Un arc-en-ciel en enfer

« Un arc-en-ciel en enfer », c’est le titre d’un billet que votre serviteur vient de publier sur le blog « Les cosaques des frontières », pour faire suite à l’aimable invitation reçue de son animateur Jan – un hollandais aussi francophone que francophile – qui s’est généreusement pris  d’amitié pour « Perles d’Orphée ».

Cette première publication fait de moi un « cosaque », bien pacifique en vérité , enrôlé sur ce nouveau blog parmi de talentueux compagnons auprès de qui je chevaucherai botte à botte, une ou deux fois par mois, en musique évidemment. Je ne manquerai pas de vous inviter à prendre part à chacune de mes expéditions. Je sais déjà que le butin sera chargé de « perles » et qu’Orphée n’y sera pas pour rien.

Un clic sur le titre ci-dessous conduit au billet :

« Un arc-en-ciel en enfer » – 1

« Un arc-en-ciel en enfer » – 2

Quatuor fin du temps invitation2Pour un premier billet publié chez « Les cosaques des frontières », avoir choisi de partager le « Quatuor pour la fin du temps » d’Olivier Messiaen, quand on n’est soi-même ni musicien, ni musicologue, qu’on résiste sincèrement à se prétendre mélomane parce qu’on est seulement et simplement un farouche amoureux de la musique et des musiques, est pour le moins osé.

Mais j’ai osé! Parce que au-delà de la profonde et touchante spiritualité qui habite cette œuvre et par-delà la qualité immense du compositeur inspiré qui l’a écrite, – deux raisons bien suffisantes en vérité pour encourager l’audace – ce quatuor est né d’une histoire extraordinaire qui illustre l’incommensurable pouvoir de la musique… même au beau milieu de l’enfer.

La musique n’a jamais été absente des camps, même ceux que l’horreur et la folie des hommes avaient transformés en usines de mort. Certes les bourreaux, eux-mêmes, faisant écho à la phrase de Tolstoï « Là où on veut des esclaves, il faut le plus de musique possible », l’ont utilisée pour ainsi dire comme une arme. Primo Lévi n’avait-il pas nommé « maléfice » ces musiques chargées de scander la marche des « âmes mortes » vers les travaux forcés.

Cependant, les compositeurs et les artistes détenus, n’ont jamais cessé de composer, de jouer ou de chanter pour apaiser leurs souffrances ou forcer leurs espérances. Et cela même quand les conditions de leur enfermement sombraient dans les profondeurs abyssales de l’abjection humaine. Tous, à l’évidence n’étaient pas Messiaen, mais tous, et Messiaen lui-même, ont trouvé dans la musique une énergie vitale qui, pour certains, aura contribué parfois à les sauver du pire ou mieux, à les sauver tout court, et, pour beaucoup d’autres, à les éloigner, ne serait-ce que quelques instants, des atrocités et de la barbarie qui composaient leur quotidien.

J’ai osé aussi, parce que, doté d’une oreille toujours un peu perplexe, voire parfois franchement réfractaire à la musique « contemporaine » – dont tant d’œuvres d’ailleurs sont les créations de quelques illustres disciples de Messiaen – j’ai le plus grand plaisir à me rapprocher des compositions du XXème siècle (plus nombreuses qu’on pourrait le penser) qui me transportent et m’émeuvent avec d’autres références sonores que celles, de plus loin venues, qui ont un peu trop conditionné mes écoutes, et depuis longtemps.

Ce préambule, je l’espère, aidera peut-être au pardon de mon audace!

L’écoute de l’œuvre devrait certainement m’absoudre.

Musicien-paysan

Déodat de Severac (1872-1921)

Déodat de Severac (1872-1921)

Hier, lors d’un bien agréable concert de « musique française », on donnait entre autres images de Debussy et mélodies de Ravel, quelques pièces pour piano de Déodat de Séverac. L’amie qui m’accompagnait, charmée par les harmonies et les arpèges des « Naïades » et du « Faune indiscret » me déclara n’avoir jamais auparavant entendu le nom de ce compositeur. Je m’engageai donc à lui préparer un petit article pour le lui faire connaître. Pourquoi alors ne pas profiter de cette occasion pour réveiller les mémoires ou encourager les découvertes?

Debussy disait de Déodat de Séverac : « Sa musique sent bon. » Et en effet, elle sent bon le terroir, la nature, la campagne languedocienne qui était si chère au compositeur qu’il ne tarda pas à abandonner la grande ville et ses maîtres de la Schola Cantorum pour la rejoindre et lui consacrer son art. Il allait du même coup s’éloigner des préceptes guindés et empesés que lui avaient enseignés Vincent d’Indy et Albéric Magnard.

– La Schola Cantorum, école de musique privée, avait été créée par eux, sous l’instigation de Charles Bordes pour contrebalancer la vive orientation vers l’opéra qu’avait adoptée, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, le Conservatoire de Paris. D’Indy et Magnard souhaitaient que l’on revînt vers les fondements musicaux du chant grégorien et des œuvres des XVIème et XVIIème. (Elle a compté de très célèbres compositeurs tant dans les rangs de ses professeurs que de ses élèves, parmi ces grands noms de la musique : Maurice Duruflé, Sergiu Célibidache, Ida Presti, Alexandre Lagoya, Olivier Messiaen. Isaac Albeniz aussi y fut formé avant de prendre Séverac pour assistant).

Le « musicien-paysan », comme Déodat de Séverac aimait à se qualifier lui-même, retrouvant sa terre et ses mélodies folkloriques, redonnait également libre cours à son esprit de poète indépendant. Il composait plus volontiers sur son clavier, comme Chopin ou Liszt, en faisant « chanter l’ivoire », que crayon à la main, les yeux rivés sur la partition en devenir, cherchant à appliquer les rigueurs d’une quelconque règle établie.

Il faut dire que le compositeur n’était pas particulièrement porté à la chose écrite. Hédoniste, gourmand d’émotions musicales directes, il préférait la spontanéité et l’immédiateté de l’improvisation. A en croire le ravissement exprimé par ses contemporains ayant écouté ses divagations, on ne peut que déplorer qu’autant de merveilles, faute d’avoir été écrites, nous aient échappé à jamais.

Au delà du pianiste, savoureux conteur musical de la nature, avec des compositions comme « Le chant de la Terre », « En Languedoc » ou sa célèbre suite campagnarde « Cerdaña », Séverac est un complet musicien. Il illustre nombre de poèmes de Baudelaire ou Verlaine, écrit pour l’orchestre – « Cortège nuptial catalan », « Sérénade au clair de lune » –, produit des œuvres chorales religieuses comme son « Tantum ergo » et ses deux « Salve Regina », ou profanes, et ne manque pas son approche du monde lyrique avec les opéras « Héliogabale«  et « Le cœur du moulin »

Mais organiste d’abord, organiste toujours.  Fidèle à l’instrument de ses débuts dans l’univers musical, fasciné par l’infinité de couleurs dont pouvait enrichir sa musique la multitude de ses registres, Séverac consacrera beaucoup de temps aux claviers de l’orgue, même si quantitativement sa production organistique est réduite. Elle n’en est pas moins chargée d’une profonde humanité. Ce liturgiste convaincu prend le contrepied des organistes de son temps, et remplace la fougue démonstrative des marches triomphales et pontificales par la délicatesse des couleurs poétiques qui lui ressemble, créant une musique narrative et intimiste, mais toujours pudique.

Son chef d’œuvre, la grande « Suite en Mi » en 1898, écrite peu de temps après la douloureuse double disparition de son père et de sa sœur. Musique poignante, tragique, tourmentée, dominée par un profond sentiment d’humanité que sert l’usage du « vieux » contrepoint que voulait faire oublier les « chimies harmoniques » de l’époque, pour reprendre les expressions de Pierre Guillot.

Déodat de Séverac meurt de maladie le 24 mars 1921. Il n’avait pas atteint la cinquantaine.

Quelques propositions de CD

Quelques livres :

Quelques exemples :