Musicien-paysan

Déodat de Severac (1872-1921)

Déodat de Severac (1872-1921)

Hier, lors d’un bien agréable concert de « musique française », on donnait entre autres images de Debussy et mélodies de Ravel, quelques pièces pour piano de Déodat de Séverac. L’amie qui m’accompagnait, charmée par les harmonies et les arpèges des « Naïades » et du « Faune indiscret » me déclara n’avoir jamais auparavant entendu le nom de ce compositeur. Je m’engageai donc à lui préparer un petit article pour le lui faire connaître. Pourquoi alors ne pas profiter de cette occasion pour réveiller les mémoires ou encourager les découvertes?

Debussy disait de Déodat de Séverac : « Sa musique sent bon. » Et en effet, elle sent bon le terroir, la nature, la campagne languedocienne qui était si chère au compositeur qu’il ne tarda pas à abandonner la grande ville et ses maîtres de la Schola Cantorum pour la rejoindre et lui consacrer son art. Il allait du même coup s’éloigner des préceptes guindés et empesés que lui avaient enseignés Vincent d’Indy et Albéric Magnard.

– La Schola Cantorum, école de musique privée, avait été créée par eux, sous l’instigation de Charles Bordes pour contrebalancer la vive orientation vers l’opéra qu’avait adoptée, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, le Conservatoire de Paris. D’Indy et Magnard souhaitaient que l’on revînt vers les fondements musicaux du chant grégorien et des œuvres des XVIème et XVIIème. (Elle a compté de très célèbres compositeurs tant dans les rangs de ses professeurs que de ses élèves, parmi ces grands noms de la musique : Maurice Duruflé, Sergiu Célibidache, Ida Presti, Alexandre Lagoya, Olivier Messiaen. Isaac Albeniz aussi y fut formé avant de prendre Séverac pour assistant).

Le « musicien-paysan », comme Déodat de Séverac aimait à se qualifier lui-même, retrouvant sa terre et ses mélodies folkloriques, redonnait également libre cours à son esprit de poète indépendant. Il composait plus volontiers sur son clavier, comme Chopin ou Liszt, en faisant « chanter l’ivoire », que crayon à la main, les yeux rivés sur la partition en devenir, cherchant à appliquer les rigueurs d’une quelconque règle établie.

Il faut dire que le compositeur n’était pas particulièrement porté à la chose écrite. Hédoniste, gourmand d’émotions musicales directes, il préférait la spontanéité et l’immédiateté de l’improvisation. A en croire le ravissement exprimé par ses contemporains ayant écouté ses divagations, on ne peut que déplorer qu’autant de merveilles, faute d’avoir été écrites, nous aient échappé à jamais.

Au delà du pianiste, savoureux conteur musical de la nature, avec des compositions comme « Le chant de la Terre », « En Languedoc » ou sa célèbre suite campagnarde « Cerdaña », Séverac est un complet musicien. Il illustre nombre de poèmes de Baudelaire ou Verlaine, écrit pour l’orchestre – « Cortège nuptial catalan », « Sérénade au clair de lune » –, produit des œuvres chorales religieuses comme son « Tantum ergo » et ses deux « Salve Regina », ou profanes, et ne manque pas son approche du monde lyrique avec les opéras « Héliogabale«  et « Le cœur du moulin »

Mais organiste d’abord, organiste toujours.  Fidèle à l’instrument de ses débuts dans l’univers musical, fasciné par l’infinité de couleurs dont pouvait enrichir sa musique la multitude de ses registres, Séverac consacrera beaucoup de temps aux claviers de l’orgue, même si quantitativement sa production organistique est réduite. Elle n’en est pas moins chargée d’une profonde humanité. Ce liturgiste convaincu prend le contrepied des organistes de son temps, et remplace la fougue démonstrative des marches triomphales et pontificales par la délicatesse des couleurs poétiques qui lui ressemble, créant une musique narrative et intimiste, mais toujours pudique.

Son chef d’œuvre, la grande « Suite en Mi » en 1898, écrite peu de temps après la douloureuse double disparition de son père et de sa sœur. Musique poignante, tragique, tourmentée, dominée par un profond sentiment d’humanité que sert l’usage du « vieux » contrepoint que voulait faire oublier les « chimies harmoniques » de l’époque, pour reprendre les expressions de Pierre Guillot.

Déodat de Séverac meurt de maladie le 24 mars 1921. Il n’avait pas atteint la cinquantaine.

Quelques propositions de CD

Quelques livres :

Quelques exemples :

 

1900

Légende pianiste océan 19001900 – La légende du pianiste sur l’océan

Sorti en 1998, ce film signé Giuseppe Tornatore, le réalisateur de « Cinema Paradiso », rien moins, met en images une pièce de théâtre, monologue, d’Alessandro Barrico intitulée « –1900– » (Novecento).

Tôt le matin du 1er janvier 1900, dans le désordre de la salle de bal désertée du paquebot Virginian, un mécanicien du bateau essayant de récupérer cigares ou petits fours laissés par les fêtards, trouve sous une table, un berceau et son bébé abandonnés. Aucun des passagers, immigrants italiens, n’ayant demandé la restitution de l’enfant, Danny, le machiniste l’adopte et le nomme ‘1900″. Quand, 8 ans plus tard, il meurt accidentellement, l’équipage prend en charge l’enfant.

Au cours d’une flânerie nocturne à travers le paquebot, le jeune 1900 découvre le piano du bord, se risque à en sortir quelques sons et très vite, après quelque temps, exprime une sensibilité et une virtuosité hors du commun. Devenu un homme, Novecento fait sensation dans le monde du jazz qui commence à conquérir l’Amérique, sans que jamais pourtant il n’ait quitté le navire. Tous veulent l’entendre, mais pour cela il faut embarquer sur le Virginian.

Ainsi, le grand pianiste de jazz du moment, le prétentieux Jelly Roll Morton, veut-il prouver que la réputation de 1900 est usurpée, et que personne ne peut dépasser son « génie » du piano. Il vient le défier à bord, et c’est l’occasion d’une scène de duel digne des maîtres du western, de John Ford à Sergio Leone.

L’époque entre dans l’ère des premiers enregistrements diffusés sur disque. 1900 est sollicité par les studios d’enregistrements qui viennent à bord capter sa musique; c’est pour notre pianiste l’occasion de découvrir des émotions encore inconnues. Ses doigts disent :

1900 n’acceptera jamais de poser un pied sur la terre ferme, vivement encouragé pourtant par celui qui très tôt devient  son fidèle ami, un musicien de l’orchestre de bord, à qui l’on doit le récit de cette légende.

Ce film est un plaisir, de bout en bout, un régal de sensibilité, d’humour, de musique (même si le piano n’est pas votre instrument favori). Par ci par là un clin d’œil à d’autres cinémas, Disney, le Western, comme le duel au piano. Tout en jetant un regard sur le début du XXème siècle, Tornatore nous raconte aussi une histoire d’amitié, à travers la vie bien originale de 1900 ; courte, certes, mais fascinante et émouvante… comme une légende.

Voilà, un cinéma de qualité avec tous les ingrédients d’une réussite du genre : un scénario original d’Alessandro Barrico, des acteurs talentueux et justes, un réalisateur sensible et rigoureux, des images superbes, la musique d’Ennio Morricone. Quoi de plus?

C’est un beau film!

Eileen Joyce (1908 – 1991)

Ce nom vous est-il connu?

Si vous savez de qui je veux parler, et si vous aimez le piano, je vous imagine déjà sous le charme de ce qui vous attend.

Si vous ne la connaissez pas, ne l’avez jamais vue, et encore moins entendue, préparez-vous au délice!

Eileen Joyce : pianiste australienne du milieu du XXe siècle, dont les fins cinéphiles pourraient se souvenir. Elle était la soliste du 2ème concerto pour piano de Rachmaninof, dans ce film culte des années 40, « Brève rencontre », signé par David Lean, avec Celia Johnson et Trevor Howard. A cette époque, certains critiques musicaux avaient comparé son talent  à celui, historiquement reconnu, de Clara Schumann, épouse et grand amour de Robert Schumann, l’immense compositeur romantique.

La fillette douée devient vite une interprète internationale de tout premier plan, belle et élégante, remplissant les salles de concert du monde entier, et jouant avec les plus grands chefs de son temps. Avec l’avènement du disque, dans les années 30, elle commence par enregistrer pour elle-même, mais sans tarder les studios la sollicitent, enchantés par sa superbe technique qui lui ouvre tous les répertoires. Les producteurs de l’époque se doutaient-ils du  baume qu’il préparaient pour nos oreilles et notre cœur?

Bien évidemment, le monde pianistique d’aujourd’hui compte de merveilleux serviteurs; des interprètes d’exception, les uns (ou les unes) jouant tous les répertoires avec bonheur, d’autres, plus centrés, moins universels, mais pas moins formidables. Mais comparaison n’est pas raison. Et la raison, ici, n’est pas à sa vraie place, c’est l’émotion qui dirige.

Vous n’êtes pas un familier des récitals, vous n’êtes pas pianiste, pas même musicien? Vous n’avez qu’un goût modéré pour la musique classique? Soit! Mais de chaque côté du visage vous avez un pavillon avec un petit trou au milieu, et dans la poitrine un petit muscle qui bouge tout le temps… Voilà qui devrait suffire. Laissez les faire!

Chante piano! Chante!

D’abord, et puisque c’est le titre de l’œuvre de Franz Liszt, la légèreté! « La leggerezza »

Maintenant la poésie d’un « Clair de lune« , pas n’importe lequel, celui de Claude Debussy

Enfin, et pour ramener autour du piano ceux qui souhaiteraient une musique plus moderne, une pièce de Selim Palmgren, composeur finlandais mort au début des années 50. Eileen pouvait réellement tout interpréter.

Elle était membre d’une petite tribu de magiciens et de fées, restreinte certes, mais qui, par chance se perpétue et qui a le don de rendre la musique MUSIQUE.

Encore une fraise…?

fraise panierVous souvenez-vous? Il y a quelque temps, je vous proposais de fermer les yeux et de croquer une fraise. J’espère que vous l’avez appréciée!

Alors, peut-être souhaitez-vous trouver la corbeille que je vous avais laissé espérer? Il suffit de cliquer sur « playlist » en bas et à gauche de la vidéo et de choisir votre fraise musicale.

Quand vous saurez que notre ravissante pianiste se présente sur la toile avec le pseudonyme de  Strawberrypianist, votre récolte sera complète, la lumière aura rejoint le son.

Une fraise…?

Imaginez!

Une belle chaleur d’été. Vous êtes lassivement allongé sous un vieil arbre. Tranquille, loin des ardeurs inutiles de la ville, votre tête mollement appuyée au pied du tronc. Le soleil s’amuse, au gré de la brise caressante, à glisser quelques rais de lumière à travers les feuillages dans une harmonie paresseuse de couleurs et de parfums qui s’entremêlent et se poursuivent.

Tout est bien! Vous fermez les yeux par instant et vous voilà nimbé d’une arabesque de bulles et d’étoiles.

Croquez donc une fraise, et écoutez :

Arabesque N°1 en Mi majeur de Claude Debussy.

La pianiste, « grand amateur », comme il est convenu de nommer les artistes amateurs qui possèdent le talent des professionnels sans faire profession de leur art, compte parmi mes amis, et je m’en réjouis. C’est l’occasion de vous la présenter.

Si elle me le permet, je vous communiquerai le lien vers les enregistrements qu’elle a mis sur la toile.

Découvrant son pseudo, vous comprendrez le pourquoi de la fraise!