Lumière blessée /6 – Les yeux et les jambes

Jean Turcan (1846-1895) - L'aveugle et le paralytique

Jean Turcan (1846-1895) – L’aveugle et le paralytique

L’aveugle et le paralytique.

Aidons-nous mutuellement,
La charge des malheurs en sera plus légère ;
Le bien que l’on fait à son frère
Pour le mal que l’on souffre est un soulagement.
Confucius l’a dit ; suivons tous sa doctrine.
Pour la persuader aux peuples de la Chine,
Il leur contait le trait suivant.

Dans une ville de l’Asie
Il existait deux malheureux,
L’un perclus, l’autre aveugle, et pauvres tous les deux.
Ils demandaient au Ciel de terminer leur vie ;
Mais leurs cris étaient superflus,
Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
Couché sur un grabat dans la place publique,
Souffrait sans être plaint : il en souffrait bien plus.
L’aveugle, à qui tout pouvait nuire,
Était sans guide, sans soutien,
Sans avoir même un pauvre chien
Pour l’aimer et pour le conduire.
Un certain jour, il arriva
Que l’aveugle à tâtons, au détour d’une rue,
Près du malade se trouva ;
Il entendit ses cris, son âme en fut émue.
Il n’est tel que les malheureux
Pour se plaindre les uns les autres.
« J’ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres :
Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux.
– Hélas ! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
Que je ne puis faire un seul pas ;
Vous-même vous n’y voyez pas :
A quoi nous servirait d’unir notre misère ?
– A quoi ? répond l’aveugle ; écoutez. A nous deux
Nous possédons le bien à chacun nécessaire :
J’ai des jambes, et vous des yeux.
Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :
Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ;
Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.
Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. »

Jean-Pierre Claris de Florian (Fable XX, Livre I.)

Jean-Pierre Claris de Florian par J-A Fauginet (Sceaux) 1755-1794  crédit Wikipédia

Jean-Pierre Claris de Florian par J-A Fauginet (Sceaux)
1755-1794
crédit Wikipédia

P.S.

Il sera évidemment pardonné à toutes celles et à tous ceux qui auront spontanément pensé que l’auteur de la fable était un certain Jean de La Fontaine… – Mesure indispensable pour que l’auteur de ce billet échappe, lui aussi, aux terribles châtiments prévus pour sanctionner cette impardonnable confusion.

A notre décharge, il faut tout de même reconnaître que le parfait talent de J-P. Claris de Florian nous abuse sans peine, malgré  l’habile précaution prise par l’imitateur, pour la centaine de fables qu’il nous a laissées, de ne pas avoir emprunté les sujets déjà utilisés par le Maître.

Enfin, rassurons-nous, comment supposer que l’auteur des paroles de cette chanson éternelle, « Plaisirs d’amour ne dure qu’un moment, chagrin d’amour dure toute la vie… » nous tiendrait rigueur d’une aussi flatteuse méprise ? Et puis, après tout, il devait bien s’en douter, et peut-être même s’en délecter d’avance…!

Pour mémoire et pour le plaisir… Et même si c’est hors sujet (l’occasion est trop belle d’écouter la lumineuse Victoria de Los Angeles) :

Plaisir d’amour ne dure qu’un moment,
Chagrin d’amour dure toute la vie.

J’ai tout quitté pour l’ingrate Sylvie.
Elle me quitte et prend un autre amant.
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment,
Chagrin d’amour dure toute la vie.

Tant que cette eau coulera doucement
Vers ce ruisseau qui borde la prairie,
Je t’aimerai, me répétait Sylvie,
L’eau coule encore, elle a changé pourtant.

Plaisir d’amour ne dure qu’un moment,
Chagrin d’amour dure toute la vie…

Brumes et brouillards /11 – Solitude

Dans le brouillard

Comme c’est étrange de marcher dans le brouillard !
Solitaire est chaque buisson, chaque pierre,
Aucun arbre n’aperçoit son voisin,
Chacun est bien seul.

Le monde était pour moi plein d’amis
Quand ma vie se déroulait dans la lumière ;
Maintenant que le brouillard est tombé,
Je ne distingue plus aucun d’eux.

En vérité, personne n’atteindra la sagesse
S’il ne connaît aussi les ténèbres
Qui, en silence, inexorablement,
Le séparent de toute chose.

Comme c’est étrange de marcher dans le brouillard !
La vie tout entière est solitude,
Nul ne connaît son prochain
Chacun est bien seul.

Hermann Hesse  in Poèmes choisis, José Corti, 1994
 Forêt automne brouillard

Im nebel

Seltsam, im Nebel zu wandern!
Einsam ist jeder Busch und Stein,
Kein Baum sieht den andern,
Jeder ist allein.

Voll von Freunden war mir die Welt,
Als noch mein Leben licht war;
Nun, da der Nebel fällt,
Ist keiner mehr sichtbar.

Wahrlich, keiner ist weise,
Der nicht das Dunkel kennt,
Das unentrinnbar und leise
Von allen ihn trennt.

Seltsam, Im Nebel zu wandern!
Leben ist Einsamsein.
Kein Mensch kennt den andern,
Jeder ist allein.

Hermann Hesse (1877-1962)

Hermann Hesse (1877-1962)

Seul sur ce chemin ?

Pourquoi faudrait-il qu’un agenda, trop bien organisé pour d’autres motifs que ceux qu’inspire le sentiment, rappelle à chacun, une fois l’an, qu’il doit sa vie et le « plus » unique si personnel qui la caractérise, à la mère qui les lui a donnés ?

Quand on a, un jour, reconnu la sienne dans la lumière de son sourire, les assistants de la mémoire ne sont plus d’aucune utilité. Ce regard aura gravé au plus profond du cœur d’enfant une empreinte que le temps, pourtant effaceur de génie, ne saura plus que raviver chaque jour jusqu’au bout du voyage.

Chacun pourrait, à sa guise, remplacer les images de cette vidéo montée par un sensible inconnu d’internet, par celles puisées dans son propre album, il ne changerait au fond que des visages. Rien, dans ce qui fait l’émotion de cette chanson –  » I walk with you, Mama  »  (Je marche avec toi, Maman) –  qu’elles veulent illustrer, ne se sera transformé : ni le rythme nostalgique de la ballade qu’elle propose, ni la douceur des souvenirs qu’elle évoque, ni le poids des questions encore suspendues à leur interminable point d’interrogation.

La voix de miel d’Anne-Sofie Von Otter pour enchanter un album de souvenirs inoubliables qui appartient à chacun et qui jamais ne nous laisse faire seul le chemin…

 

Je marche avec toi, Maman

Sur le passage qui borde la rivière

Nous nourrissons les cygnes et saluons les gens que nous croisons.

Je parle avec toi Maman,  et je t’écoute,

Et je t’entends me dire :

« Je suis désolée de t’avoir laissée seule sur ce chemin. »

Je marche avec toi Maman

Dans le parc roux de l’automne

La tristesse l’habite quand chênes et érables perdent leurs feuilles.

Je parle avec toi Maman, et je t’écoute,

Et je t’entends me dire :

« Je suis désolée de t’avoir laissée seule sur ce chemin. »

Oui, tu aurais pu rester plus longtemps

Pour me consacrer plus de temps,

Tu n’as même pas attendu de dire adieu

Pourquoi tant de folle précipitation ?

Je reste avec tant de questions,

Avec tellement d’amour à donner encore.

D’une certaine façon j’en suis arrivé à comprendre maintenant,

Bien qu’il semble que je n’aille nulle part.

Je marche avec toi Maman,

Sur une route qui connait le voyage

Retraçant chaque pas

Chaque dimanche dans le parc.

Je parle avec toi Maman,  et je t’écoute,

Et je t’entends me dire :

« Je suis désolée de t’avoir laissée seule sur ce chemin. »

Compositeur : Benny Andersson, LE compositeur du célèbre groupe ABBA.

Mezzo-soprano : Anne-Sofie Von Otter.

Von Otter - Let the music speak

La musique est extraite de ce disque