Agathe – second message : encouragements

Quelques semaines plus tard…

Ma chère Agathe,

Je suis heureux d’apprendre que tu as suivi mon conseil et que tu as décidé de te mettre enfin à la danse. C’est formidable!

Tu me dis que depuis tes débuts, il y a maintenant près de deux mois, les courbatures persistent, toujours plus intenses, et que tu ne peux toujours pas toucher tes pieds en te pliant. Mais tes mains dépassent déjà le milieu de la jambe, c’est bien!

L’équilibre sur les pointes te pose encore quelques problèmes, et tes orteils sont très douloureux, cela ne me surprend pas, mais tout va rentrer dans l’ordre sous peu. Tu ne me parles pas de tes progrès à propos du grand écart, j’en déduis que de ce côté là, tout se passe pour le mieux ; je n’en doutais pas.

Continue ma chère amie, continue.

Pour t’encourager je t’envoie une petite vidéo de Svetlana. Tu vas voir comment avec simplement quelques exercices préparatoires faciles une femme peut s’épanouir avec grâce, jusqu’à se démultiplier. Cela devrait stimuler tes efforts. Encore quelques semaines et tu verras, tu seras, toi aussi, démultipliée… en mille morceaux.

Tiens bon mon Agathe! Tiens bon!

Sacré Cicéron!

 J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans. Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, De vers, de billets doux, de procès, de romances, Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, Cache moins de secrets que mon triste cerveau. Baudelaire

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
Baudelaire

Quand parfois – comme c’est souvent le cas chez nos bons soignants – le temps d’une attente obligée s’éternise, plutôt que de pester contre le monde entier – ce qui ne change rien à l’affaire – je préfère, pour m ‘occuper, fouiller les vieux tiroirs mal rangés de ma mémoire. J’y trouve toujours une vieille lettre jamais décachetée, un stylo à qui j’ai coupé la parole, un sourire qui en dit long, une larme qui n’en dit plus assez, un souvenir d’enfance venu d’une planète disparue.

Cet après-midi là, dans le tiroir que je venais d’ouvrir, j’avisais une vieille règle en bois roux toute tachée d’encre, appuyée contre un ancien portefeuille en retraite. A peine l’avais-je touchée qu’elle se redressa de quelques centimètres pour aussitôt s’abattre à plat sur un bureau de ce même vieux bois, dans un claquement sinistre. La classe en fut pétrifiée. De sa chaise versée en arrière, en équilibre instable sur ses postérieurs – pourrait-on dire – notre professeur de lettres – qui aurait pu remplacer sans peine et au pied levé Jacques Tati dans « Monsieur Hulot », imperméable et chapeau compris – aboya, en écho au fracas précédent, quelques remontrances en direction des bavards dont j’étais. Et c’est à moi qu’il demanda de lui rappeler les paroles qui étaient les siennes avant ce coup de tonnerre.

Eh bien, me croira qui voudra, les joues en feu, le cœur au galop, et la voix vacillante, je  lui racontais à mon tour, et bien maladroitement, certes, cette anecdote qu’il évoquait pour nous expliquer les formes de l’impératif du verbe « aller »… en latin.

Si le souvenir de l’évènement n’a rien d’original, l’anecdote latine, elle, est plutôt croustillante. Elle est attribuée à Cicéron :

Ciceron

Cicéron, grand avocat romain du dernier siècle avant Jésus Christ, orateur admirable, et modèle de la littérature antique classique, devait à sa vie publique un certain nombre de fâcheries avec les membres de son entourage politique. (Les siècles n’ont pas changé les hommes!)

Un jour, un de ses proches, déçu par les engagements de Cicéron, décide de quitter Rome. Il souhaite, avant de partir, le faire savoir à son ex-ami et tient, du même coup, à lui signifier son mépris. Il choisit donc de lui faire porter un message qu’il veut à dessein le plus court possible. Il écrit :

« eo » (je pars)

Et demande à son valet de porter le billet, non signé évidemment.

Cicéron le reçoit quelques minutes plus tard, et voulant à la fois marquer sa dédaigneuse inimitié et garder orgueilleusement le privilège du dernier mot, il choisit lui aussi la réponse la plus courte, bien plus méprisante que le silence : sur le même billet qu’il rend au même valet, il écrit :

« i » (va)

Je n’ai jamais oublié l’impératif présent du verbe « ire » (« aller »… en latin).

Ite missa est !