Promenade zen

jardinzenCe matin, au temple de Shunkoin près de Kyoto, le Maître partageait sa promenade silencieuse dans la sereine fraîcheur du  jardin avec trois de ses disciples.

Au moment où leurs pas approchaient du potager, parfaitement distribué sur les flancs d’un mamelon de verdure au fond du parc, un disciple s’écarta du groupe et avisant une limace qui semblait s’acheminer droit sur les salades, l’écrasa sous la semelle de sa sandale.

Un autre disciple se raidit aussitôt et lui fit remarquer que la vie est éminemment respectable, que même celle d’une limace a la plus grande valeur, et qu’enfin rien ne permet le sacrifice d’une vie. Se retournant vers le Maître il dit : « N’est-ce pas Maître? »

Et celui-ci de répondre : « C’est vrai, tu as raison! »

Le premier disciple, pour justifier son acte, s’empressa de rétorquer à son compagnon que la limace est un nuisible qui mange les salades, leur seul aliment en cette difficile saison, et regardant interrogativement le Maître il ajouta :  » Ainsi je préserve la vie d’une espèce supérieure, la nôtre! »

Ce à quoi le Maître répondit :  » C’est vrai, tu as raison! »

Le troisième disciple, muet jusqu’ici, mais n’ayant rien perdu de cet échange, s’adressa alors respectueusement au Maître pour lui faire remarquer sa contradiction : « Maître, vous avez d’abord donné raison à celui qui a exprimé que toute vie doit être préservée en toutes circonstances, puis vous avez donné raison à l’autre qui a affirmé qu’une vie pouvait être détruite selon les circonstances. On ne peut pas dire une chose et son contraire! »

Et le Maître, toujours aussi tranquille : « C’est vrai, tu as raison! »

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Adieu Monsieur Dutilleux

Henri Dutilleux (1916-2013)

Henri Dutilleux (1916-2013)

Il y a huit jours disparaissait le dernier grand compositeur du XXème siècle, Henri Dutilleux. La presse dans son ensemble et le monde musical ont rendu à ce maître l’hommage qu’il méritait amplement, et pour la triste circonstance les rappels biographiques indispensables à toute nécrologie ont rempli pages de journaux et écrans de blogs. Sans doute les articles étaient-ils déjà prêts ce 22 mai dernier, car c’est à 97 ans qu’Henri Dutilleux s’est éloigné à jamais de ses partitions.

Aussi était-il inutile de faire ici, en médiocre amateur, ce que de sérieux professionnels avaient déjà réalisé. On préfèrera donc, pour obtenir une biographie complète d’Henri Dutilleux, se référer aux sites suivants :

Radio France 

IRCAM (Institut de Recherche Acoustique / Musique)

C’est pour et par sa musique que je souhaite rendre ici hommage au compositeur.

Cet admirateur de Debussy et de Ravel, dont il est aussi l’héritier, a conservé, malgré sa modernité, un réel attachement à la tonalité, même si sa proximité avec Alban Berg et ses compositions ne l’a pas entraîné dans le difficile mouvement dodécaphonique viennois qui n’a pas manqué de l’impressionner. D’aucuns disent de lui qu’il est le « dernier classique parmi les modernes », juste définition et respectueux salut à sa résistance aux outrances de son siècle.

Si le dernier géant de la musique française s’est endormi pour toujours, sa musique demeure bien vivante. La production du maître n’est certes pas pléthorique – tant s’en faut – eu égard à sa longue vie, mais elle est empreinte d’une profonde liberté exprimée par une esthétique multiple, rejetant au plus loin toute vision dogmatique. Et comme pour que la spiritualité qui habite ses œuvres se voit, en plus de s’entendre, son souci du détail et son souhait de perfection se prolonge jusqu’au graphisme soigné à l’extrême de ses partitions.

Quelques extraits pour découvrir la musique d’Henri Dutilleux ou s’en délecter encore :

Une petite pièce pour piano, sous les doigts d’Anne Queffélec : « Blackbird » (Le merle noir) – Ravel est si proche!

Le quatrième mouvement, « Miroirs » (lent et extatique), de son concerto pour violoncelle « Tout un monde lointain… » que lui commanda le célèbre violoncelliste Mstislav Rostropovitch et qui le  créa à Aix en Provence en 1970. Cette œuvre, pourtant très moderne par son caractère atonal, n’a en rien éloigné les inconditionnels du classicisme et a été reçue comme un chef d’œuvre par les amateurs de musique contemporaine.

Le titre de ce concerto est tiré d’un poème des « Fleurs du mal » de Baudelaire, « La chevelure » :

« La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
« Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
« Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
« Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
« Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum. »

Chacun des cinq mouvements (« Enigme » – « Regard » – « Houles » – « Miroirs » – « Hymne ») porte en exergue une citation de vers empruntés à Baudelaire, dont Dutilleux disait du poète qu’il le « hantait ».

En exergue de « Miroirs », le quatrième mouvement joué ci-dessous, sont cités quelques vers de « La mort des amants » :

« Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
« Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
« Qui réfléchiront leurs doubles lumières
« Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux. »

Marek Janowski dirige l’Orchestre de la Suisse Romande – Le violoncelliste est Xavier Phillips.

Enfin, comme un échantillon de la musique de chambre du Maître, la très belle « Sonatine pour flûte et piano » dans une interprétation – sans images – d’Emmanuel Pahud à la flûte et Eric Lesage au piano. Une conversation au phrasé à la fois délicat et brillant dans un jardin où l’on ne s’étonne pas de saluer au détour d’une haie, Claude Debussy, Maurice Ravel et même Francis Poulenc, parfois.

P.S. J’ai beaucoup écouté et ré-écouté la musique d’Henri Dutilleux cette semaine. Cette proximité particulière avec le compositeur a créé chez moi un lien « spirituel » nouveau avec sa musique, qu’aucune écoute précédente n’avait laissé supposer. Peut-être ai-je pris la mesure de l’immense part poétique de ses compositions. Chez Dutilleux, comme en écho à Verlaine, la musique est poésie et la poésie musique ; qui se plaindrait d’une aussi belle illustration de l’évidence?… Encore, en d’autres temps, m’eût-il fallu savoir ouvrir plus que les oreilles!

Si ce billet a provoqué quelque désir chez quelque lecteur de s’approcher de l’univers musical de Dutilleux, alors qu’il ou elle n’oublie pas de tendre aussi une oreille vers le concerto pour violon titré « L’arbre des songes » et dédié au grand violoniste Isaac Stern. Que l’amateur de piano s’approche du clavier pour écouter l’unique et fameuse sonate pour l’instrument, composée en 1948 et dédiée à son épouse, Geneviève Joy. Enfin, et entre autres bonheurs musicaux, que l’amoureux des voix écoute Renée Fleming (soprano) chanter « Le temps, l’horloge », œuvre composée pour elle en 2007 sur des poèmes de Jean Tardieu, Robert Desnos et Charles Baudelaire.

Henri Dutilleux : de la vraie et belle « musique française »

Qui cause?

Jiddu Krishnamurti (1895-1986)

Jiddu Krishnamurti (1895-1986)

Krishnamurti, penseur d’envergure universelle du XXème siècle, avait pour habitude de partager sa sagesse au cours de causeries à travers le monde . Ne se sentant aucune appartenance privilégiée à l’Orient ou à l’Occident, n’ayant adhéré à aucune religion, ne représentant aucune secte, il attirait à ses conférences un immense public venu de toutes les composantes des sociétés qui l’accueillaient.

Il affirmait avec force conviction que « la vérité est un pays sans chemin » dont l’accès n’est pas soumis aux rites religieux, aux doctrines philosophiques, ou aux préceptes sectaires, d’aucune sorte.

L’essentiel de son message consistait à attirer l’attention de chacun sur la puissance immense de notre cerveau, et invitait l’auditeur à développer sa conscience individuelle et son état d’éveil. Ces qualités, qu’il considérait comme fondamentales, étaient sans doute la source de son intelligence et du grand charisme qu’elle lui conférait.

Outre les captations de ses conférences publiques ou de ses entretiens passionnants avec des scientifiques, théologiens, ou autres intellectuels de haut vol, la bibliographie de Krishnamurti est assez abondante. On y trouve entre autres un ouvrage intitulé « La flamme de l’attention » qui me permet, enfin, d’atteindre le but que j’avais confié, il y a un siècle ou deux, à ce billet : partager avec vous la jolie anecdote qu’il raconte dans une des pages de ce livre :

Un maître spirituel, d’un autre temps, réunissait chaque jour la dizaine de disciples qui lui étaient fidèlement attachés et leur parlait des grandes valeurs universelles, comme la beauté, la bonté, l’amour et quelques autres. Un beau matin, alors que le maître allait prononcer ses premiers mots pour proposer le thème du jour, un oiseau atterrit sur le rebord de la fenêtre et se mit à chanter, captivant pendant un large instant toute l’attention de son public improvisé. Puis il s’envola. Le maître alors annonça : « La causerie du jour est terminée. »

(L’ouvrage faisant partie du nombre – considérable – de ceux que l’on doit me rendre… demain, on me pardonnera de ne pas pouvoir utiliser les guillemets)