Les eaux de mon été -5/ Le Cygne de Tuonela

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Les eaux de mon été -5/ Le Cygne de Tuonela

« Tuonela, le pays de la mort, l’enfer de la mythologie finnoise, est entouré par une grande rivière avec des eaux noires et un courant rapide sur lequel le Cygne de Tuonela flotte majestueusement, chantant. »

Sibélius (ou son éditeur) – Préface de la 1ère édition du « Cygne de Tuonela »

Akseli Gallen-Kallela – Keitele,1905 (National Gallery – Londres)

Quelle plus rafraîchissante fuite pouvais-je offrir cet été à ma rêverie, pour tenter d’échapper à l’horripilant tapage de la ville surchauffée, que cette divagation méditative sur les terres glaciales du Grand Nord, perdues entre l’impénétrable taïga et les eaux sépulcrales des « mille lacs » de Finlande ?

[…]

Sibélius, chantre musical de ce pays, propose au cor anglais le rôle du Cygne de la légende du Kalevala. 

Un sensible cinéaste a très opportunément fusionné  la magie de cette musique avec l’inégalable poésie des réalités de la nature…

Un enchantement !

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La terre, la passion, le sang

Noces livre FolioJe les ai vus. Ils seront bientôt là.
Deux torrents enfin calmes, entre
Les grandes pierres. Deux hommes
Entre les pattes du cheval.
Morts en cette belle nuit.
Morts, oui, morts.
[…]
Leurs yeux sont des fleurs déchiquetées,
Leurs dents, deux poignées de neige durcie.
Morts tous les deux. La robe de la mariée,
Sa belle chevelure, tout est taché de sang.
[…]
Sur la fleur de l’or le sable est tombé.

C’est avec ces mots de Federico Garcia Lorca que la Mendiante annonce à la Mère la mort de son fils et celle, simultanée, de son rival. Le drame des « Noces de sang » (« Bodas de sangre ») atteint à son point culminant. Le théâtre est figé.

C’est cette histoire tragique, née au pays andalou, sur cette terre écrasée d’un soleil qui embrase les sangs, que j’ai voulu ce matin raconter à mes compagnons, les « Cosaques des frontières ».  Et plus particulièrement, cette tragédie considérée au travers de la transcription que certains, cinéaste, danseur ou musicien, en ont fait.

Vision multiple du Sud, avec, pour exprimer les brûlures de la passion, les maîtres du Flamenco, et du cinéma espagnol.

Vision musicale du Nord avec l’œuvre récente d’un compositeur danois pour qui  la passion est moins exubérante, mais pas moins dramatique, et qui par le ton de son discours pose la distance qui sépare les terres brunes des terres blanches, comme une invitation à méditer, le temps du voyage, sur ce que nous sommes.

Nouvelle occasion de dire la sordide beauté du drame, de la voir, de l’entendre.

Un clic sur le titre ci-dessous conduit au billet :

Noces de sang

Paul, Jacques et « Léonie »… Qui d’ailleurs ne sont jamais partis…

Jacques Brel (1929-1978)

Jacques Brel (1929-1978)

Il va y avoir 35 ans bientôt que Jacques Brel repose à Hiva Oa, à l’ombre des cocotiers des îles Marquises. Et « six pieds sous terre, on l’aime encore » ce « Jojo » là.

Qui n’a pas chanté, fredonné ou siffloté ses chansons? Qui n’a pas écouté en boucle ses 45 tours, relevé son col contre le vent du Nord sur un quai d’ « Amsterdam » ; « inventé des perles de pluie » pour qu’un amour « ne le quitte pas », dansé comme un fou une « valse à mille temps » avec une « Mathilde » revenue.

Quelle âme n’est-elle pas, 35 ans après, caressée encore par les doux alizés des « Marquises » venus?

Ils parlent de la mort comme tu parles d’un fruit
Ils regardent la mer comme tu regardes un puits
Les femmes sont lascives au soleil redouté
Et s´il n´y a pas d´hiver, cela n´est pas l´été
La pluie est traversière, elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs qui fredonnent Gauguin
Et par manque de brise, le temps s´immobilise
Aux Marquises

Du soir, montent des feux et des points de silence
Qui vont s´élargissant, et la lune s´avance
Et la mer se déchire, infiniment brisée
Par des rochers qui prirent des prénoms affolés
Et puis, plus loin, des chiens, des chants de repentance
Et quelques pas de deux et quelques pas de danse
Et la nuit est soumise et l´alizé se brise
Aux Marquises

Le rire est dans le cœur, le mot dans le regard
Le cœur est voyageur, l´avenir est au hasard
Et passent des cocotiers qui écrivent des chants d´amour
Que les sœurs d´alentour ignorent d´ignorer
Les pirogues s´en vont, les pirogues s´en viennent
Et mes souvenirs deviennent ce que les vieux en font
Veux-tu que je te dise : gémir n´est pas de mise
Aux Marquises

Ω

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Ω

Barbara (1930-1997) by JP Belz

Barbara (1930-1997) by JP Belz

Qui, comme Léonie, ce 9 octobre 1978, n’a pas senti cogner dans son cœur les battements de la pluie froide du Nord, scansion sinistre accompagnant une destinée qui s’épuise?

Qui, à « Nantes », à « Pantin » ou à « Göttingen », comme cette « Longue Dame brune », n’a pas trouvé pâlies les couleurs de Gauguin?

Cette « amoureuse » là qui chantonnait légère une « petite cantate » au bon vieux « temps du lilas » – Du temps de la rose offerte / Du temps des serments d’ amour / Du temps des toujours, toujours.

Il pleut sur l´île d´Hiva-Oa.
Le vent, sur les longs arbres verts
Jette des sables d´ocre mouillés.
Il pleut sur un ciel de corail
Comme une pluie venue du Nord
Qui délave les ocres rouges
Et les bleus-violets de Gauguin.
Il pleut.
Les Marquises sont devenues grises.
Le Zéphir est un vent du Nord,
Ce matin-là,
Sur l´île qui sommeille encore.

Il a dû s´étonner, Gauguin,
Quand ses femmes aux yeux de velours
Ont pleuré des larmes de pluie
Qui venaient de la mer du Nord.
Il a dû s´étonner, Gauguin,
Comme un grand danseur fatigué
Avec ton regard de l´enfance.

Bonjour monsieur Gauguin.
Faites-moi place.
Je suis un voyageur lointain.
J´arrive des brumes du Nord
Et je viens dormir au soleil.
Faites-moi place.

Tu sais,
Ce n´est pas que tu sois parti
Qui m´importe.
D´ailleurs, tu n´es jamais parti.
Ce n´est pas que tu ne chantes plus
Qui m´importe.
D´ailleurs, pour moi, tu chantes encore,
Mais penser qu´un jour,
Les vents que tu aimais
Te devenaient contraire,
Penser
Que plus jamais
Tu ne navigueras
Ni le ciel ni la mer,

Plus jamais, en avril,
Toucher le lilas blanc,
Plus jamais voir le ciel
Au-dessus du canal.
Mais qui peut dire?
Moi qui te connais bien,
Je suis sûre qu’aujourd’hui
Tu caresses les seins
Des femmes de Gauguin
Et qu´il peint Amsterdam.
Vous regardez ensemble
Se lever le soleil
Au-dessus des lagunes
Où galopent des chevaux blancs
Et ton rire me parvient,
En cascade, en torrent
Et traverse la mer
Et le ciel et les vents
Et ta voix chante encore.
Il a dû s´étonner, Gauguin,
Quand ses femmes aux yeux de velours
Ont pleuré des larmes de pluie
Qui venaient de la mer du Nord.
Il a dû s´étonner, Gauguin.

Souvent, je pense à toi
Qui a longé les dunes
Et traversé le Nord
Pour aller dormir au soleil,
Là-bas, sous un ciel de corail.
C´était ta volonté.
Sois bien.
Dors bien.
Souvent, je pense à toi.

Je signe Léonie.
Toi, tu sais qui je suis,
Dors bien.