Tard dans la vie

Tard dans la vie

Je suis dur
Je suis tendre
Et j’ai perdu mon temps
A rêver sans dormir
A dormir en marchant
Partout où j’ai passé
J’ai trouvé mon absence
Je ne suis nulle part
Excepté le néant
Mais je porte accroché au plus haut des entrailles
A la place ou la foudre a frappé trop souvent
Un cœur ou chaque mot a laissé son entaille
Et d’où ma vie s’égoutte au moindre mouvement

                                                                                            Pierre Reverdy (La liberté des mers)

Illustration musicale : « Still life » extrait de la musique du film Frida

Enfin seul!

Tout seul!… Enfin!… La liberté !
L’exquise liberté…
Le silence absolu… Le repos bien-aimé…
Le calme où rien ne vibre…
En vérité,
Je n’ai vraiment l’impression que je suis libre
Que lorsque je suis enfermé.
Ah! Que c’est bon de s’enfermer!…
Et « s’enfermer », d’ailleurs, n’est pas du tout le terme.
Lorsque je fais tourner la clef
Ce n’est pas moi qui suis bouclé
Ce sont les autres que j’enferme !
Certes, il me semble
Qu’en faisant ça… je les enferme
Tous ensemble!
Il faut pouvoir ainsi s’évader à sa guise.
On a besoin
D’avoir son coin,
L’endroit clos où jamais l’âme ne se déguise,
Le petit coin
Tout prêt,
Très près,
Et dans lequel on est très loin.
Là, je suis vraiment seul !…  je peux gesticuler
Je peux fumer… je peux bâiller…
Je pourrais même travailler
Si j’en avais envie. Et puis, je peux parler
Je peux parler tout haut…
Je peux faire « Oh! Oh! »…
Réciter le monologue de Charles Quint :
« Charlemagne, pardon…ces voûtes solitaires…»
M’apercevoir que, de ces vers, je n’en sais qu’un…
Alors, ma foi, me taire.
C’est aussi très bon de se taire…
Je peux m’imaginer les choses les plus folles :
Que je n’ai qu’un seul œil…que je suis Espagnol…
Qu’un orchestre lointain
Pour moi tout seul joue un air tendre   …
Et me l’imaginer jusqu’au point de l’entendre!
Je peux parcourir un bouquin…
Pendant quelques instants… ne pas le refermer…
Respirer une rose…
Tout doucement me promener…
De long en large et tout en pensant à des choses…
Sourire en me voyant passer devant la glace…
Me regarder sévèrement … dire… : « Hum! Tout passe! »
Puis m’asseoir un instant… (…)
Me souvenir
De mon passé…
Puis me tourner vers l’avenir
Et me dire : « Demain… ? »
En songeant que j’ai fait la moitié du chemin,
Je peux,
Si je le veux,
Pleurer même au besoin sans trop me retenir
Et sans trop me forcer…
Et puis je peux penser.
Pour bien penser, faire le noir…
Mettre ma main sur mes deux yeux… ne plus rien voir.
Regarder bien au fond de moi-même… évoquer
Ma Volonté, ma Conscience et ma Mémoire…
Et puis aussi Ma Fantaisie! (…)
Oui, les voilà… les voilà bien toutes les quatre !
Ma Conscience à la fenêtre est accoudée
Avec son teint d’albâtre
Et son air de bouder…
Ma Volonté sur le divan s’est assoupie
Dans sa robe grisâtre…
Ma Fantaisie est accroupie
Auprès de l’âtre…
Et tandis
Qu’elle noue en riant les franges du tapis,
À mon oreille bien tendue
Ma Mémoire déjà me dit: « Te souviens-tu ? »
Ah! Que c’est bon d’être tout seul avec soi-même!
C’est que, voyez-vous, je vous aime
Toutes les quatre également.
Bien que ce soit pourtant de diverses façons:
Toi, parce que jamais, Mémoire, tu ne mens.
Toi, parce que jamais, Conscience, tu n’as tout à fait tort,
Ni tout à fait raison…
Toi, parce qu’en toute saison, ma chère Volonté, tu dors !
Et toi, ma Fantaisie, parce que je t’adore (…).

Sacha Guitry

Enfants!

Enfants
Qui déjà prenez place,
Quand vous aurez grandi
Au point d’être conscients
Du mal du temps qui passe
Et s’arrache de nous
Plus mal qu’un pansement,
Vous qui pousserez de l’avant
Nos vieux rêves de liberté,
Enfants
Consultez quelquefois
Les miroirs du passé ;
Et vous y relirez
L’écho de ces visages
Qu’un temps nous avons habités.
Enfants gentils marins des traversées prochaines
Ayez une pensée de sel pour nos vieux équipages
Lorsque vous voguerez debout vers les mêmes naufrages
Où debout nous aurons sombré !

Robert Desnos (1900-1945)

Écusson musical : Claude Debussy – « Dr Gradus at Parnassum »

Liberté

statue-liberté

ελευθερία

Ne nous parlez plus de héros, ne nous parlez plus de révolution,
dites-nous combien ils restent encore ?
Vous laissez derrière vous des rêves pillés, des mondes gaspillés,
des soleils brûlés, laissez-nous créer.
Une arme en amour, une bombe à lumière, un fusil à fleurs,
une vie sans barrières, laissez-nous rêver.
D’un enfant président, d’un roi sans couronne, d’un Jésus indien,
d’un Dieu qui pardonne, même ceux qui l’oublient.
Vous laissez derrière vous des mères matraquées, des lunes piétinées,
des hommes qui mouraient pour la liberté.
                                                                                   Angélique Ionatos
Ω

Je n’ai rien dit

Quand ils sont venus
Chercher les communistes
Je n’ai rien dit
Je n’étais pas communiste.

Quand ils sont venus
Chercher les syndicalistes
Je n’ai rien dit
Je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus
Chercher les juifs
Je n’ai rien dit
Je n’étais pas juif.

Quand ils sont venus
Chercher les catholiques
Je n’ai rien dit
Je n’étais pas catholique.

Puis ils sont venus me chercher
Qui restait-il pour protester ?

&

Pasteur Martin Niemüller (1892 – 1984) – Poème composé à Dachau en 1942

Musique : Purcell – « Cold song » extrait du « Roi Arthur » – Chanteur Klaus Nomi