Chaconne de Vitali

La chaconne c’est d’abord une danse baroque, très populaire dans le monde hispanique des XVIIème et XVIIIème siècles. et pour être plus précis : « une danse ancienne d’origine espagnole, de rythme modéré à trois temps, consistant en un certain nombre de variations sur une basse obstinée », ainsi que la définit l’ouvrage des « Sciences de la musique » édité chez Bordas. Ceux qui, à la lecture de cette définition, feraient un rapprochement avec la « Folia » ou la « Passacaille » ne seront certainement pas blâmés. Et pour cause…

L’origine du mot est mal connue, mais il semble que l’onomatopée « tchak » exprimant le son des castagnettes – ou des tambourins – ne soit pas étrangère à son étymologie. D’autres hypothèses occupent encore les musicologues, laissons les chercher en paix.

Au XVIIème siècle la chaconne, fait florès en Europe et devient musique de cour. Nombreux vont être désormais les compositeurs qui l’accueilleront dans leurs partitions, parmi lesquels on remarquera Rameau, Purcell, Pachelbel, Buxtehude et le grand Jean-Sébastien Bach avec entre autres la célèbre Chaconne de la deuxième Partita en Ré majeur (pièce maîtresse des violonistes et œuvre indispensable à emporter sur la fameuse île déserte).

Tomaso-Antonio Vitali (1663-1745)

Tomaso-Antonio Vitali (1663-1745)

Quand il est question de la magnifique chaconne de Tomaso Vitali, bien plus discrète que celle du Cantor, mais fort prisée des violonistes, au mystère des origines de la danse elle-même s’ajoute une nouvelle énigme comme le monde des arts les adore : Vitali est-il réellement le compositeur de sa chaconne ou n’est-il que le bénéficiaire d’une attribution des exégètes?

Les récentes études sembleraient confirmer la paternité du compositeur. rendant à Tomaso ce qui appartient à Vitali.

Pour l’heure, contentons-nous d’écouter sa musique, elle le mérite tellement. Et c’est bien là ce qui importe. L’Histoire…

Voici une splendide version avec orchestre, le vibrato du violon de Sarah Chang rythme le chant et la danse de superbes images de l’élan vital de la nature. Du haut de chaque sommet vertigineux, depuis le pistil de chaque fleur qui s’ouvre dans notre jardin ou depuis les plus turbulentes planètes de l’univers dans son infinie expansion, on entend subrepticement la voix de Goethe nous interroger : « La nature n’est-elle pas la vivante parure de Dieu? »

Et les cordes de répondre que sans la musique elle serait imparfaite.

Une bien beau moment!


Et puis, si le cœur a gardé un peu de place pour laisser pénétrer à nouveau l’émotion, offrons lui de réécouter cet enchantement dans une une version violon et orgue avec le très grand violoniste tchèque Josef Suk.

Pas d’images spectaculaires pour cette vision plus intimiste, plus spirituelle de la chaconne ; on pourra volontiers garder les yeux clos pour laisser chaque note venue du bout du temps nous envahir l’âme.

Le jeune homme et la Mort

« Le Jeune Homme et la Mort, est-ce un ballet ? Non, c’est un mimodrame où la pantomime exagère son style jusqu’à celui de la danse. C’est une pièce muette où je m’efforce de communiquer aux gestes le relief des mots et des cris. C’est la parole traduite dans le langage corporel. Ce sont des monologues et des dialogues qui usent des mêmes vocables que la peinture, la sculpture et la musique. »
(Jean Cocteau,  Arguments chorégraphiques)

Jean Cocteau (1889-1963)

Jean Cocteau (1889-1963)

Roland Petit, en 1946, réalise cette chorégraphie sur un argument fort détaillé de Jean Cocteau, et obtient très vite un franc et durable succès avec ce spectacle présenté à Paris aux Théâtre des Champs Elysées. La mise en décor originale était confiée à Wakhévich. – La petite histoire raconte que, les budgets fort serrés en cette période d’après-guerre ont conduit Roland Petit à réutiliser pour un coût modique les décors d’un film dont le tournage venait de se terminer.

Roland Petit (1924-2011)

Roland Petit (1924-2011)

La musique entêtante, lancinante, comme une infinie spirale sonore qui emporte notre jeune homme vers son inexorable destin n’est autre que la Passacaille de Jean-Sébastien Bach dont Cocteau a demandé au compositeur italien Ottorino Respighi d’écrire les arrangements pour la scène. (Respighi est surtout connu de nos jours pour ses deux très beaux poèmes symphoniques écrits au début du XXe siècle : « Fontane di Roma » et « Pini di Roma »). Anecdote, ici encore, la musique initialement conçue pour ce ballet était une composition de jazz; mais Cocteau préférant une composition classique, ce n’est qu’une fois les chorégraphies réglées que l’on intégra la nouvelle partition.

Ottorino Respighi (1879-1936)

Ottorino Respighi (1879-1936)

L’approche de l’art chorégraphique n’est pas une nouveauté pour Jean Cocteau, qui, dans les années 20 déjà, avait participé à la réalisation des Ballets Russes pour la partie concernant les décors et les costumes.

Il dira d’ailleurs, lors de son association avec Roland Petit en 1945 pour la création du « Jeune homme et la Mort » : « Il ne nous restait que les cendres du Phénix inoubliable de Serge de Diaghilev ».

L’argument

Dans sa petite mansarde, un jeune artiste peintre partagé entre dépit et impatience, attend son amante qui tarde à venir. Quand elle arrive, de fort mauvaise humeur, c’est pour lui manifester la piètre considération qu’elle nourrit à son égard, voire son mépris. Lorsque le jeune homme menace de se suicider, elle se garde bien de l’en dissuader et l’incite plutôt au pire, puis, subitement s’en va. Désormais seul le jeune homme passe de la colère violente au sombre désespoir et finit par se pendre.

La Mort qui a pris les traits de l’amante terrible, étincelante dans la blancheur immaculée de sa robe de soirée, vient alors chercher le malheureux suicidé dont elle recouvre le visage avec le masque symbolique du squelette, et à travers les toits de Paris le conduit, étrange procession, vers l’éternel inconnu.

Dans la première interprétation de ce « mimodrame » le rôle du jeune homme fut confié à Jean Babilée et Nathalie Philippart joua la Mort. Ces danseurs n’existent plus aujourd’hui que dans la mémoire des vieux initiés. Bien plus célèbres sont les jeunes hommes qui suivirent, tels Mikhaïl Barychnikov ou Rudolph Noureev. Ce dernier ne présenta pas l’œuvre sur scène, mais l’enregistra en 1965 avec pour partenaire la non moins célèbre Zizi Jeanmaire, l’épouse de Roland Petit.

La version qu’en donnent ici Nicolas Le Riche et Marie-Agnès Gillot a peu à envier aux illustres versions précédentes.

Entrons dans les tourments de ce drame!

Contemplons la Mort accomplir ses basses œuvres!

Admirons les derniers instants d’une jeune vie perdue!

« Burlesque »

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)

La Russie a toujours apprécié les affinités créatrices entre compositeur et interprète, et nombreuses sont les œuvres du XIXème ou XXème siècles qui doivent leur existence et leur essence même parfois, aux solistess pour lesquels elles ont été écrites. Ainsi Tchaïkovski et le pianiste Nikolaï Rubinstein (Trio avec piano), ainsi Prokofiev et un autre grand pianiste Sviatoslav Richter, ainsi  Chostakovitch et le célèbre Mstislav Rostropovitch (Concerto pour violoncelle) ou le légendaire David Oïstrakh (Concerto pour violon N°1). Ces deux derniers instrumentistes étaient liés d’une chaleureuse amitié avec le compositeur.

Staline et Jdanov

Staline et Jdanov

Jusqu’à sa mort en 1948, Andreï Jdanov, bras droit du violent Staline, veille sur les arts soviétiques avec rigueur, mais les thèses manichéennes et réductrices de son « réalisme socialiste » appliqué au domaine artistique lui survivent. Chostakovitch, en constant atermoiement avec le régime, entre obligation de se conformer au politiquement correct, d’une part, et le légitime désir de conserver sa liberté créatrice, d’autre part, avait pris soin de conserver cachée depuis 1948 la partition de son premier concerto pour violon, dédié à David Oïstrakh. Ce n’est qu’en octobre 1955, plus de deux ans après la mort de Staline, que l’œuvre sera donnée, avec au violon son talentueux dédicataire, et à la baguette, dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Leningrad, le très sévère Ievgueni Mravinski.

Concerto pour violon et orchestre N°1 (Op.99)

Oïstrakh disait de sa partie, dans ce concerto, qu’elle constituait « un puissant rôle « shakespearien » qui exige du soliste un engagement émotionnel et intellectuel complet. » A l’écoute, la remarque un peu ésotérique à priori se mue en évidence.

Aussitôt après l’exposition du décor nocturne par les cordes, dès le début du premier mouvement, une méditation continue, réflexion sombre, paraissant presque improvisée, le traverse sans se laisser influencer par les changements de tempo ou les incidentes thématiques. Après le scherzo élégant du deuxième mouvement, la passacaille du troisième, en opposition complète avec le début de l’œuvre, sert de signature au compositeur. Les quatre cors, symboles du destin, résonnent dès le début du mouvement et appellent à une possible réconciliation avec la noble voix soliste. Puis une cadence, introvertie d’abord, rappelant les thèmes du concerto, s’accélère progressivement jusqu’à ce qu’éclate le dernier mouvement, « Burlesque », comme une fête, danse grinçante et agressive, qui conduit l’œuvre à son finale virtuose.

Voici ce quatrième et dernier mouvement, « Burlesque » (Allegro con brio – Presto) interprété par l’Orchestre de la Staastkapelle de Berlin dirigé par Heinz Fricke, avec en soliste le maître David Oïstrakh. Un moment d’anthologie!

Puissiez-vous partager l’enthousiasme du public du Staastoper de Berlin, ce soir là!