D’amour ou de musique : Ne pas perdre l’instant…

« Ce n’est que dans la musique et dans l’amour qu’on éprouve une joie à mourir, ce spasme de volupté à sentir qu’on meurt de ne plus pouvoir supporter nos vibrations intérieures. Et l’on se réjouit à l’idée d’une mort subite qui nous dispenserait de survivre à ces instants. La joie de mourir, sans rapport avec l’idée et la conscience obsédante de la mort, naît dans les grandes expériences de l’unicité, où l’on sent très bien que cet état ne reviendra plus. Il n’y a de sensations uniques que dans la musique et dans l’amour ; de tout son être, on se rend compte qu’elles ne pourront plus revenir et l’on déplore de tout son cœur la vie quotidienne à laquelle on retournera. Quelle volupté admirable, à l’idée de pouvoir mourir dans de tels instants, et que, par-là, on n’a pas perdu l’instant. Car revenir à notre existence habituelle après cela est une perte infiniment plus grande que l’extinction définitive. Le regret de ne pas mourir aux sommets de l’état musical et érotique nous apprend combien nous avons à perdre en vivant. »

Emil Cioran (« Le livre des leurres » – 1936 / « Extase musicale » – Gallimard – Quarto P.115)

ƒƒƒƒƒ

« Ruhe sanft, mein holdes Leben » Zaïde (Opéra inachevé de Mozart) – Acte I

Repose calmement, mon tendre amour,
dors jusqu’à ce que ta bonne fortune s’éveille.
Tiens, je te donne mon portrait.
Vois comme il te sourit avec bienveillance !

Doux rêves, bercez son sommeil
et que ce qu’il imagine
dans ses rêves d’amour
devienne enfin réalité.

ƒƒƒƒƒ

« Pour Mozart, comme pour toute musique angélique, porter ses regards vers le bas, vers nous, est une trahison. A moins que se sentir homme soit la pire des trahisons… »

Emil Cioran (« Le livre des leurres » – 1936 / « Mozart ou la mélancolie des anges » – Gallimard – Quarto P.177)

La « der »… de 2014

Violetta :

« Tutto è follia, follia nel mondo
« Ciò che non è piacer. »

Ce qui n’est pas plaisir
Est folie dans le monde.

Pour accompagner jusqu’à son heure ultime la dernière nuit de 2014 :

Libiamo ne’ lieti calici !

(Buvons dans ces joyeuses coupes !)

Giuseppe Verdi – « La Traviata » – Rolando Villazon et Anna Netrebko

Alfredo :
Buvons, buvons dans ces joyeuses coupes
Que la beauté fleurit ;
Et que l’heure fugitive
S’enivre de volupté.libiamo
Buvons dans les doux frissons
Que suscite l’amour,
Puisque ces yeux tout-puissants
Percent le cœur.
Buvons ! l’amour, l’amour entre les coupes
Aura des baisers plus ardents.

Le chœur :
Ah ! buvons ; l’amour, l’amour entre les coupes
Aura des baisers plus ardents.

Violetta :
Parmi vous je saurai partager
Mes heures les plus joyeuses ;
Ce qui n’est pas plaisir
Est folie dans le monde.
Amusons-nous, rapide et fugace
Est le plaisir de l’amour.
C’est une fleur qui naît et meurt,
Et l’on ne peut plus en jouir.
Réjouissons-nous !
De fervents et flatteurs accents
Nous y invitent.

Le chœur :
Ah ! Réjouissons-nous !
Les verres, les chansons
Et les rires embellissent la nuit ;
Que dans ce paradis
Nous retrouve le jour nouveau.

Violetta (à Alfredo) :
La vie est allégresse.

Alfredo (à Violetta):
Quand on ne s’aime pas encore…

Violetta :
N’en parlez pas à qui l’ignore.

Alfredo :
C’est là mon destin.

Tous :
Ah ! Réjouissons-nous !
Les verres, les chansons
Et les rires embellissent la nuit ;
Que dans ce paradis
Nous retrouve le jour nouveau !

Eurydice : Et si…

Hadès

Hadès

Irrépressible et trop humaine curiosité de découvrir ce que cache le secret royaume des morts, ou ardente et juvénile impatience de retrouver l’âme sœur qu’il pensait détenue à tout jamais au tréfonds des ténèbres éternelles et du silence, Orphée se retourne vers sa bienaimée à l’instant même où il va réaliser son vœu le plus cher : la ramener à la lumière.

Rompu le pacte avec Hadès. Eurydice disparait définitivement dans les brumes de l’Enfer.

Pierre Lacour père - Orphée perdant Eurydice -1805  (Bordeaux)

Pierre Lacour père – Orphée perdant Eurydice -1805 (Bordeaux)

A moins que, comme veulent nous le faire admettre quelques plumes contemporaines telles que Cocteau – rejoignant ici Offenbach – ou, plus vivement encore, la suédoise Ebba Lindqvist, Eurydice, en femme moderne désireuse de manifester son indépendance, n’ait voulu prendre seule son destin en charge et n’ait délibérément refusé de suivre Orphée, préférant demeurer ombre vouée au silence des abysses plutôt que revenir à la lumière en épouse soumise.

Qui avait dit que je voulais te suivre, Orphée ?
Pourquoi étais-tu si sûr de me chercher ici ?
De me forcer pas à pas en arrière ?

[…] Je choisis de vivre dans l’Hadès.
Ce ne fut pas le serpent qui me choisit. Ce fut moi qui choisis le serpent.
Je le vis dans la prairie entre les fleurs. Je désirai le venin.
D’abord ici, au pays des ténèbres, j’ai la force de vivre.

Ebba Lindqvist (Citations tirées du passionnant article de Julie Dekens : « Rester aux enfers : le bonheur paradoxal d’Eurydice »)

Giovanni Antonio Burrini - Orphée et Eurydice 1697

Giovanni Antonio Burrini – Orphée et Eurydice 1697

En toute hypothèse cependant, que l’on s’en tienne aux interprétations classiques du chant IV des Géorgiques de Virgile et du livre X des Métamorphoses d’Ovide, ou que l’on adopte la vision moderne du mythe recomposé qui accorde une place plus conséquente à une Eurydice devenue, hélas, féministe radicale, notre pauvre Orphée abandonné à son fantasme n’a plus désormais pour compagne et amie que sa lyre.

Avec elle, il chante sa déchirante plainte, « J’ai perdu mon Eurydice », qui, pour aussi belle qu’elle soit, ne changera plus son triste sort de veuf inconsolé. Et c’est en cela sans doute que la mort est belle, qui « seule donne à l’amour son vrai climat », comme le disait Jean Anouilh.

Michael Putz-Richard 19ème

Michael Putz-Richard 19ème

Mais ne pourrait-on pas imaginer, comme on le fit jadis avec le nez de Cléopâtre, le nouveau geste de clémence qu’Hadès eût consenti, ou la métamorphose rétrograde qu’eût subie la moderne Eurydice, si le Dieu ou l’épouse, selon l’hypothèse envisagée, avait entendu la plainte d’Orphée ainsi chantée ?

Eussions-nous dû nous en plaindre ou nous en réjouir, nul ne le sait, mais la splendeur céleste de la voix qui, assurément, aurait attendri Eurydice ou charmé Hadès une seconde fois, aurait indéniablement reformé le couple mythique.

Franco Fagioli eût-il été le Cyrano d’Orphée, la face du monde…

Le contre-ténor Franco Fagioli chante « Che faró senza Euridice » (J’ai perdu mon Eurydice), extrait de l’opéra de Gluck « Orphée et Eurydice ». Voix enregistrée au Château de Versailles le 7 novembre 2013. Il ne semble pas exister actuellement d’enregistrement de cette interprétation dans le commerce, et c’est bien regrettable.

Deux : Comme duel… ou comme duo

Mais d’abord deux : comme deux sœurs.

  • Pour le pire… Et c’est un duel (mais tellement plaisant)

Il ne fait pas bon marcher sur les plates-bandes de ces deux chattes là. Toutes les deux sont bien décidées à défendre leur territoire à coup de miaulements intimidants et de sifflements guerriers, toutes dents dehors. Et quand l’intruse est sa propre sœur, le duel devient un joyeux spectacle, surtout si Rossini met le combat en musique :

∗∗∗

  • Pour le meilleur… Et c’est un duo

Quand complices, deux sœurs se félicitent l’une l’autre des charmes de leurs bienaimés respectifs dont elles ne quittent plus des yeux les portraits, demandant à l’Amour, avec l’enthousiasme de la naïveté,  de les sévèrement punir si elles venaient à manifester quelque signe d’infidélité. Il est vrai qu’elles ignorent encore comment elles vont se laisser séduire par deux albanais inconnus qui ne sont autres, en vérité, que leurs fiancés déguisés.

Ainsi font-elles, toutes !

Et pour éviter de me faire lyncher pour machisme outrancier, il me faut vite le dire en italien, et ainsi rendre à César ce qui appartient à Mozart… : « Cosi fan tutte ! »

Car nos deux sœurs, Fiordiligi et Dorabella, sont les héroïnes de ce « drama giocoso » concocté par Da Ponte et mis en musique par Mozart, virtuoses associés de l’ambiguïté et de la permutabilité des êtres.

Peu après le début du premier acte, voici nos deux sœurs chantant ce tendre duo « Ah guarda sorella » (Ah regarde ma sœur), sur la scène de Glyndebourne House en 2006. Peut-on mieux être deux ?

Fiordiligi : Miah Persson – Dorabella : Anke Vondung

Extrait de cette très belle version :

Cosi fan tutte pochette dvd

Ophélie /4 – Mourir en scène

Heureux européens de la fin du XIXème siècle qui pouvaient partout rencontrer Ophélie et observer la mythification en marche d’une jeune femme martyre, couronnée de fleurs, que sa noyade désespérée allait sanctifier.

Ophélie sur les tréteaux des théâtres, comme, par exemple, celui de l’Odéon en 1827, où l’on faisait une ovation à l’actrice irlandaise Harriet Smithson, « véritable folle que, malgré les efforts des comédiennes françaises, le public n’avait encore jamais vue au théâtre. » (Le Globe, 11 septembre 1827).

Ophélie dans les pages écrites par les beaux esprits du temps tels qu’Alexandre Dumas, Théodore de Banville ou Jules Laforgue et autre Théophile Gautier.

Ophélie bercée pour l’éternité par le flot de vers des poètes.

Ophélie, lumineuse dans sa fragile candeur fleurie, exposée à l’envi pour la postérité en mille portraits sur les toiles des maîtres fascinés.

Delaroche - La jeune martyre

Paul Delaroche – La jeune martyre (1853)

Enfin, désormais, Ophélie hissée sur la scène de l’opéra grâce au compositeur Ambroise Thomas et les deux librettistes, Michel Carré et Jules Barbier. En 1867,  ces trois là cosignent l’« un des derniers opéras à la française », « Hamlet », plus volontiers inspiré de l’adaptation de la pièce de Shakespeare qu’ont réalisée Alexandre Dumas et François-Paul Meurice que de l’originale du dramaturge anglais.

John Hayter - Ophelia 1846

John Hayter – Ophelia 1846

Mais l’opéra n’est pas le théâtre, certes, et Ambroise Thomas n’est pas Shakespeare… – Nombre de ses contemporains l’auront fait observer, sans trop de complaisance. Pas étonnant donc que les différences entre l’« Hamlet » de Shakespeare et celui de Thomas, soient nombreuses, sans pour autant, toutefois, que la réalisation musicale ne dévoie l’esprit de la pièce, malgré l’affaiblissement de l’aspect tragique propre au théâtre shakespearien – auquel le grand opéra français préfère le sentiment mélodramatique -, et la réduction sensible du nombre des cadavres ; l’opéra épargnant au héros, lui-même, le destin tragique auquel la pièce le destinait.

La différence la plus importante réside globalement dans la prépondérance donnée par le livret au couple Hamlet-Ophélie, et particulièrement à sa focalisation sur l’héroïne elle-même à qui il consacre, pour ainsi dire, la totalité de l’acte IV, celui où la folie conduit Ophélie à son suicide. Ici l’hypotypose fait place à la représentation directe et détaillée : Ophélie, dont on apprend la mort, au théâtre, par le poétique récit qu’en fait la Reine à la Scène 2 de l’Acte IV, meurt « en direct » sur la scène de l’opéra, non sans avoir préalablement triomphé des merveilleuses et ô combien difficiles vocalises que sa folie lui inspire.

A l’acte IV de l’opéra d’Ambroise Thomas, Ophélie, qui a définitivement perdu la raison, apparaît, demandant à se mêler aux chants et danses des paysans qui fêtent le printemps au bord d’un lac. Elles distribuent des fleurs à chacun en s’imaginant être l’épouse d’Hamlet :

A vox jeux, mes amis,
permettez-moi de grâce de prendre part!
Nul n’a suivi ma trace.
J’ai quitté le palais aux premiers feux du jour…

ƒƒƒƒ

Comme en écho à la tradition scénique élisabéthaine, elle entonne, prémonition ou annonce de la suite, une vieille ballade suédoise, la chanson des Willis, ces jeunes fiancées mortes avant la célébration de leur mariage.

Pâle et blonde
Dort sous l’eau profonde
La Willis au regard de feu!
Que Dieu garde
Celui qui s’attarde
Dans la nuit au bord du lac bleu!

ƒƒƒƒ

Dans la mise en scène de cet opéra monté au Liceu de Barcelone en 2003, les réalisateurs ont choisi la dague pour faire se suicider Ophélie. Mais, de grâce, il ne l’ont pas privée de cet ultime sursaut d’énergie qui, afin que reste préservé le mythe, lui permet avant d’exhaler son dernier souffle, de rejoindre « l’onde calme et noire où dorment les étoiles ».

Doute de la lumière,
Doute du soleil,
Mais jamais de mon amour ! jamais !

Époustouflante Ophélie d’opéra parmi tant d’autres voix d’exception – Joan Sutherland, June Anderson,  Edita Gruberova ou Maria Callas entre autres – qui ont interprété le rôle, Natalie Dessay fait vivre et mourir la jeune ingénue énamourée d’Hamlet jusqu’à la folie, comme aucune autre cantatrice.

ƒƒƒƒ

Si, à l’évidence, la mise en scène de ce « Hamlet » d’Ambroise Thomas (dont sont extraites les vidéos intégrées à ce billet), Hamlet - dvdn’a pas réuni une adhésion unanime du public, la distribution, et la direction d’acteurs en revanche, mériteraient les éloges des plus exigeants.

Sans passer en revue les nombreux mérites de chacun des interprètes, Il faut noter la remarquable performance, et de chanteuse et d’actrice, de Béatrice Uria-Monzon en Reine Gertrude, et le charme, inattendu dans le rôle de Laërte, du ténor Daniil Shtoda.

Il serait bien injuste de ne pas saluer la très belle prestation de l’orchestre du Gran Teatre de Liceu de Barcelone, sous la conduite de son chef Bertrand de Billy.

Mais, et surtout, il faut faire un triomphe au couple Hamlet-Ophélie. Non spécialement parce qu’il est le héros de l’œuvre, mais parce que Simon Kleensyde et Natalie Dessay sont tout simplement éblouissants. Couple éclatant de talent, de justesse et de vérité, qui devrait habiter pour longtemps les anthologies.

Chacun le sait, chacun le dit

« Les guerres finissent toujours par là où elles auraient dû commencer :
                                                                                                                    par un traité de paix. »

Cette phrase, frappée au coin du bon sens, nous, les étudiants de la « Villa Passiflore » – joli nom pour une faculté de Droit, n’est-ce pas ? – qui assistions chaque fois avec un même plaisir  au cours de Droit International Public de René-Jean Dupuy, nous ne pouvons pas l’avoir oubliée. Elle était devenue nôtre, reprise sur tous les tons comme un leitmotiv par notre professeur qui enseignait depuis longtemps comment la force de l’esprit fait plus pour la paix que la poudre des canons, et l’humour, pour la connaissance, plus que l’air docte et renfrogné des petits maîtres. Hommage soit ici rendu à cet humaniste qui n’a cessé, sa vie durant, d’éclairer de cette même lumière bien des chemins au sommet des nations pour que les hommes se rejoignent.

Le 11 novembre 1918, après l’horreur des combats, l’atroce souffrance des hommes et la ruine des vies et des peuples, l’Armistice est signé qui met fin à une œuvre de destruction massive sans équivalence jusque là dans le palmarès démoniaque de l’Homme : La Première Guerre Mondiale, commencée 4 ans plus tôt, il y a 100 ans maintenant.

« Chacun le sait, chacun le dit » :

Ne pas oublier, ne pas recommencer, même si pourtant… Hélas !

Se souvenir que lorsque se tait le canon on peut entendre les hommes chanter…

. . .

Écoutez !

Là-bas, au campement, Marie, la vivandière, « La fille du régiment », ouvre le feu… d’artifice à la gloire du « Vingt-et-unième » (Non, pas le siècle, c’est trop tôt… le régiment !)

Qu’importe, après tout que Donizetti ait composé son œuvre en 1839, et que ses soldats soient des grenadiers tyroliens ayant adopté une jeune orpheline. L’opéra, tout de même, a été écrit à Paris ! Il est gai et bon-enfant, et il finit bien.

Mais l’Histoire est sauve : le metteur en scène Laurent Pelly, pour cette version formidable de 2007, au Covent garden de Londres, a transposé l’action dans un camp de poilus, en tenue bleu horizon, évidemment. Alors vive la Paix !

Et vive le Vingt-et-unième !…. Siècle, bien-sûr !

Puisse le chant des hommes retentir toujours plus fort que les tonnerres de leurs artilleries… pour, un jour – qui sait ? –  les étouffer à jamais !

Que chacun le sache, que chacun le dise !

HD disponible – Roue dentelée en bas à droite après départ de la vidéo

Chacun le sait, chacun le dit,
Le régiment par excellence
Le seul à qui l’on fass’ crédit
Dans tous les cabarets de France…
Le régiment, en tous pays,
L’effroi des amants des maris…
Mais de la beauté bien suprême!
Il est là, il est là, il est là, morbleu!
Le voilà, le voilà, le voilà, corbleu!
Il est là, il est là, le voilà,
Le beau Vingt-et-unième !

Il a gagné tant de combats,
Que notre empereur, on le pense,
Fera chacun de ses soldats,
A la paix, maréchal de France!
Car, c’est connu le régiment
Le plus vainqueur, le plus charmant,
Qu’un sexe craint, et que l’autre aime.
Il est là,il est là,il est là,morbleu!
Le voilà, le voilà, le voilà, corbleu!
Il est là, il est là, le voilà,
Le beau Vingt-et-unième !

Dans la cour de la prison…

Dans la cour d’une prison proche de Séville, au XVIIIème siècle, une jeune fille, Marzelline, rêve au futur couple qu’elle souhaiterait fonder avec le nouveau garçon de courses que son père, Rocco, le geôlier, a récemment engagé.

Elle est belle, gracieuse comme la fée d’un conte, et sa voix distribue des perles du plus doux des miels : Lucia Popp s’est glissée dans le costume de Marzelline.

Admirons-la ! Écoutons-la ! Emplissons-nous de ce rare bonheur, saisi en 1968 sur une scène d’opéra !

Mais ne nous méprenons surtout pas ! Ce n’est pas Mozart, très inspiré par sa Fiordiligi, qui a composé son aria, « O wär ich schon mit dir vereint »  (O puissè-je déjà être unie à toi)…

 . . .

O puissè-je déjà être unie à toi
et t’appeler mon époux !
Une jeune fille, il est vrai, ne doit pas avouer
la moitié de ce qu’elle pense,
mais dès lors que je n’ai pas
à rougir d’un tendre baiser passionné,
dès lors que rien au monde ne nous l’interdit.

L’espoir emplit déjà mon cœur
d’un doux plaisir inexprimable ;
Comme je vais être heureuse !
Dans le repos intime de ma demeure
je me réveille chaque matin,
nous nous saluons pleins de tendresse,
le labeur chasse les soucis.
Et le travail fini,
la douce nuit s’approche
où nous nous reposons de nos efforts.
L’espoir emplit déjà mon cœur
d’un doux plaisir inexprimable ;
Comme je vais être heureuse !

. . .

Marzelline est amoureuse de Fidélio qu’elle rêve d’épouser. Le voile est levé, Beethoven s’est un instant caché derrière Mozart qu’il admirait tant.

Mais elle ne sait pas que Fidélio, en vérité, n’est autre que Léonore, déguisée en garçon pour entrer dans la prison et se rapprocher de son époux aimé, Florestan, qu’elle espère libérer avant que le gouverneur de ladite prison, le tyrannique Don Pizzaro, qui l’a mis au secret, ne le fasse arbitrairement exécuter.

Cette lumière que diffuse la belle aria de Marzelline au début de l’unique opéra écrit par Beethoven, Fidélio, ne sera donc qu’un éphémère éclair de légèreté qui bientôt va laisser place aux ombres menaçantes du drame qui se prépare dans la noirceur des cachots. Mais malgré toute la beauté que nous pourrions y rencontrer, nous déciderons pour illuminer notre journée d’automne de rester dans la cour de cette prison, proche de Séville, au XVIIIème siècle…

Beethoven (1770-1827)

Beethoven (1770-1827)

A la recherche de Marietta

Si vous ne connaissez pas Marietta, je gage que vous l’adorerez, aussitôt découverte. Si vous l’avez déjà rencontrée, vous n’aurez évidemment pas pu l’oublier, et vous vous ferez une joie, j’en suis sûr, de la retrouver un instant.

Sa beauté, flattée depuis 1920 par la musique de Korngold, s’est incarnée dans tant de séduisants visages et la sensualité qu’elle dégage s’est exprimée à travers tant de voix aussi enivrantes les unes que les autres, que je ne peux commencer ce billet autrement que par l’aveu d’un réel embarras face au difficile choix de la Marietta, héroïne de l’opéra « Die tote stadt » (La ville morte), que je convierai.

Mais rencontrer Marietta suppose de la connaître. Qui est-elle ? D’où vient-elle ?

Elle apparaît d’abord, héroïne tragique, dans la littérature belge de la fin du XIXème avant de renaître, dans les années qui suivent la fin de la Première Guerre Mondiale sur les scènes des opéras du monde. Commençons donc par la chercher là où son personnage se montre pour la première fois, près des eaux immobiles et noires qui glissent, lugubres, entre les béguinages et les beffrois de « Bruges­­­-la-morte », ainsi qu’avait été nommée la célèbre ville flamande par Georges Rodenbach, maître du Symbolisme  belge, dans son roman éponyme, écrit en 1892, et publié initialement sous forme de feuilleton dans Le Figaro de l’époque.

Georges Rodenbach (1855-1898)

Georges Rodenbach (1855-1898)

Fernand Khnopff  :  À Bruges. Aspect de Bruges, Le Lac d'Amour

Fernand Khnopff : À Bruges. Aspect de Bruges, Le Lac d’Amour

C’est dans cette ville, première héroïne de l’ouvrage, où l’étrange prend immédiatement les couleurs inquiétantes du drame lorsque l’esprit, tel celui de Rodenbach, conçoit un rapport particulier à la mort, que l’auteur installe ses personnages.

Bruges la morteQuel meilleur choix que Bruges où « tous les jours y ont un air de Toussaint », « l’eau sensitive y a un regard ambigu », cité partagée entre Dieu et Diable dans les vapeurs mêlées de l’encens et du soufre, pour accueillir Hugues ? Profondément chrétien, le suicide lui est interdit ; où donc ce mort-vivant romantique pourrait-il mieux se consacrer à la morbide méditation qu’il s’impose pour garder avec sa femme adorée, désormais disparue, un contact de tous les instants ? Tout à Bruges, dans la brumeuse atmosphère des canaux qu’un carillon parfois déchire, porte à la rêverie ; tout dans la chambre de Hugues se conjugue au passé nostalgique, parle d’elle, la morte. On trouve même dans ce sanctuaire, conservée dans un coffret de verre, une tresse de sa chevelure, relique, objet de la profonde vénération du veuf inconsolé.

Un jour, au cours d’une promenade, Hugues rencontre le sosie de son épouse disparue. Et si la vie avait décidé de lui redonner espoir ! Il suit l’inconnue, apprend que c’est une danseuse lilloise, Jane, venue à Bruges avec sa troupe. -(Elle deviendra Marietta dans l’opéra de Korngold, quand Hugues se transformera en Paul).

Il ne tarde pas à devenir son amant et pénètre ainsi dans le rêve fou qui l’encourage à se convaincre du retour de sa bienaimée. Mais la réalité le rattrape, la jeune femme n’est pas celle qu’il imaginait. Elle se révèle vulgaire, volage, perverse, se rit de lui, et les rumeurs de la ville bien-pensante enflent jusqu’à la limite du scandale.

Le jour de la procession du Saint-Sang, Hugues a invité Jane chez lui. Il se rend compte du monde qui sépare son souvenir de son présent, essaie de sortir de son rêve dans lequel le désir et la jalousie le maintiennent. La tragédie se joue enfin ce jour-là, lorsque Jane profane la chevelure de la défunte en l’enroulant, ironie provocante, autour de son cou. Les mains de Hugues s’emparent des deux extrémités de la tresse. Il serre, serre…

Jane meurt étranglée.

Comme la Marietta de Korngold, dans la même ville de Bruges, plus tard, par la furie libératrice de Paul…

Pendant ce temps, à Vienne, un certain Docteur Freud signe l’acte de naissance de la psychanalyse…

tetea

Erich Wolfgang Korngold (1897-1957)

Erich Wolfgang Korngold (1897-1957)

En 1920, Erich Wolfgang Korngold, jeune musicien autrichien, prodige de 23 ans, élève de Zemlinsky, chaleureusement encouragé dans la carrière par Mahler, Puccini et Richard Strauss (on pourrait trouver pires parrains…), s’inspire de la pièce de théâtre  » Le Mirage « , que Rodenbach a bâtie à partir de son propre roman,  » Bruges-la-morte « , et compose l’opéra  » Die tote stadt  » ( La ville morte). Fait unique dans l’histoire du genre, l’œuvre est simultanément donnée le même soir à Hambourg sous la baguette du compositeur lui-même et à Cologne, dirigée par Otto Klemperer. Le succès est immédiat, justifié et total. Les scènes du monde entier s’empressent de mettre l’œuvre à leur programme.

Malgré un profond respect pour le texte de Rodenbach, Korngold est contraint de faire quelques aménagements que lui imposent la forme musicale d’une part et l’indispensable variété des jeux scéniques qu’exige un opéra, d’autre part.

Dès l’Acte I, peu de temps après leur rencontre, dans la rapide intimité qui les unit déjà, Paul (Hugues) demande à Marietta (Jane) de lui chanter une chanson. Elle entonne ce lied mélancolique:  » Glück, das mir verblieb… «  (Bonheur qui me reste…). La douce fluidité de la voix de soprano lyrique y fait entendre également l’ensorcelante poésie du chant wagnérien et l’émouvante profondeur des lieder de Richard Strauss, toutes deux naturellement liées dans la composition cependant très personnelle de Korngold. Une merveille mélodique et vocale qui demeure, et sans doute pour toujours, la signature de cet opéra.

– Te voilà donc enfin, Marietta ! Chante ! Chante ta chanson triste !

Pour visionner dans de meilleures conditions d’image et de son cette vidéo romantique à souhait, superbement interprétée par Carol Neblett et René Kollo, il y a quelques années, cliquer sur le cœur : 

Glück, das mir verblieb,                                          Bonheur qui me reste
rück zu mir, mein treues Lieb.                               Viens avec moi, mon véritable Amour.
Abend sinkt im Hag                                                 Dans le bois le soir descend.
bist mir Licht und Tag.                                            Tu es ma lumière et mon jour.
Bange pochet Herz an Herz                                   Inquiet, un cœur bat contre un autre
Hoffnung schwingt sich himmelwärts.               [Tandis que] l’espoir escalade le ciel.

Wie wahr, ein traurig Lied.                                     Comme c’est vrai, une chanson triste.
Das Lied vom treuen Lieb,                                      Le chant du véritable amour
das sterben muss.                                                      Voué à la mort.

Ich kenne das Lied.                                                    Je connais ce chant,
Ich hört es oft in jungen,                                         Je l’ai souvent entendu,
in schöneren Tagen.                                                  Plus jeune, en des temps meilleurs.
Es hat noch eine Strophe                                         Il a encore d’autres vers,
weiß ich sie noch?                                                       M’en souvient-il encore ?

Naht auch Sorge trüb,                                               Bien que s’assombrisse la tristesse
rück zu mir, mein treues Lieb.                                Viens à moi, mon véritable amour.
Neig dein blaß Gesicht                                              Penche vers moi ton visage blême,
Sterben trennt uns nicht.                                         La mort ne nous séparera pas.
Mußt du einmal von mir gehn,                                Si tu devais un jour m’abandonner
glaub, es gibt ein Auferstehn.                                 Dis-toi qu’une vie existe après la vie.

Comment résister à cette autre Marietta, Anne-Sofie von Otter, venue chanter son lied au Théâtre du Châtelet en 2000, dans la belle version arrangée pour quintette avec piano et voix. Plus pudique, plus sereine, plus profonde, plus grave, mezzo-soprano oblige certes, mais absolu talent, incontestablement, qui sait le chemin du cœur.

 » Glück, das mir verblieb…  » : un sextuor vocal ?!

Le déjà grand compositeur, après le triomphe de « Die tote stadt », est promis à une brillante carrière qu’interrompra le nazisme. Korngold rejoindra les États-Unis où il deviendra le compositeur de musiques de film que l’on sait. Il persistera après 1946 à écrire des œuvres néo-romantiques qui n’auront plus les faveurs des temps nouveaux. Il n’en demeure pas moins un immense compositeur hélas trop peu souvent inscrit au répertoire.

Les larmes d’une reine

Dans la rivalité politique qui oppose, pour la conquête du pouvoir, Cléopâtre à son frère et époux Ptolémée, la reine, dont le nez fit tant gloser sa postérité, va trouver en Jules César, outre la réciprocité d’un réel amour, le soutien qui la portera à son triomphe.

Croyant trouver grâce aux yeux de César, Ptolémée a fait assassiner Pompée qui tenait farouchement tête à l’empereur dans la guerre qu’ils se livraient. Il lui en offre la tête, alors même que les deux rivaux envisageaient de faire la paix. César, prompt à venger la famille de Pompée et séduit par Cléopâtre, devient l’allié inconditionnel de cette habile ambitieuse de 21 ans qu’il placera sur le trône d’Égypte, et à qui il laissera un héritier, leur fils Césarion, conçu, dit-on, lors d’une croisière sur le Nil.

La plus puissante des reines du monde a-t-elle droit, elle aussi, à son instant de désespoir et de larmes ?

Oui ! Sans doute ! Et en guise de preuve, émouvante de beauté, le chant désespéré, qui cependant n’oublie ni la colère, ni le désir de vengeance, que Haendel offre à la voix de Nathalie Dessay, dans cet extrait de son opera seria » Giulio Cesare in Egitto », composé 18 siècles après les faits historiques.

Cléopâtre VII - Turin Musée des Antiquités

Cléopâtre VII – 1er siècle av JC – Turin Musée des Antiquités

Ici, Cléopâtre a été enfermée par Ptolémée, sordide commanditaire du meurtre de Pompée, tout juste décapité. Dans sa prison, elle se lamente sur son triste sort…

Piangerò la sorte mia…