« Je est un autre ! » Un dieu ?

O, comme j’aimerais pouvoir une fois, une seule fois, lancer cette harangue exaltée à la face de ce miroir qui, sans vergogne, me jette régulièrement au visage le triste et déplaisant portrait d’un prétentieux qui le questionne !… Juste pour tenter, une fois, une seule fois, de le persuader qu’aucun vœu ne saurait être plus humble que le désir sincère de ressembler à un Dieu.

Orphée innombrable

Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis
le cercle, la mouvance qui t’entoure de floraisons.
Établis la distance entre les visages, fais danser
les distances du monde, entre les maisons,
les regards, les étoiles. Propage l’harmonie,
arrange les rapports, distribue le silence
qui proportionne la pensée au désir, le rêve
à la vision. Parle au-dedans vers le dehors,
au-dehors, vers l’intime. Possède l’immensité
du royaume que tu te donnes. Habite l’invisible
où tu circules à l’aise. Où tous enfin te voient.
Dilate les limites de l’instant, la tessiture
de la voix qui monte et descend l’échelle
du sens, puisant son souffle aux bords de l’inouï.
Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.

Jean Mambrino – La Saison du monde (1986)

Jean Mambrino (1923-2012)

Jean Mambrino (1923-2012)

Précédemment sur ce blog : « Adieu à Jean Mambrino »

Sotto-voce

Egon Schiele - Quatre arbres - 1917

Egon Schiele – Quatre arbres – 1917

La voix dans l’intervalle

Peut-être devons-nous parler encore un peu plus bas,
De sorte que nos voix soient un abri pour le silence ;
Ne rien dire de plus que l’herbe en sa croissance
Et la ruche du sable sous le vent.
L’intervalle qui reste à nommer s’enténèbre, ainsi
Que le gué traversé par les rayons du soir, quand le courant
Monte jusqu’à la face en extase des arbres.
(Et déjà dans le bois l’obscur a tendu ses collets,
Les chemins égarés qui reviennent s’étranglent.)
Parler plus bas, sous la mélancolie et la colère,
Et même sans espoir d’être mieux entendus, si vraiment
Avec l’herbe et le vent nos voix peuvent donner asile
Au silence qui les consacre à son tour, imitant
Ce retrait du couchant comme un long baiser sur nos lèvres.

Jacques Réda

Jacques Réda

Jacques Réda (in Amen – Poésie Gallimard)

La poésie Borges

Jorge-Luis Borges (1899-1986)

Jorge-Luis Borges (1899-1986)

« Dans tous les cas, la poésie est antérieure à la prose: on dirait que l´homme chante avant de parler »

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Le sud

Du fond de tes patios avoir regardé
les antiques étoiles,
depuis un banc dans l’ombre avoir fixé
ces lumières éclatées
que mon ignorance n’a appris à nommer
ni à ordonner en constellations,
avoir senti le cercle de l’eau
dans la secrète citerne,
l’odeur du jasmin et du chèvrefeuille,
le silence de l’oiseau endormi,
la voûte du vestibule, l’humidité
– ces choses, peut-être, sont le poème.

Jorge Luis Borges –  « Ferveur de Buenos Aires » (1923)

VG -nuit_etoilee

Van Gogh – La nuit étoilée

El sur

Desde uno de tus patios haber mirado
las antiguas estrellas,
desde el banco de
la sombra haber mirado
esas luces dispersas
que mi ignorancia no ha aprendido a nombrar
ni a ordenar en contelaciones,
haber sentido el circulo del agua
en el secreto aljibe,
el olor del jazmin y la madreselva,
el silencio del pájaro dormido,
el arco del zanguán, la hemedad
–esas cosas, acaso, son el poema.

ω

« Il existe une heure de la soirée où la prairie va dire une chose. Elle ne le dit jamais. Peut-être le dit-elle infiniment et nous ne l’entendons plus, ou nous l’entendons, mais ce quelque chose est intraduisible comme une musique… »

Bonnard - paysage du soir

Pierre Bonnard – Paysage du soir

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