L’âme d’un livre

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

L’âme d’un livre

« La biographie d’un auteur cache plus son texte qu’elle ne l’éclaire. La clé de l’œuvre est dans l’œuvre. Chaque texte dit ce qu’il veut dire (tout et rien que) à condition, bien sûr, de… »

Jean Grosjean (1912-2006)

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La Connaissance… en somme

Bibliothèque Nationale de Prague

Bibliothèque Nationale de Prague

De tout temps et en tous lieux les puissants du monde ont voulu posséder « La Connaissance ». Quel meilleur souffle pour gonfler la voilure de leur superbe ? Quel plus noble navire pour la porter, conquérante, jusqu’aux rivages de leur hégémonie ? Peu, cependant, ont accepté l’effort de la gagner par eux-mêmes, préférant confier aux plus savants de leurs sujets le soin de leur en résumer l’essentiel.

Résumer…?

L’essentiel ?…

Scribe

Un vieux sage raconte l’histoire lointaine de cet empereur tout-puissant qui un jour convoqua celui que tous considéraient comme le plus savant des hommes de l’empire :

– Je désire, lui dit le prince en lui tendant à titre d’acompte deux énormes bourses d’or, que tu rédiges à mon intention un ouvrage dans lequel je trouverai l’essentiel de la connaissance du monde.

L’homme, qu’évidemment cette confiance venue de si haut honorait, se sentit soudain accablé par le poids de sa grande modestie. Sans doute avait-il pris la mesure de la mission. Il remercia le prince et s’attela aussitôt à la tâche. Dix années durant il travailla d’arrache-pied, jusqu’au jour où il arriva chez son seigneur accompagné de deux assistants les bras chargés de rouleaux au point qu’on ne pouvait plus apercevoir leur visage. Il fit déposer au pied du trône les innombrables parchemins et tenta un regard en direction du monarque.

– Mais c’est énorme, mon bon ! s’écria l’empereur. Il me faut quelque chose de plus concis… Un seul rouleau devrait suffire ! L’essentiel…!

L’érudit se remit donc au travail. Quelques années plus tard le voici à nouveau devant l’empereur. Alors qu’il s’apprêtait à déposer sur le bureau royal l’unique et épais rouleau, fruit de ses pénibles efforts de synthèse, il entendit l’éclat cinglant de la voix du prince :

– Non ! C’est trop ! N’imagines-tu donc pas les occupations d’un souverain : la politique, les finances, la diplomatie, les guerres, les affaires du palais, que sais-je encore…? Comment voudrais-tu que j’aie le temps de lire tout cela ? Plus court ! Rassemble donc en quelques simples pages ce que tu considères comme essentiel !

L’homme se remit à l’ouvrage une fois de plus. Deux ans plus tard, il revint offrir à son seigneur une vingtaine de courtes pages reliées par un cordon de cuir souple. Trop occupé ce jour-là pour lui accorder son attention, l’empereur, d’un signe fort explicite, exigea un dernier effort : une page, une seule, le satisferait vraiment.

Scribe XIIe siècle

Et le brave savant de s’en retourner une nouvelle fois à cette sempiternelle mission, plus délicate encore : une page, une unique page, pour contenir toute sa connaissance…!

Quand, longtemps après sa dernière exigence, l’empereur vit le fidèle savant arriver vers lui d’un pas décidé, tenant fièrement à la main son unique page remplie, il le stoppa d’un regard et lui dit :

– Écoute bien, brave homme, arrête d’écrire, je ne lirai pas. Pas le temps. Rassemble donc tout cela en un seul mot que tu viendras me confier à l’oreille. Je saurai te manifester ma reconnaissance.

Après quelques mois de méditation profonde, isolé dans une grotte perdue du désert, le savant, certain désormais du mot qu’il glisserait au creux de l’oreille du monarque, revint au palais. Il constata que l’empereur, comme lui-même, avait beaucoup vieilli. Aussitôt le prince l’invita à lui murmurer très discrètement « Le mot ». Le docte vieillard s’approcha sans tarder de son seigneur, en prenant bien garde de ne pas franchir la zone d’intimité que la bienséance et le protocole exigent que l’on respecte, et dans la plus grande discrétion prononça « Le mot ».  Le seigneur qui, pour mieux entendre, s’était penché légèrement vers son interlocuteur, se redressa d’un coup et, levant les deux bras au ciel, s’écria :

– Mais ça, je le savais déjà !

Σ Σ Σ

Livre – Vivre

Juan Gris - Le livre ouvert 1925

Juan Gris – Le livre ouvert 1925

« Le bruit du livre : une page que l’on tourne.
« Le silence du livre : un page que l’on lit.
« Comme si le passage du silence au silence
« Ne pouvait se faire sans quelque gémissement. »

Edmond Jabès  (« Le livre du partage »)

δ

Juan Gris - Le livre 1911

Juan Gris – Le livre 1911

« Pouvoir, comme on ferme un livre, clore, un jour, ma vie,
« Persuadé qu’à l’intérieur de cette clôture, un trésor est toujours caché. »

Fernando Pessoa

Lecture sur toile

Andre-Martin de Barros

Andre-Martin de Barros

Pendant que je rédigeais le billet précédent, « L’amour des livres », quelques images venaient m’interrompre par instant, et je me trouvais ainsi, mentalement, face à des liseurs ou des liseuses que des peintres célèbres avaient figés sur la toile. Oh! il ne m’apparut que quelques toiles seulement – sept ou huit, à la mesure de ma mémoire, et surtout de ma connaissance – et seules les plus connues d’entre elles s’imposaient, que j’avais déjà rencontrées lors d’une visite de musée, ou sur la page d’un livre que telle ou telle devait illustrer.

Je compris soudain – les évidences nous apparaissent toujours très tard – que la personne qui s’abandonne dans sa lecture devient de fait un parfait modèle pour le peintre. Fixé pour un temps assez long dans une attitude naturelle et confortable, immobile, insoucieux de ce qui l’entoure et partant ne « posant » pas, le lecteur (ou la lectrice) s’offre, proie innocente, au regard exacerbé de l’artiste. A lui alors tout le loisir de saisir avec précision la position d’un doigt, de capter l’expression d’un regard enfui vers un ailleurs inconnu, de caresser le galbe d’un bras ou d’une épaule qu’aucune tension ne contraint plus.

Curiosité aiguisée, j’entrepris donc un petit voyage internautique à la recherche de tableaux représentant liseurs ou lectrices, et je fus immédiatement emporté dans un insoupçonnable tourbillon d’œuvres sur le sujet. A toutes les époques et en tout lieu, la lecture a captivé le peintre. Pour la raison précédemment évoquée, parce que nous sommes culturellement enfants des religions du Livre, parce que la lecture est un acte aussi commun que fréquent dans notre vie, pour d’autres motifs que je ne saisis pas encore? Je ne sais.

Demeure le constat : le nombre des toiles représentant la lecture est considérable. Une formidable découverte! Et pour tant de naïve ignorance, pardon.

J’ai donc rempli mon panier, – il y a encore beaucoup à cueillir – pour mon plaisir égoïste de voyeur, bien sûr, mais aussi pour partager ces délices avec ceux qui me font l’amitié de leur visite. Certains offrent des chocolats… « J’ vous ai apporté »… des tableaux! (avec la voix de Brel, bien entendu).

Misogynes attention : les femmes qui lisent sont nombreuses. Sont-elles aussi dangereuses que le prétendent Laure Adler et Stefan Bollmann dans le récent ouvrage qu’ils publient? – Avec pour illustrer la page de couverture cette belle expression de rêverie saisie par Vittorio-Matteo Corcos.

Femmes qui lisent

Avant que de vous laisser embarquer dans les diaporamas qui vous attendent, permettez-moi encore un petit commentaire. Lecteur ou liseur?

Sans le formidable génie expressif du peintre, il n’est pas certain que la différence, sur la toile, s’affiche d’emblée. Cependant, dans la réalité de l’acte, pour celui qui aime lire, la nuance entre « lecteur » et « liseur » me paraît sensible . Quelqu’un disait qu’ « on ne peut être lecteur sans être liseur, et qu’on peut être liseur sans être lecteur », accordant ainsi au lecteur une aptitude à pénétrer le texte au delà des signes, à s’enrichir profondément de la relation à l’autre que tisse sa lecture ; le liseur se limitant plutôt à un déchiffrage plus superficiel, fonctionnel, du texte écrit. Ceci dit, évidemment, sans aucun jugement de valeur, pour le simple plaisir du jeu des mots.

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Seul (e) avec son livre (168 images) :

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Lire en compagnie (33 images) :

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L’amour des livres

Il y a quelques jours je recevais un message d’Héléna – dont le blog a été le facteur déclenchant la création de « Perles d’ Orphée » –  me demandant, comme à d’autres de ses complices blogueurs, un commentaire sur les livres que j’aime. Elle se proposait de réaliser le billet que voici en publiant les réponses de chacun :

http://helenablue.hautetfort.com/archive/2013/05/08/pour-l-amour-des-livres.html

Pris par d’autres activités, j’ai tout simplement oublié de lui répondre et donc « zappé » la mission. Qu’elle veuille bien m’en excuser!

Alors, un peu tard, certes, et par solidarité avec cette sympathique initiative, j’ai décidé de publier ici ma réponse d’aujourd’hui.

Chère Héléna,

Si j’avais répondu spontanément à votre demande, sans attendre, j’aurais choisi de ne vous envoyer qu’une photo de la page de couverture des « Fleurs du mal ». Sans commentaire surtout. Tout me paraissant y être contenu. Mais ce délai, involontaire, peut-être acte manqué, aura transformé ma réponse, n’altérant cependant en rien ma conviction première. Il aura simplement permis un ajustement de ma réponse à votre question.

Histoire de la lectureToujours, cependant, un seul ouvrage d’un seul auteur mais plus de volubilité de ma part :

« Une histoire de la lecture » d’Alberto Manguel,

Ce livre est une exploration rare de la lecture, un riche voyage dans l’histoire des livres. Il est aussi une plongée essentielle dans le cœur du lecteur sans qui le livre n’aurait aucune raison d’être. « Tout écrit dépend de la générosité du lecteur », écrit Manguel. (page 216), et il ajoute quelques lignes plus bas : « Depuis le début, la lecture est l’apothéose de l’écriture ».

Manguel considère la lecture du côté du lecteur, et ça fait du bien. C’est le lecteur qu’il est lui-même d’abord, qui écrit ; sans nul doute marqué par le souvenir toujours présent de cet autre lecteur à la forte personnalité, Jorge-Luis Borgès. Avançant inexorablement vers la cécité, Borgès avait demandé au jeune homme qu’il était alors à Buenos Aires, de lui faire la lecture. Quelle expérience!

Si souvent l’histoire a besoin de la chronologie, l’auteur ici s’en affranchit sans tarder et avec bonheur, en intitulant déjà son premier chapitre : « La dernière page ». Le ton est donné d’entrée.

L’ouvrage constitue une bibliothèque à lui seul, mais une bibliothèque qui contiendrait les clés pour en ouvrir mille autres. Au delà du plaisir de lire et d’apprendre, qu’il nous offre comme une évidence, il est hommage à la lecture et encouragement à lire encore, s’il en était besoin. Et subrepticement il nous suggère une voie pour lire autrement… mieux sans doute.

« Nous lecteurs d’aujourd’hui, que l’on dit menacés d’extinction, nous avons encore à apprendre ce que c’est que de lire. » (page 39)

Manguel nous enrichit à chaque page par son incommensurable érudition. Il nous charme par sa simplicité et nous fait partager son amour immodéré des livres qui suffirait, selon lui, à en justifier le vol.

Si ce billet avait pour effet de donner envie à quelqu’un ou à quelqu’une de lire « Une histoire de la lecture », qu’il ou elle m’autorise ce petit conseil pratique : Pour savourer plus encore le plaisir suave de votre lecture, n’hésitez pas à choisir cet ouvrage dans l’édition publiée par Actes sud… pour le format et le papier. Un livre s’adresse à tous nos sens, celui-ci surtout.

Pardon, chère Héléna d’avoir fait faux-bond à votre publication. Puisse l’enthousiasme que j’ai exprimé ici compenser un peu ma fâcheuse distraction.

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Alberto Manguel

Alberto Manguel

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Olivier Barrot a présenté ce livre ainsi, dans sa rubrique « Un livre, un jour » :

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