Une ballade…? Oui, mais la « 4ème » !

Quelques mots… Mais sont-ils nécessaires ?

La 4ème ballade :

1842-1843. Chopin est dans les années de sa pleine maturité, au sommet de son art. C’est l’époque des longs séjours heureux avec Georges Sand, à Nohant. La maladie n’a pas encore véritablement entrepris son travail dévastateur.

Au château, sur le piano du grand salon, des partitions sont étalées, fraîchement écrites ou en prochain devenir : une polonaise, quelques mazurkas, un scherzo. Sur celle, à peine achevée, qui domine le tas, on peut lire : « 4ème ballade – A Madame La Baronne C. de Rothschild ». Tonalité : Fa mineur. Elle portera le numéro d’opus 52.

Dans cette œuvre, plus que dans toute autre peut-être, Chopin fait se côtoyer le rêve doucereux du poète romantique, et les éclats du drame qui déchire le patriote polonais en exil. Une tranche de vie s’y déroule, comme celle du héros dans son épopée.

Bien que l’affirmation semble contestable, eu égard aux préférences compositionnelles du pianiste, certains, comme Schumann, ont vu dans cette ballade la mise en musique par Chopin d’un poème de son ami et compagnon d’exil, Adam Mickiewitz (Le Dante polonais). Si cela était, on ne pourrait que mieux comprendre encore la part de sensibilité polonaise qui anime cette ballade. Dans son poème, Mickiewitz évoque le sort de trois frères partis à la guerre défendre leur Pologne opprimée: le premier en revient sans son cheval, mort au combat ; le second, à son retour, découvre que son épouse a été assassinée ; le troisième, lui, a perdu sa patrie.

N’est-ce pas encore Schumann qui disait des œuvres de Chopin qu’elles étaient comme des « canons enfouis sous des fleurs » ?

L’interprétation : Kathia Buniatishvili.

Cette jeune pianiste de 25 ans, originaire de Tbilissi, réunit sous ses doigts autant de délicatesse que de puissance maîtrisée ; caresse d’un pétale ou colère de la poudre. On ne compte déjà plus à travers le monde les grandes salles de concert qui l’ont ovationnée. Certains critiques avertis voient en elle une héritière de Martha Argerich dont elle est une admiratrice passionnée.

Certes ils sont nombreux les « géants » – hélas disparus – qui ont laissé de formidables versions de cette 4ème ballade ! Nombreux aussi leurs dignes successeurs, jeunes ou moins jeunes, à en donner encore des visions d’anthologie. Alors, pourquoi Kathia plutôt que le profond Claudio Arrau, le magique Arthur Rubinstein, ou le raffiné Kristian Zimerman ? Pour sa prodigieuse jeunesse…? Parce que le succès la place déjà sur les plus hautes marches…? Parce qu’il convient de « trouver beau tout ce qui vient de loin »…?

Non! Évidemment non! Parce que, à écouter et réécouter avec un inépuisable plaisir, ce monument musical, sous mille doigts différents, il arrive qu’une interprétation s’impose, naturellement, simplement, comme celle que l’on aurait rêvé jouer soi-même… Pour un temps, tout au moins. Séduction, coup de foudre, plutôt que conscience et raison.

Dans l’interprétation très personnelle de Kathia Buniatishvili, on ressent d’abord cette spontanéité qui correspond à l’idée que l’on peut avoir d’un Chopin improvisateur ; lui qui souvent ne jouait pas une œuvre de sa composition sans avoir préalablement laissé un moment ses mains flâner sur le clavier, jusqu’à la rencontre de la tonalité attendue. Le naturel du toucher de Kathia fait oublier le travail et l’effort pour laisser imaginer que la musique s’invente sous ses doigts.

Du son charnel qu’elle offre, émane un chant sensuel, ennuagé dans une aura de mélancolie qui semble lui appartenir en propre, indépendamment de l’œuvre, et qui révèle plus encore cette opposition entre le poète et le combattant. Mais qui permet également à l’âme d’abandonner l’histoire pour un lointain voyage au bout des rêves.

En cliquant sur ce lien vous accéderez à une « playlist vidéo« d’une vingtaine d’interprétations différentes de la 4ème ballade.