Peindre l’enfer, peindre sa vie

Quand le poète peint l’enfer, il peint sa vie :
Sa vie, ombre qui fuit de spectres poursuivie ;

Victor Hugo –  » Les voix intérieures «  – 1837

Dante et Béatrice - Giardini di Villa Melzi - Bellagio

Dante et Béatrice – Giardini di Villa Melzi – Bellagio

Par delà toutes les raisons que l’on peut trouver à Dante – ce poète romantique « par excellence », selon l’expression de Stendhal – pour avoir fasciné Franz Liszt, une seule prophétie de la « Divine Comédie »  pourrait suffire à expliquer l’enthousiasme du musicien hongrois du XIXème siècle pour le poète florentin du XIIIème. Elle tiendrait en cette conviction affirmée par Dante que la musique résonnera en l’éternité du Paradis.

Mais les accents de ce Paradis ne résonnaient-ils pas déjà dans l’oreille du compositeur plongé dans sa quête spirituelle, au cours des années 1830, au milieu des harmonies florales des jardins de la villa Melzi, sur les bords du lac de Côme ? C’est là, assis au pied de la statue de Dante et Béatrice, que Liszt écoutait la tendre voix de Marie d’Agoult lui lire les vers de la Divine Comédie.

C’est sans doute au début de l’année 1839 que Liszt conçoit déjà à partir du « Fragment dantesque » qu’il a écrit pour le piano, ce qui plus tard sera sa « Dante symphonie ».

Avant toutefois de devenir cette riche composition pour orchestre, ce « fragment », subissant les modifications que le compositeur lui apportera jusqu’en 1849,  va se transformer en monument du répertoire pianistique : la « Fantasia quasi sonata »  autrement appelée « Après une lecture du Dante ». Œuvre inspirée par un poème de Victor Hugo auquel d’ailleurs le titre a été emprunté. Pièce déjà en avance sur son temps, certes, et parmi les plus exigeantes du répertoire pour le piano.

Ainsi va s’écouler pendant plus de 15 minutes, comme improvisé par son narrateur, le flot d’un récit musical qui transportera l’auditeur au milieu des flammes de l’Enfer. Les basses du piano ouvriront pour lui les crevasses abyssales d’où surgissent les grondements effrayants du magma en fusion, le précipitant dans d’épouvantables dédales à la rencontre des âmes qui se lamentent.  Mais, traversant le martèlement sinistre des octaves, par instant soufflera une brise apaisante, le chant des séraphins qui montrent la voie vers la béatitude. Toute la mystique de Liszt est ici concentrée, toute la force de son ascèse s’y exprime.

Laissons Arcadi Volodos jouer notre guide – difficile d’en trouver un meilleur –  dans ce voyage initiatique, comme Virgile le fit pour Dante. Et si parfois nous trouvons trop profondes les ténèbres ou trop forte la lumière, ne nous détournons pas, restons attentifs et suivons le conseil du « Virgile serein qui dit  : Continuons! «   Nous entendrons s’ouvrir, joyeuses, les portes de l’Éternité.

Après une Lecture de Dante

Quand le poète peint l’enfer, il peint sa vie :
Sa vie, ombre qui fuit de spectres poursuivie ;
Forêt mystérieuse où ses pas effrayés
S’égarent à tâtons hors des chemins frayés ;
Noir voyage obstrué de rencontres difformes ;
Spirale aux bords douteux, aux profondeurs énormes,
Dont les cercles hideux vont toujours plus avant
Dans une ombre où se meut l’enfer vague et vivant !
Cette rampe se perd dans la brume indécise ;
Au bas de chaque marche une plainte est assise,
Et l’on y voit passer avec un faible bruit
Des grincements de dents blancs dans la sombre nuit.
Là sont les visions, les rêves, les chimères ;
Les yeux que la douleur change en sources amères,
L’amour, couple enlacé, triste, et toujours brûlant,
Qui dans un tourbillon passe une plaie au flanc ;
Dans un coin la vengeance et la faim, sœurs impies,
Sur un crâne rongé côte à côte accroupies ;
Puis la pâle misère, au sourire appauvri ;
L’ambition, l’orgueil, de soi-même nourri,
Et la luxure immonde, et l’avarice infâme,
Tous les manteaux de plomb dont peut se charger l’âme !
Plus loin, la lâcheté, la peur, la trahison
Offrant des clefs à vendre et goûtant du poison ;
Et puis, plus bas encore, et tout au fond du gouffre,
Le masque grimaçant de la Haine qui souffre !

Oui, c’est bien là la vie, ô poète inspiré,
Et son chemin brumeux d’obstacles encombré.
Mais, pour que rien n’y manque, en cette route étroite
Vous nous montrez toujours debout à votre droite
Le génie au front calme, aux yeux pleins de rayons,
Le Virgile serein qui dit : Continuons !

Victor Hugo –  » Les voix intérieures «  1837

Sur le fil

Toile araignee1Oh, sans doute cherchez-vous l’araignée que les perles de pluie ont chassée de sa toile. Elle n’est pas loin, juste en dessous! Pour se réchauffer, elle danse.

Rejoignez la sans crainte! Celle-ci a tant de charme qu’elle vous fera oublier la peur ancestrale que vous inspire ce soyeux animal.

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Le mythe d’Arachné

Ne pas se vouloir l’égal des Dieux et encore moins supérieur à eux, pour ne pas avoir à payer le lourd tribut de leur vindicte. Ainsi pourrait-on résumer la morale de ce célèbre mythe.

C’est, semble-t-il, Ovide, quelques années à peine avant l’avènement de l’ère chrétienne, qui le premier fait le récit de ce mythe d’Arachné, dans son grand poème épique et mythologique, « Les métamorphoses ». – Narration poétique de l’histoire mythologique du monde depuis sa création jusqu’au rayonnement de l’empereur Auguste.

Ce passage d’une apparence à une autre, la métamorphose, que les entomologistes connaissent bien dans le monde animal qu’ils observent, est certainement pour les Dieux de la mythologie, l’attestation la plus significative de leur présence. Tous, ou presque, à un moment ou à un autre de leurs péripéties, pour tromper, séduire, gagner ou punir, ont changé d’apparence ou fait changer d’apparence.

C’est par ce pouvoir qu’Athéna, la déesse, (alias Minerve en latin), protectrice des artisans, transforma, pour sanctionner la démesure de sa prétention, la jeune Arachné en araignée.

Arachné de Lydie avait appris de sa mère, dans l’atelier familial, l’art du tissage et était devenue une artiste au talent unanimement reconnu et apprécié. A ceux qui disaient qu’elle tenait ce don de la déesse Athéna elle-même, la jeune artiste affirmait le contraire, prétendant de surcroît qu’elle était bien plus habile qu’elle.

Souhaitant par elle-même constater les qualités de la jeune mortelle, et sa prétention, Athéna lui rendit visite, incognito, déguisée en vieille femme. A cette occasion, la jeune tisserande tint son même langage, soutenant que son talent était inégalable et que la déesse Athéna ne saurait atteindre à son haut degré d’habileté. Elle ajouta qu’elle était prête à en faire la démonstration au cours d’un « duel » sur le métier.

Aussitôt la déesse dévoila sa véritable identité et releva le défi. Elle exécuta une tapisserie figurant les Dieux de l’Olympe, alors que sa jeune rivale choisit de représenter par son ouvrage, les tumultueuses amours de Zeus. La victoire revint à la jeune fille, ce qui mit Athéna en furie. Hors d’elle et jugeant offensant pour les Dieux le thème choisi par Arachné, elle se précipita sur la toile et la déchira. Ne supportant pas l’humiliation Arachné décida de se pendre. Athéna trouvant excessives les conséquences de sa propre colère mais souhaitant toutefois que l’orgueilleuse fût punie, permit à la jeune fille de continuer à vivre et à tisser sa toile… Mais sous une autre forme. Elle la métamorphosa en araignée.

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A toutes les époques, les artistes ont repris et illustré ce mythe de l’orgueil sanctionné. Il ne faudrait pas oublier que les préceptes et les dogmes de la chrétienté ont dominé les siècles qui en suivirent l’écriture, et que l’orgueil figurait au nombre limité des péchés capitaux recensés par Thomas d’Aquin.

Ainsi dans la « Divine comédie », au chant XII du « Purgatoire », Dante rencontre-t-il la pauvre Arachné parmi les personnages antiques qui expient, eux aussi, leur péché d’orgueil et d’outrecuidance, comme Niobé, fille de Tantale, qui avait insulté les Dieux en vantant avec force présomption la beauté de ses enfants ou  Roboam qui par excès de superbe divisa le peuple d’Israël.

Arachné travaillant à sa propre rédemption lui inspira ces vers :

« O folle Aragne, sì vedea io te
già mezza ragna, trista in su li stracci
de l’opera che mal per te si fé. »

                        Dante. Purgatorio – Canto XII

« O folle Arachné, je te voyais déjà
à moitié araignée et triste
sur les lambeaux de la toile tissée pour ton malheur »

                        Dante. Purgatoire, Chant XII

Gustave Doré, illustrant la « Divine comédie », représenta ainsi la vision de Dante :

Arachné au Purgatoire - Gustave Doré

Arachné au Purgatoire – Gustave Doré

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Arachné et les représentations du mythe

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