La nuit 22 – Transfiguration

Guidé par la lune un couple d’amants marche entre les arbres d’une forêt. La jeune femme avoue à son nouveau compagnon qu’elle porte l’enfant d’un autre à qui elle s’est abandonnée un soir de désespoir. Le jeune homme comprend, accepte, pardonne et demande enfin à être le père de cet enfant comme s’il en avait été lui-même le géniteur. La chaleur de la nuit transfigure l’enfant étranger. Le couple fusionne dans la pénombre.

C’est ce thème, romantique – Ô combien ! – inspiré d’un poème symboliste d’un de ses amis, qu’Arnold Schoenberg illustre dans le sextuor « La Nuit transfigurée » (« Verklärte Nacht« ).

Arnold Schoenberg (1874-1951) - Self  portrait 1911

Arnold Schoenberg (1874-1951) – Self portrait 1911

Mais, de grâce, que le nom d’Arnold Schoenberg ne soit pas, pour le fidèle lecteur de ces pages et l’auditeur curieux des musiques qu’elles proposent, prétexte à fuir trop vite dans une course inconsidérée vers d’autres univers musicaux supposés plus familiers. Car avec ce chef d’œuvre de la musique de chambre, Schoenberg, trop jeune encore pour s’en prendre ouvertement à notre légitime attachement à l’harmonie et à la mélodie, nous enveloppe dans le voluptueux et le soyeux des cordes que nous aimons, caressées dans le sens de la tonalité et toutes dédiées à l’évocation des images qu’elles sous-tendent.

« Verklärte Nacht » resplendit de toute la puissance de l’expressivité romantique.

Cette pièce, initialement écrite pour deux violons, deux altos et deux violoncelles, dont le compositeur écrira quelques années plus tard un arrangement pour orchestre à cordes qui magnifie la dramaturgie musicale de cette « nuit », demeure incontestablement la partition du maître qui aura laissé à sa postérité le plus séduisant souvenir. Il est vrai que l’instigateur de la « Seconde École de Vienne », fervent promoteur de la dissonance et père du dodécaphonisme sériel, n’a pas bénéficié – comme d’ailleurs ceux qui l’ont rejoint dans cette voie – de la meilleure grâce des auditeurs.  Et l’on ne peut, à l’évidence, pas dire que « Erwartung » ou « Le Pierrot lunaire » fassent l’objet constant des programmations de concerts, ou des sorties discographiques, loin s’en faut.

« La nuit transfigurée », n’a jamais cessé de conquérir le public, même si l’apparition de la dissonance affirme déjà la volonté naissante du compositeur de prendre ses distances avec la tradition romantique allemande du XIXème siècle. Mais le jeune Schoenberg – 25 ans à peine quand il écrit cette œuvre à l’heure où le XXème siécle frappe déjà à la porte – est encore très admiratif des maîtres qui l’ont précédé, Johannes Brahms et Richard Wagner, et il n’est pas surprenant que sa « nuit » laisse transparaître quelques similitudes avec « Tristan und Isolde », autant par le langage musical utilisé que par les choix thématiques, malgré les destinées diamétralement opposées des deux couples.

David Hockney - Tristan und Isolde-VI - 1987

David Hockney – Tristan und Isolde-VI – 1987

Dans la lente introduction en mi mineur, le couple marche au clair de lune. Avec l’aveu de la femme, la musique s’anime, exposant le thème principal empreint de drame et d’émotion ; la réaction de l’homme se fait attendre. Sa réponse s’exprime enfin : l’amour triomphe, le premier thème revient, en mode majeur désormais, signe de « transfiguration ». En forme d’hymne à la rédemption par l’amour, une longue coda termine l’œuvre.

Cette œuvre qui me paraît être un tout indissociable, devant être jouée dans un souffle romantique unique, ne peut, à mon sens, supporter de coupures et partant être présentée partiellement. J’ai donc choisi d’en partager ici une splendide version pour orchestre à cordes, in extenso, par le Norwegian Chamber Orchestra dirigé par Terje Tønnesen.

Un bien beau voyage romantique dans l’amour et dans la nuit, auquel nous invitent ces musiciens rencontrés au hasard d’une promenade musicale sur les fils de la toile. (On appréciera d’autant plus leur remarquable performance qu’ils jouent sans partition, pour mieux percevoir sans doute les moindres frémissements des lumineuses métamorphoses de cette « nuit »).

La lyre d’Orphée

Lyre tortueSa lyre, qu’il avait reçue d’Apollon lui-même, voilà l’héritage que nous lègue Orphée. Mais quel héritage! La poésie, dont l’instrument reste définitivement le symbole. Et plus encore, quand on sait qu’à peine cette lyre entre ses mains, Orphée, en hommage aux neufs muses, ajouta deux cordes supplémentaires aux sept traditionnelles de l’instrument magique.

Eurydice à tout jamais perdue, Orphée inconsolable lui restera fidèle. Les Ménades lui feront payer de sa vie sa misogynie nouvelle. En furie, elles se précipiteront  sur lui avec la plus grande cruauté. Après l’avoir tué et découpé en morceaux elles jetteront sa tête et sa lyre dans le fleuve Euros (l’Hèbre pour les grecs anciens). C’est sur les rivages de l’île de Lesbos, l’île de la Poésie, que des nymphes les retrouveront échouées.

Une légende raconte que l’on pouvait entendre encore les harmonies de la lyre, venant d’entre les flots, et que, parfois, du fond de son tombeau montaient vers les vivants les mélodies que chantait la propre voix d’Orphée.

Ovide (43 avant JC - 17 après JC)

Ovide (43 avant JC – 17 après JC)

« Ses membres sont dispersés. Hèbre glacé, tu reçois dans ton sein et sa tête et sa lyre. Ô prodige ! Et sa lyre et sa tête roulant sur les flots, murmurent je ne sais quels sons lugubres et quels sanglots plaintifs, et la rive attendrie répond à ces tristes accents. »

Ovide – Chant XI « Les Métamorphoses »

Abbé Jacques Delille (1738-1813)

Abbé Jacques Delille (1738-1813)

Sur les sommets déserts des monts Hyperborées
Il pleurait Eurydice, et, plein de ses regrets,
Reprochait à Pluton ses perfides bienfaits.
En vain mille beautés s’efforçaient de lui plaire;
Il dédaigna leurs feux, et leur main sanguinaire,
La nuit, à la faveur des mystères sacrés,
Dispersa dans les champs ses membres déchirés.
L’Hèbre roula sa tête encor toute sanglante:
Là, sa langue glacée et sa voix expirante,
Jusqu’au dernier soupir formant un faible son,
D’Eurydice, en flottant, murmurait le doux nom:
Eurydice! ô douleur !… touchés de son supplice,
Les échos répétaient : Eurydice! Eurydice!

Abbé Delille


Louise Ackermann (1813-1890)

Louise Ackermann (1813-1890)

Quand Orphée autrefois, frappé par les Bacchantes,
Près de l’Hèbre tomba, sur les vagues sanglantes
On vit longtemps encor sa lyre surnager.
Le fleuve au loin chantait sous le fardeau léger.
Le gai zéphyr s’émut ; ses ailes amoureuses
Baisaient les cordes d’or, et les vagues heureuses
Comme pour l’arrêter, d’un effort doux et vain
S’empressaient à l’entour de l’instrument divin.
Les récifs, les îlots, le sable à son passage
S’est revêtu de fleurs, et cet âpre rivage
Voit soudain, pour toujours délivré des autans,
Au toucher de la lyre accourir le Printemps.
Ah! que nous sommes loin de ces temps de merveilles !
Les ondes, les rochers, les vents n’ont plus d’oreilles,
Les cœurs même, les cœurs refusent de s’ouvrir,
Et la lyre en passant ne fait plus rien fleurir.

                                                  Louise Ackermann, « Contes et poésies » (1863)


La lyre d’Orphée devenue relique fut déposée au temple d’Apollon. Un jour, le jeune Néanthe, usant de l’autorité qu’il estimait tenir de son père, tyran de la région, voulut faire chanter la lyre. Les chiens du voisinage accoururent aussitôt et constatant qu’elle ne jouait pas sous les doigts d’Orphée lui-même, dévorèrent l’usurpateur.

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Les peintres, autant que les poètes, se sont émus de la mort tragique d’Orphée :

La mort d’Orphée et les peintres

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