dont Oreste est follement amoureux, Pyrrhus, roi de l’Épire, est épris d’Andromaque qu’il veut épouser. La vie d’Astyanax est objet de chantage et outil de persuasion au milieu de ce cortège de passions dévorantes.

A l’acte IV, Hermione qui sait que Pyrrhus va l’abandonner pour épouser Andromaque la troyenne, demande à Oreste d’assassiner le fiancé infidèle. Elle exige pour parfaire sa vengeance que le roi, sa victime, sache clairement en mourant qui a commandé la main meurtrière.

A peine ces ordres donnés, Pyrrhus entre et s’avance vers Hermione. C’est la scène 5. Il lui annonce ce qu’elle sait déjà. Pour amoindrir la portée de son infidélité, il prétend que l’amour n’était pas le nœud qui les unissait :

« Nos cœurs n’étaient point faits dépendants l’un de l’autre ;
« Je suivais mon devoir, et vous cédiez au vôtre.
« Rien ne vous engageait à m’aimer en effet. »

Hermione, amoureuse blessée, humiliée, lui répond. En un éclair elle traverse reproches, soumission, colère et menace, passant, au rythme accéléré de ses émotions,  du « tu » familier au « vous » respectueux – quand en particulier elle demande une faveur qui n’obtient que le silence. Et c’est avec le tutoiement dédaigneux de la menace lancée au visage du parjure qu’elle termine sa tirade de femme déchirée qui n’a pu infléchir la fermeté cruelle de son aimé :

« Va, cours. Mais crains encor d’y trouver Hermione. »

Christine, dont j’ai toujours plaisir a relayé ici les vidéos qu’elle publie sur Youtube, a décidé d’être Hermione. C’est donc elle qui s’adresse à l’infidèle Pyrrhus dans cette vidéo, où étrangement la musique de Schumann trouve naturellement sa place. Pied de nez à l’anachronisme, voilà un heureux voyage en alexandrins du XVIIème depuis les colonnes de l’Acropole jusqu’à celles du Théâtre de l’Odéon à Paris, dans les capitons de nuages de la musique romantique.

La douceur de la voix confère à l’expression de cette passion une touchante vérité.

Je ne t’ai point aimé, cruel ? Qu’ai-je donc fait ?
J’ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes,
Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
J’y suis encor, malgré tes infidélités,
Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
Je leur ai commandé de cacher mon injure ;
J’attendais en secret le retour d’un parjure ;
J’ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,
Tu me rapporterais un cœur qui m’était dû.
Je t’aimais inconstant ; qu’aurais-je fait fidèle ?
Et même en ce moment où ta bouche cruelle
Vient si tranquillement m’annoncer le trépas,
Ingrat, je doute encor si je ne t’aime pas.
Mais, Seigneur, s’il le faut, si le Ciel en colère
Réserve à d’autres yeux la gloire de vous plaire,
Achevez votre hymen, j’y consens. Mais du moins
Ne forcez pas mes yeux d’en être les témoins.
Pour la dernière fois je vous parle peut-être :
Différez-le d’un jour ; demain vous serez maître.
Vous ne répondez point ? Perfide, je le vois,
Tu comptes les moments que tu perds avec moi !
Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,
Ne souffre qu’à regret qu’un autre t’entretienne.
Tu lui parles du coeur, tu la cherches des yeux.
Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux :
Va lui jurer la foi que tu m’avais jurée,
Va profaner des Dieux la majesté sacrée.
Ces Dieux, ces justes Dieux n’auront pas oublié
Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
Porte aux pieds des autels ce cœur qui m’abandonne ;
Va, cours. Mais crains encor d’y trouver Hermione.

Cantique de Jean Racine

Croire ou ne pas croire ? Là n’est pas la question !

Mais se laisser porter, léger, vers des cieux – habités ou non – par la douceur d’un chœur qui implore, voilà l’occasion d’un rare moment d’éternité qu’aucune question ne saurait venir troubler. Fauré ne disait-il pas lui-même de son Requiem, 20 ans après ce cantique, qu’il l’avait « composé pour rien… juste pour le plaisir » ?

C’est à l’âge de 19 ans qu’il compose le « cantique de Jean Racine ». Quelques siècles auparavant, au XVIIe, Racine réalisait une traduction d’une hymne de Saint Ambroise (IVe siècle), en latin, « Consors paterni luminis » (Toi qui partages la Lumière du Père).

C’est cette traduction très « janséniste », que Fauré met ici en musique.

Orchestre de Paris – Direction Paavo Järvi

Verbe égal au Très-Haut, notre unique espérance,
Jour éternel de la terre et des cieux,
De la paisible nuit nous rompons le silence:
Divin sauveur, jette sur nous les yeux.
Répands sur nous le feu de ta grâce puissante ;
Que tout l’enfer fuie au son de ta voix ;
Dissipe ce sommeil d’une âme languissante
Qui la conduit à l’oubli de tes lois!
O Christ! sois favorable à ce peuple fidèle,
Pour te bénir maintenant assemblé ;
Reçois les chants qu’il offre à ta gloire immortelle,
Et de tes dons qu’il retourne comblé.