« Egmont » : un sourire de Beethoven ?

“L’œuvre de Beethoven est pour nous un éternel commandement, une infaillible révélation”. (Franz Liszt)

Beethoven-LudwigEt si l’on considère que le final de sa neuvième symphonie nous commande, avec les mots de Schiller, de « pénétrer, ivres de feu, le sanctuaire céleste de la joie », on ne peut pourtant pas prétendre avoir entraperçu, ne serait-ce qu’une petite fois, le sourire du Maître exprimer un tel sentiment sur aucune des représentations que nous ont laissées de lui les artistes de son temps.

Mais qui sait si en ce jour de 1809, la petite souris cachée dans le bureau du directeur du Burgtheater de Vienne, n’a pas raconté à sa progéniture avoir surpris sur les lèvres du Maestro l’esquisse d’un rictus de véritable bonheur ? Rien de plus plausible : Beethoven venait de s’y voir confier la composition de la musique de scène pour la reprise de la pièce « Egmont », écrite par Goethe vingt ans plus tôt, au moment même où le jeune musicien découvrait Vienne grâce au comte Waldstein et y rencontrait Mozart.

Gageons que les souffrances d’une surdité déjà importante et, hélas, définitivement installée, n’auront pas altéré la possible tentative du Maestro d’accueillir d’un sourire satisfait pareille reconnaissance de son talent.

Quelle plus belle proposition, en effet, pour le compositeur parvenu à la pleine maturité de son art (la 5ème symphonie n’est terminée que depuis moins de deux ans) que de se voir offrir de mettre en musique une œuvre de Goethe, la figure littéraire à qui il voue depuis si longtemps une admiration quasi inconditionnelle ? Et, de surcroit, un drame tout entier dédié à la gloire de la liberté, véritable manifeste politique dans lequel s’incarnent, à travers la personnalité d’Egmont, comte flamand engagé au XVIème siècle dans la lutte pour l’indépendance des Pays-Bas Espagnols et farouchement opposé au despotisme du Duc d’Albe, représentant le roi Philippe II d’Espagne, les vertus de justice et de liberté nationale dont Beethoven a le cœur enflé.
Egmont
Beethoven, certes, avait déjà affiché ses idées avec son unique opéra « Léonore » – qui deviendra « Fidélio » en 1814 – et l’ouverture « Coriolan ». Il ne cachait pas non plus une sensibilité particulière pour Napoléon, parfaite incarnation, à ses yeux, du mythe prométhéen. Cette opportunité renouvelée de servir par sa musique la grandeur d’âme d’un prince digne et courageux qui accepte le funeste sort que lui réserve sa résistance à l’oppression, ne pouvait que l’enthousiasmer, au point qu’il s’en ouvrit directement à Goethe lui-même à qui il écrivait :
« Je me suis enflammé pour Egmont aussitôt que j’ai lu votre pièce magnifique ».

ƒƒƒƒ

Dès l’ouverture – qui depuis bien longtemps est jouée seule, écartée des neuf autres pièces constitutives de l’œuvre désormais très rarement donnée dans son intégralité – Beethoven, sans pour autant chercher à résumer le drame, transporte l’auditeur des noirceurs des geôles jusqu’à la glorification finale du héros exécuté, en un court mais intense voyage au cœur des passions humaines promises à la scène.
– Le lent et sombre « sostenuto » en Fa mineur de la  brève introduction ne laisse aucun doute sur la tragédie qui se prépare.
.
– Progressivement, avec le sens raffiné de la transition qui lui est propre, Beethoven nous conduit vers le premier thème, « allegro », au cours duquel l’alternance des mouvements montants et descendants, les changements de rythme et les rapides fluctuations des tonalités se combinent pour évoquer la tension des combats, la ferveur des passions, et les douceurs de l’amour.
.
– Puis tout semble s’apaiser ; mais déjà les cordes entament un nouveau tourbillon que soutient l’impatiente trépidation des basses et que ponctuent quelques roulements guerriers de timbales. Le mouvement s’intensifie, se densifie ; le crescendo à son sommet, le deuxième thème prend une dernière fois son souffle après une volée de cuivres pour se transformer finalement, en fanfare conquérante saluant le triomphe des nobles idéaux du héros. « Allegro con brio ».
Beethoven donne ici un avant goût du dixième et ultime mouvement de l’œuvre par lequel il fait écho au souhait de Goethe qui voulait que la mort d’Egmont qui conclut sa pièce ne fût pas prétexte à une lamentation, mais bien plutôt l’occasion d’une « Siegessymphonie » (symphonie de victoire).

ƒƒƒƒ

Lorin Maazel dirige ici le New-York Philharmonic Orchestra :
.

ƒƒƒƒ

Mais l’engouement du compositeur pour l’œuvre théâtrale dépassait évidemment sa motivation politique, et nul n’imaginerait que celui qui s’émeut si profondément devant le dévouement d’une Léonore qui risque sa vie pour sauver son époux Fidélio, soit indifférent à la détermination d’une Klärchen qui n’hésite pas à se donner la mort, désespérée de n’avoir pas pu sauver Egmont, son bienaimé. La douceur et la majesté du « larghetto » que Beethoven consacre à la mort de Klärchen en dit long sur ses affects. (Cf. version intégrale en fin de billet)

Voici comment, empruntant la voix de la soprano Deirde Angenent, la jeune femme, encore bien vivante aussitôt l’ouverture terminée, chante militairement sa flamme  pour son héros guerrier. – Il se pourrait bien que Mahler se soit en partie inspiré de ce lied dynamique et engagé pour composer certains des lieder « militaires » du cycle « Des Knaben Wunderhorn ».

Die Trommel gerühret

Le tambour bat !
Le fifre joue !
Mon bien-aimé en armes,
Commande le régiment,
La lance haute,
Il mène les hommes.
Comme mon cœur bat !
Comme mon sang bouillonne !
Ô si j’avais un pourpoint
Une culotte et un casque !
Je le suivrais hors les murs
D’un pas valeureux,
J’irais par les provinces,
Et partout avec lui.
Déjà l’ennemi faiblit,
Tant nos tirs sont nourris ;
Quel inégalable bonheur
D’être un homme !

ƒƒƒƒ

Incident_Teplitz_1812

Goethe et Beethoven, saluant et ne saluant pas la famille impériale à Teplitz en juillet 1812 (par Carl Rohling)

Si l’on peut supposer que grâce à « Egmont », le visage de Beethoven a réussi à trouver une occasion de se fendre d’un timide sourire, on ne se risquera pas à prétendre que la rencontre entre le compositeur et l’écrivain aura laissé à chacun d’eux un souvenir ému. Malgré leur incontestable considération réciproque, les deux hommes aux caractères profondément opposés ne seront pas parvenus à se rejoindre.

Pour s’en convaincre il suffit de prêter un peu d’attention à la gravure de Rohling. Sans doute lui aura-t-elle été suggérée par le récit d’un incident que raconte, après la mort de Goethe, Bettina Brentano, la tendre amie du poète, dans une lettre à l’un de ses amis :

Alors que les deux grands hommes se promènent en devisant, un jour de juillet 1812, dans les jardins de Tepliz, ils croisent la famille impériale. Aussitôt Goethe se découvre et salue avec déférence en s’écartant pour laisser le passage. Beethoven, pour sa part, décide d’enfoncer son chapeau sur sa tête, plisse encore un peu plus le front, presse le pas et lorsqu’il marque l’arrêt quelques mètres plus loin pour attendre son compagnon, il reçoit le salut des aristocrates envers qui il ne voulait montrer aucun signe de servilité.

Le sourire, à supposer qu’il eût montré le bout de ses lèvres, n’aurait décidément pas tenu bien longtemps…

ƒƒƒƒ

Egmont – Opus 84 – Intégrale (Audio)

Orchestre Philharmonique de Berlin – Claudio Abbado

C’est le printemps ! Allemagne 1/2

Frühling. (Printemps)

Quand, le printemps venu, je me promène sur les rivages reverdis qui bordent le Rhin à Düsseldorf, il m’arrive parfois d’entendre les eaux fredonner les thèmes d’une ancienne symphonie. Alors je m’assois un instant dans la douceur du soir qui vient, je ferme les paupières et j’écoute.

La musique se précise, –  » animato et grazioso «  –  : ici le gazouillement subtil des cordes, là leur ascension puissante, rythmes et contrastes d’une effervescente activité. Oh ! Voici l’escalade des violoncelles, et les trombones qui les suivent et les bois qui les rejoignent au rendez-vous qu’ils se sont donné au sommet. Dès que les cors et les hautbois seront arrivés, tous, apaisés, s’émerveilleront ensemble au gazouillis léger de la flûte.

Tout cela ressemble bien à un tableau musical du printemps.

C’est le  » printemps « … comme Schumann l’entendait un an après son mariage avec sa chère Clara qui l’avait tant incité à écrire sa première symphonie,  » Frühling « , en exergue de laquelle il mentionna ce vers si simple d’Adolph Böttiger, qui la résume toute :  » Dans la vallée fleurit le printemps. « 

Mais attention, c’est le final : l’orchestre, exhorté par les cuivres, engage une formidable chevauchée sur les gammes vers la conclusion de ce dernier mouvement de l’œuvre. « Une montée de sève printanière », selon l’expression si juste de Lionel Stoléru.

ƒ

Ma promenade reprend. Mais, chaque fois que je m’approche d’un pont, les eaux du Rhin semblent se taire, recueillies. En prêtant l’oreille avec attention, je crois entendre le bruit discret d’une alliance lancée dans l’eau. Et maintenant le bruit sourd d’un corps projeté dans le fleuve. On dirait que deux bateliers, déjà, essaient de repêcher un homme qui, à l’évidence, refuse d’être secouru. Il est vêtu d’une robe de chambre.

On dit que c’est un compositeur de musique… On n’est pas sûr de son nom : Eusebius ?… Florestan, peut-être ?…

Ce printemps 1854 qui s’annonce sera bien triste pour la famille Schumann.

ƒƒ

La nuit a calmé les ardeurs et les rumeurs de la  Königsallee. Pour ne pas être éblouis par la lumière des réverbères, les arbres plongent leurs têtes feuillues dans les eaux noires du canal. D’une fenêtre ouverte s’échappe – qui s’en plaindrait ? –  une courte mélodie enjouée. Une voix douce chante la beauté, l’air léger, le rossignol, la floraison et les parfums d’une nuit de printemps. Fanny Mendelssohn, dont le talent, si on lui avait permis de l’exprimer pleinement, aurait sans doute égaler celui de son frère Félix, en a composé la musique ; les vers sont du poète Joseph von Eichendorff.

  » Qui ne vit pas la passion romantique, perd une partie du sens de la vie.  »

(Lionel Stoléru in  » Une écoute du romantisme «  – Ed L’Harmattan)

Übern Garten durch die Lüfte
Hört ich Wandervögel ziehn,
Das bedeutet Frühlingsdüfte,
Unten fängts schon an zu blühn.

Jauchzen möcht ich, möchte weinen,
Ist mirs doch, als könnts nicht sein!
Alte Wunder wieder scheinen
Mit dem Mondesglanz herein.

Und der Mond, die Sterne sagens,
Und in Träumen rauschts der Hain,
Und die Nachtigallen schlagens:
Sie ist deine, sie ist dein!

Joseph von Eichendorff

Königsallee in Düsseldorf (Photo Wikipedia)

Königsallee in Düsseldorf (Photo Wikipedia)

ƒƒƒ

A suivre…

C’est le printemps ! Norvège

Les compositeurs norvégiens qui, comme Grieg, sont passés à la postérité ne sont pas nombreux. Il faut dire que les compositeurs norvégiens, tous réunis, ne sont pas légion, non plus.

L’un d’entre eux, cependant, sans avoir connu la notoriété de Edvard Grieg, a laissé à la musique de belles traces de son incontestable talent. Son nom sonne comme une clochette, c’est Christian Sinding. On lui doit un catalogue plutôt riche et varié de compositions, telles que symphonies, concertos pour violon et pour piano, œuvres de musique de chambre, partitions pour la voix ou les chœurs, un grand nombre de lieder et même un opéra, « Der heilige Berg » (La montagne sacrée).

Bien évidemment Sinding a composé pour le piano et comme la plupart des artistes de tous les temps il a rendu hommage à la saison du renouveau – tant attendue sous les plus froides latitudes. Dans une de ses pièces pour piano seul de 1896,  » Frühlingsrauschen «  (Bruissement de printemps), le compositeur raconte l’aventure fragile des tendres jeunes pousses et traduit l’âpreté de leur combat pour la vie contre les derniers rudoiements de l’hiver dont elles finiront bien heureusement par triompher.

Parfois, comme ici, le piano choisit de se faire accompagner par tout l’orchestre pour chanter le miracle toujours recommencé de la nature qui sort d’un long sommeil glacé:

 » Si nous regardions bien, si nous regardions calmement, nous serions effrayés par la souveraineté de la moindre pâquerette : elle est là, toute bête, toute jaune. Pour être là, elle a dû traverser des morts et des déserts. Pour être là, toute menue, elle a dû livrer des guerres sans pitié. « 

Christian Bobin

φ

Mais on ne quittera certainement pas la Norvège musicale et printanière sans avoir salué l’immense Edvard Grieg.

La célèbre soprano norvégienne, Sissel (Sissel Kyrkjebø), pour accompagner notre embarquement sur le port d’Oslo, chante la mélodie, un peu triste mais si belle dans la paix et la sagesse qui la nimbent, du vieil homme portant un ultime regard sur son « dernier printemps ».

Puisse mon dernier regard sur mon dernier printemps emporter mon âme dans la sereine sensualité d’une pareille paix !

Dieu m’a permis de revoir le printemps,
L’hiver mis en fuite ;
Et j’ai pu voir de nouveau reverdir
Les arbres en feuilles !…

Dieu m’a permis de revoir une fois
La glace et la neige
Fondre avec bruit et changer en torrent
Le lit des rivières ;

J’ai de nouveau contemplé dans les prés
Les fleurs printanières,
J’ai de nouveau entendu dans les bois
Les chants d’espérance !

Dieu m’a permis de revoir le soleil
Chauffer la prairie,
Où voltigeaient les légers papillons
Sur tous les calices !…

Mais le printemps à son tour disparu
Me laisse tout triste.
Vais-je une fois voir encor revenir
Ces jours de délices ?

Tous les bonheurs en ce monde ont leur fin,
Ma vie eut ses charmes.
Puisqu’ici-bas j’eus ma part de bienfaits,
Pourquoi me plaindrais-je ?

φ

Et même sans les paroles du poète Aasmund Olavsson Vinje, la musique, dans sa simplicité élégiaque transmet, intacte, l’émotion dernière d’une vie qui s’éteint à l’heure où tout revit.

« Burlesque »

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)

La Russie a toujours apprécié les affinités créatrices entre compositeur et interprète, et nombreuses sont les œuvres du XIXème ou XXème siècles qui doivent leur existence et leur essence même parfois, aux solistess pour lesquels elles ont été écrites. Ainsi Tchaïkovski et le pianiste Nikolaï Rubinstein (Trio avec piano), ainsi Prokofiev et un autre grand pianiste Sviatoslav Richter, ainsi  Chostakovitch et le célèbre Mstislav Rostropovitch (Concerto pour violoncelle) ou le légendaire David Oïstrakh (Concerto pour violon N°1). Ces deux derniers instrumentistes étaient liés d’une chaleureuse amitié avec le compositeur.

Staline et Jdanov

Staline et Jdanov

Jusqu’à sa mort en 1948, Andreï Jdanov, bras droit du violent Staline, veille sur les arts soviétiques avec rigueur, mais les thèses manichéennes et réductrices de son « réalisme socialiste » appliqué au domaine artistique lui survivent. Chostakovitch, en constant atermoiement avec le régime, entre obligation de se conformer au politiquement correct, d’une part, et le légitime désir de conserver sa liberté créatrice, d’autre part, avait pris soin de conserver cachée depuis 1948 la partition de son premier concerto pour violon, dédié à David Oïstrakh. Ce n’est qu’en octobre 1955, plus de deux ans après la mort de Staline, que l’œuvre sera donnée, avec au violon son talentueux dédicataire, et à la baguette, dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Leningrad, le très sévère Ievgueni Mravinski.

Concerto pour violon et orchestre N°1 (Op.99)

Oïstrakh disait de sa partie, dans ce concerto, qu’elle constituait « un puissant rôle « shakespearien » qui exige du soliste un engagement émotionnel et intellectuel complet. » A l’écoute, la remarque un peu ésotérique à priori se mue en évidence.

Aussitôt après l’exposition du décor nocturne par les cordes, dès le début du premier mouvement, une méditation continue, réflexion sombre, paraissant presque improvisée, le traverse sans se laisser influencer par les changements de tempo ou les incidentes thématiques. Après le scherzo élégant du deuxième mouvement, la passacaille du troisième, en opposition complète avec le début de l’œuvre, sert de signature au compositeur. Les quatre cors, symboles du destin, résonnent dès le début du mouvement et appellent à une possible réconciliation avec la noble voix soliste. Puis une cadence, introvertie d’abord, rappelant les thèmes du concerto, s’accélère progressivement jusqu’à ce qu’éclate le dernier mouvement, « Burlesque », comme une fête, danse grinçante et agressive, qui conduit l’œuvre à son finale virtuose.

Voici ce quatrième et dernier mouvement, « Burlesque » (Allegro con brio – Presto) interprété par l’Orchestre de la Staastkapelle de Berlin dirigé par Heinz Fricke, avec en soliste le maître David Oïstrakh. Un moment d’anthologie!

Puissiez-vous partager l’enthousiasme du public du Staastoper de Berlin, ce soir là!