Gnossiennes : Du silence vers l’infini

Erik Satie (1866-1925)

Erik Satie (1866-1925)

Où commence et où finit l’univers d’Erik Satie, ce « marginal paradoxal, misanthrope et sociable » comme le décrit la pianiste Anne Queffélec qui le connaît si bien pour avoir servi, et servir encore, sa musique avec tant de talent et de sensibilité ?

Nul besoin d’une oreille experte pour identifier la musique de Satie, différente bien que de son temps, originale parce que rétive au conformisme jusqu’à la provocation, souvent reflet de ses amitiés du moment, et toujours reconnaissable entre toutes par la poésie mystérieuse qu’elle diffuse.
 « A fleur de peau, la musique de l’entre-deux guerres est faite par des esprits fins qui saisissent ces délicates nuances, ces variations infinies de lumière sur la nature et sur l’âme humaine. » Rodolphe Bruneau-Boulmier (Livret du CD Anne Queffélec – Satie et Compagnie – Ed. Mirare).

Avec les Gnossiennes que Satie compose à partir de 1890, le compositeur ajoute à sa musique cette part supplémentaire d’irréalité ou de surréalité, qui ouvre vers de libres visions, que seuls le rêve et l’imagination savent créer, dans une nébuleuse partagée entre méditation et humour.
Ainsi sommes-nous transportés du silence vers l’infini sur des nuages de notes qui flottent autour de nous comme autant de cristaux sonores et envoûtants qui s’entrechoquent ou qui se frôlent à plaisir. Représentation des étranges géométries dessinées par les mystères de notre vie intérieure..

Emportés par la magie de la première Gnossienne, les danseurs, en quasi apesanteur, abandonnent leurs corps au mouvement spontané de l’improvisation.
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 Sergei Polunin et Kristina Shapran – Piano : Lang-Lang

Sur les doux arpèges en mineur que fait glisser de la main gauche l’envoutante quatrième Gnossienne, quelques notes de la main droite viennent dessiner des paysages magiques dont nul ne sait l’origine. Flottant libre dans les méandres de cette ensorcelante humeur,  l’auditeur n’a plus qu’à laisser se façonner malgré lui son monde intérieur.

Ainsi, par exemple, ce montage élaboré avec les photos surréalistes de Gilbert Garcin. Étonnant et merveilleux voyage !

Photos : Gilbert Garcin – Piano : Alexandre Tharaud

L’impossible

Jules Laforgue (1860-1887)

Jules Laforgue (1860-1887)

Je puis mourir ce soir! Averses, vents, soleil
Distribueront partout mon cœur, mes nerfs, mes moelles.
Tout sera dit pour moi! Ni rêve, ni réveil.
Je n’aurai pas été là-bas, dans les étoiles!

En tous sens, je le sais, sur ces mondes lointains,
Pèlerins comme nous des pâles solitudes,
Dans la douceur des nuits tendant vers nous les mains,
Des Humanités sœurs rêvent par multitudes!

Oui! des frères partout! (Je le sais, je le sais!)
Ils sont seuls comme nous. — Palpitants de tristesse,
La nuit, ils nous font signe! Ah! n’irons-nous jamais?
On se consolerait dans la grande détresse!

Les astres, c’est certain, un jour s’aborderont!
Peut-être alors luira l’Aurore universelle
Que nous chantent ces gueux qui vont, l’Idée au front!
Ce sera contre Dieu la clameur fraternelle!

Hélas! avant ces temps, averses, vents, soleil
Auront au loin perdu mon cœur, mes nerfs, mes moelles,
Tout se fera sans moi ! Ni rêve, ni réveil!
Je n’aurai pas été dans les douces étoiles!

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