« Je est un autre ! » Un dieu ?

O, comme j’aimerais pouvoir une fois, une seule fois, lancer cette harangue exaltée à la face de ce miroir qui, sans vergogne, me jette régulièrement au visage le triste et déplaisant portrait d’un prétentieux qui le questionne !… Juste pour tenter, une fois, une seule fois, de le persuader qu’aucun vœu ne saurait être plus humble que le désir sincère de ressembler à un Dieu.

Orphée innombrable

Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis
le cercle, la mouvance qui t’entoure de floraisons.
Établis la distance entre les visages, fais danser
les distances du monde, entre les maisons,
les regards, les étoiles. Propage l’harmonie,
arrange les rapports, distribue le silence
qui proportionne la pensée au désir, le rêve
à la vision. Parle au-dedans vers le dehors,
au-dehors, vers l’intime. Possède l’immensité
du royaume que tu te donnes. Habite l’invisible
où tu circules à l’aise. Où tous enfin te voient.
Dilate les limites de l’instant, la tessiture
de la voix qui monte et descend l’échelle
du sens, puisant son souffle aux bords de l’inouï.
Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.

Jean Mambrino – La Saison du monde (1986)

Jean Mambrino (1923-2012)

Jean Mambrino (1923-2012)

Précédemment sur ce blog : « Adieu à Jean Mambrino »

Adieu à Jean Mambrino

MambrinoJean Mambrino

« La poésie est un langage silencieux qui efface ses propres traces, pour qu’on entende ce que les mots ne disent pas. »

Quand un poète meurt, c’est un peu de la lumière du monde qui s’en va. Notre ciel s’est assombri depuis le 27 septembre dernier : A 89 ans, Jean Mambrino a rejoint son Seigneur auquel, de longtemps, il s’était tout entier remis. Poète jésuite, certes, – il avait rejoint la Compagnie de Jésus en 1941, et y fut ordonné prêtre en 1954 – mais avant tout, poète de l’essentiel, de l’authenticité et de la pureté de l’être, empreint peut-être  d’une apparente et vivifiante naïveté.

« Poésie de l’attention, de la contemplation, du consente­ment, l’œuvre [de Mambrino] est traversée par la tendresse d’un dieu absent qui s’est retiré du monde pour laisser se déployer la liberté humaine. » (Dictionnaire de Poésie Moderne et Contemporaine, (PUF, 1999) – cité par Claude Tuduri in « La poésie de Jean Mambrino – L’innocence retrouvée du sensible »

En 1930, il a 7 ans ; il quitte Londres, sa ville natale et vient à Paris avec ses parents, une mère champenoise et un père milanais aux origines andalouses, bel éventail de cultures.

Le STO (Service du Travail Obligatoire) l’enverra  en Dordogne, en 1940, pour y exercer le métier de bûcheron.

Dans les années 50, il découvre la passion du théâtre avec Jean Dasté, et consacrera à cet art une bonne part de son temps et de son énergie. Amateur aussi de cinéma, il se rapprochera, entre autres, de Rossellini, Truffaut et Rohmer.

C’est à Jules Supervielle, avec qui il partagera une belle amitié, qu’il doit la publication de son premier recueil de poésies, « Le veilleur aveugle » en 1965. Beaucoup d’autres suivront, et c’est heureux.

Il enseigne, successivement à Amiens et à Metz, l’Anglais et la Littérature française.

Pendant 40 ans, il dirige la critique littéraire de la revue « Études », jusqu’en 2008.

A propos de critique, dans un article intitulé « Le topographe et l’apiculteur » (Le Monde du 24/11/2000) Pierre Lepape,  disait de Jean Mambrino :

« Jean Mambrino est aux antipodes de Franco Moretti. Aux antipodes aussi de la critique de mode. Il est écrivain. La critique des écrivains, de Baudelaire à Borges et de Gide à Butor, a souvent consolé des autres. Mambrino est poète. Il est aussi jésuite, chroniqueur littéraire depuis plus de trente ans de la revue Études. Mais il n’a pas pris les fâcheuses habitudes de ces critiques catholiques qui sortent Dieu de leur manche dès que les arguments leur manquent. Dieu, chez lui, est une source de lumière, pas un principe explicatif. »

Jean Mambrino publiera également pendant cette période des œuvres en prose, (« Lire comme on se souvient – Proses pour éclairer la solitude », Phébus, 2000 et « La Patrie de l’âme – Lecture intime de quelques écrivains du XXe siècle », Phébus, 2004), de véritables invites à une irrépressible découverte littéraire, promenades au jardin de l’intelligence et de l’émotion.

Le sensible est en deuil. Jean Mambrino nous manquera. Il nous lègue un trésor.

Quelques poèmes :

L’improbable

Une plume entre

en voltigeant

par les barreaux

de la prison.

Une plume blanche

au fond de l’ombre

s’est posée.

Parmi toutes les pensées

du monde

d’où vient cette intention

de l’oiseau

et du vent?

Cette force

(Extrait de « La pénombre de l’or »)

Le soleil plâtre les murs. Frotte-les du doigt
pour recueillir sur tes paupières leur poussière
blanche. Le chant d’un coq raye l’air, et rappelle
la trahison. Couleur de cendre, les parois
d’une prison, où même la mort se révèle
vaine contre le goût du néant. Mais si ton
être entier s’abandonne à la nuit, c’est alors
que cette force empreint la terre où tu es né,
pour en faire une matière nouvelle dont
tu entends le cri de stupeur répondant à
l’appel venu d’un autre bord, et le hourra
du corps en plein vol, transmué en énergie.

♦♦

Une parole

Une parole est descendue

Par des montagnes de soleil

(Sans que nul ait donné l’éveil)

Jusqu’au souffle de l’âme nue.

Du fond de l’innombrable aurore

Une parole toujours tue,

Timide, tendre et confondue

Avec l’haleine de ma mort.

C’est l’odeur même de la nuit

Dont toute chair garde l’absence

Que l’âme respire en silence

Quand monte l’eau de l’agonie.

Une parole est descendue,

Fondue en moi, timide et tendre.

Il faut se taire, il faut attendre

Que lentement flambe la nue.

♦♦♦

Quelques liens:

Editions Arfuyen

Editions José Corti