Fusion d’amour

Emmanuel Sellier - Mémoire fossile - terre cuite patinée

Emmanuel Sellier – Mémoire fossile – terre cuite patinée (site du sculpteur en cliquant sur l’image)

Toi et moi
avons tant d’amour
qu’il brûle comme un feu ardent.
Dans ce feu cuisons une motte d’argile
ton visage moulé
mon visage moulé.
Puis brisons nos deux faces de terre
et dans l’eau fusionnons les débris.
Reformons nos visages de glaise :
Une part de moi dans ton argile
Dans mon argile une part de toi.

Vivants nous partageons la même couche
Morts nous partagerons le même cercueil.

Kuan Tao-Sheng (Poétesse chinoise du XIIIème siècle)

Traduction libre de la traduction anglaise de Kenneth Rexroth and Ling Chung

 Guan Daosheng on Wikipedia

Ce qu’il y a ?

On peut ne pas partager les idées, ou, tout au moins, beaucoup des idées et des engagements d’un homme, et cependant demeurer sensible à sa souffrance et admiratif de son talent. On pourrait même, parfois, se sentir  très proche de sa pensée intime, au point de lui envier la paternité de certaines de ses phrases.

Arthur Adamov (1908-1970)

Arthur Adamov (1908-1970)

En 1946, juste avant de commencer à écrire pour le théâtre, Arthur Adamov, 38 ans, en publiant  » L’Aveu « , fait la confession publique du sentiment d’humiliation qui l’étouffe, conséquence de son impuissance sexuelle et de ses obsessions qui l’enferment dans une profonde solitude. Isolement d’autant plus fort que la politisation de son œuvre se radicalise, et, partant, le marginalise encore.

En 1969, moins d’un an avant qu’une overdose de barbituriques – volontaire ou pas –  abrège sa longue agonie à travers hôpitaux et centres de désintoxication, Arthur Adamov, cet  » empêché de vivre «  , reprend  » L’Aveu «  qu’il avait en un temps renié, pour publier « Je… Ils…  »  qui lui donnera l’opportunité de dire sa désespérance face à l’irrémédiable perte du sacré.

Laurent Terzieff lit un extrait de « Je… Ils… »

Ce qu’il y a ? Je sais d’abord qu’il y a moi. Mais qui est moi ? Mais qu’est-ce que moi ? Tout ce que je sais de moi, c’est que je souffre. Et si je souffre c’est qu’à l’origine de moi-même il y a mutilation, séparation.

Je suis séparé. Ce dont je suis séparé, je ne sais pas le nommer. Autrefois cela s’appelait Dieu, maintenant il n’y a plus de nom ; mais je suis séparé.

Si je n’étais pas séparé, je ne dormirais pas à chaque instant de ce lourd sommeil entrecoupé des râles du plus obscur remords. Je n’irais pas ainsi les yeux vides, le cœur lourd de désir.

Il faut voir clair. Tout ce qui en l’homme vaut la peine de vivre tend vers un seul but inéluctable et monotone : passer outre les frontières personnelles, crever l’opacité de sa peau qui le sépare du monde.

Dans l’amour, l’homme mutilé cherche à reconstruire son intégrité première. Il cherche un être hors de lui qui, se fondant en lui, ressusciterait l’androgyne primitif. Dans la contemplation il appelle cette lueur d’abîme qui soudain fait étrange tout spectacle familier, il attend ce regard unique qui dissipe les brumes sordides de l’habitude et rend à tout objet visible sa pureté essentielle. Dans la prière, il a recours à cet autre qui gît au cœur de son cœur, plus lui-même que lui, et pourtant inconnu.

Derrière tout ce qu’il a coutume de voir, l’homme cherche autre chose. Toujours il est altéré. Altéré : celui qui a soif, qui désire. Mais altéré aussi celui qui est lésé dans son intégrité, étranger à lui-même. « Alter« , c‘est toujours l’autre, celui qui manque.

Et comment l’homme ne serait-il pas altéré dans les deux sens du mot, puisque tout vit en lui, puisqu’il résume la création dont il est le terme, qu’il va vers le tout, qu’il pourrait l’être mais qu’il ne l’est pas.

Arthur Adamov

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Tard dans la vie

Tard dans la vie

Je suis dur
Je suis tendre
Et j’ai perdu mon temps
A rêver sans dormir
A dormir en marchant
Partout où j’ai passé
J’ai trouvé mon absence
Je ne suis nulle part
Excepté le néant
Mais je porte accroché au plus haut des entrailles
A la place ou la foudre a frappé trop souvent
Un cœur ou chaque mot a laissé son entaille
Et d’où ma vie s’égoutte au moindre mouvement

                                                                                            Pierre Reverdy (La liberté des mers)

Illustration musicale : « Still life » extrait de la musique du film Frida

Femme avec désert

Couple assis

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Ω

Dans le parc du musée Rodin, il y a un couple assis sur un banc, au bord d’une pièce d’eau. Lumière éternelle du petit matin. Fraîcheur de l’entretien sans phrase, ininterrompu depuis ‑ déjà ‑ trois ans. Elle porte une robe plissée avec, sur ses genoux, un sac de grand magasin. Il porte, depuis le début du jour, une nouvelle trop grande pour lui, dont il ne sait comment se délivrer. Cette nouvelle se confond avec sa solitude. Cette solitude rajeunie, puissante, se confond avec un nouvel amour qui l’a soumis ‑ par le regard, puis par la pensée ‑ à l’attraction d’une autre présence: blonde quand sa voisine est brune, vive comme cerisier au printemps, quand sa voisine a les nuances d’un été finissant.

Comment lui dire qu’un astre est apparu, dont le nom, peu usé encore par les lèvres, sonne plus fort et plus prometteur que le sien? Il se penche sur le gravier, ramasse des cailloux, les jette dans le bassin. Il se penche en lui, une poignée de mots, jetés dans l’eau sereine des yeux de sa voisine. Elle considère avec attention un point désert du parc, au-delà du bassin. Immobile, elle demande deux, trois choses: plus jamais? Plus jamais. Dès demain? Dès demain. Silence. Silence avec chute de lumière.

Nous existons si peu, c’est miracle que cette larme dans les yeux, ce nom qu’elle écrit sur la joue, ce nom qu’elle efface. Le chemin salé d’une larme sur la joue, dans le temps. Nous existons si peu. Lorsque nous disons « moi », nous ne disons rien encore, un simple bruit, l’espérance d’une chose à venir. Nous n’existons qu’en dehors de nous, dans l’écho de si loin venu, et voici que l’écho se perd et qu’il ne revient plus.

L’homme se lève, sur une autre route, déjà. Elle ne bouge pas. Le soir vient par habitude. La nuit se perd dans toutes les nuits du monde. Un nouveau jour arrive, qu’il faut longtemps envisager, au réveil, pour voir ce qu’il a de nouveau. Il y a une nouvelle statue de Rodin, dans le parc. C’est une femme, avec une robe plissée, elle est assise sur un banc.

(extrait de la PENSEE ERRANTE in la PART MANQUANTE de Christian Bobin)

Ω

Femme assise

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