Lumière blessée /2 – Pour un regard de la fleuriste…

City-Lights - afficheAprès la projection du film de Charlie Chaplin en 1931, Orson Welles se plaisait à répéter cette sentence superlative à qui voulait l’entendre :

« Les lumières de la ville, c’est assurément le plus beau film de tous les temps ».

Et, n’en doutons pas, il était absolument sincère, nonobstant la réputation d’exagérateur qui lui collait à la peau. Le triomphe mondial de ce dernier film muet de Chaplin confirmera le propos du célèbre expert. Triomphe d’autant plus inattendu que le cinéma parlant avait pris son essor depuis quelques années déjà, à la pleine satisfaction des spectateurs si longtemps frustrés par l’absence des dialogues. La dangereuse obstination de Chaplin pour le muet ne les privera pas pour autant du son avec lequel le génial metteur en scène joue déjà très habilement, bien qu’il ait délibérément choisi de conserver les affichettes carton pour les paroles du film.

Les scènes dignes de figurer aux premiers plans d’une anthologie du cinéma ne manquent pas dans cette réalisation qui a exigé près de trois années de travail, tant Chaplin a sollicité son perfectionnisme à l’extrême.

Mais il en est une – qui d’ailleurs introduit toute la dramaturgie de l’œuvre – que je placerais volontiers en exergue d’un tel florilège : cette scène inoubliable de la première rencontre entre Charlot, éternel clochard, et la belle fleuriste aveugle qui à la faveur des circonstances le prend pour le riche gentleman de ses rêves.

Tout, dans ces quelques minutes de pur cinéma, est si minutieusement analysé et scénarisé et si justement interprété avec délicatesse, pudeur et naturel, que l’on se laisse volontiers abusé par la magie des images et de la musique au point de croire, ou presque, malgré le temps passé et les énergies déployées (plus de 300 prises), que nous sommes, par les privilèges d’un hasard heureux, les uniques témoins de cette unique et bien touchante rencontre.

Trois minutes d’une réelle émotion partagées entre sourire, rire et larmes, préambule aux aventures magistralement gaguesques d’un Charlot prêt à tout pour aider la belle fleuriste à guérir de sa cécité.

Le plus beau film de tous les temps… Pour un regard de la fleuriste…

♥♥♥♥♥

Le rythme du silence

Et si nous regardions la vie par les interstices de la mort?

Sous la chétive pesée de nos regards, le ciel nocturne est là, avec ses profondeurs, creusant nuit et jour de nouveaux abîmes, avec ses étincelants secrets, sa coupole de vertiges. Et nous vivrions dans la terreur de milliards d’épées de Damoclès si nous ne sentions au-dessus de nos têtes l’ordre, la beauté, le calme — et l’indifférence — d’un invulnérable chef-d’œuvre. L’aérienne, l’élastique architecture du ciel semble d’autant plus faite pour nous rassurer qu’elle n’emprunte rien aux humaines maçonneries. Celles-ci, même toutes neuves, ne songent déjà qu’à leurs ruines. L’édifice céleste est construit pour un temps sans fin ni commencement, pour un espace infini. Et rien n’est plus fait pour nous donner confiance que tout ce grave cérémonial dans l’avance et le rythme des autres, cette suprême dignité, et infaillible sens de la hiérarchie. Étoiles et planètes, gouvernées par l’attraction universelle, gardent leurs distances dans la plus haute sérénité.

Je crois aux anges musiciens mais je les vois jouer d’un archet muet sur un violon de silence. La plus belle musique — disons Bach — tend elle-même au silence. Jamais elle ne le ride, ne le trouble. Elle se contente de nous en donner des variantes qui s’inscrivent à jamais dans la mémoire.

Tout ce qu’il y a de grand au monde est rythmé par le silence : la naissance de l’amour, la descente de la grâce, la montée de la sève, la lumière de l’aube filtrant par les volets clos dans la demeure des hommes. Et que dire d’une page de Lucrèce, de Dante ou de d’Aubigné, du mutisme bien ordonné de la mise en page et des caractères d’imprimerie. Tout cela ne fait pas plus de bruit que la gravitation des galaxies ni que le double mouvement de la Terre autour de son axe et autour du Soleil… Le silence, c’est l’accueil, l’acceptation, le rythme parfaitement intégré. (…)

Jules Supervielle (in « Prose et proses »Rythmes célestes)