Promenade zen

jardinzenCe matin, au temple de Shunkoin près de Kyoto, le Maître partageait sa promenade silencieuse dans la sereine fraîcheur du  jardin avec trois de ses disciples.

Au moment où leurs pas approchaient du potager, parfaitement distribué sur les flancs d’un mamelon de verdure au fond du parc, un disciple s’écarta du groupe et avisant une limace qui semblait s’acheminer droit sur les salades, l’écrasa sous la semelle de sa sandale.

Un autre disciple se raidit aussitôt et lui fit remarquer que la vie est éminemment respectable, que même celle d’une limace a la plus grande valeur, et qu’enfin rien ne permet le sacrifice d’une vie. Se retournant vers le Maître il dit : « N’est-ce pas Maître? »

Et celui-ci de répondre : « C’est vrai, tu as raison! »

Le premier disciple, pour justifier son acte, s’empressa de rétorquer à son compagnon que la limace est un nuisible qui mange les salades, leur seul aliment en cette difficile saison, et regardant interrogativement le Maître il ajouta :  » Ainsi je préserve la vie d’une espèce supérieure, la nôtre! »

Ce à quoi le Maître répondit :  » C’est vrai, tu as raison! »

Le troisième disciple, muet jusqu’ici, mais n’ayant rien perdu de cet échange, s’adressa alors respectueusement au Maître pour lui faire remarquer sa contradiction : « Maître, vous avez d’abord donné raison à celui qui a exprimé que toute vie doit être préservée en toutes circonstances, puis vous avez donné raison à l’autre qui a affirmé qu’une vie pouvait être détruite selon les circonstances. On ne peut pas dire une chose et son contraire! »

Et le Maître, toujours aussi tranquille : « C’est vrai, tu as raison! »

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Les deux chiens

Cette petite histoire est célèbre. On l’attribue souvent au pays basque, mais elle trouverait volontiers son origine un peu partout dans le monde.

Elle pose tout bonnement la question de la question et pourrait bien faire figure de koan du genre « Ce qui te manque, cherche le dans ce que tu as », tant elle fleure bon l’absurde.

Dans un petit village d’une campagne lointaine où les habitants – peu nombreux –  ne sont pas réputés pour leur volubilité, vivait solitaire un vieux paysan, plus taiseux encore que le reste de la communauté. Sa grande distraction, après sa journée de labeur, consistait à faire une promenade le long de la route qui conduit au village, et sur laquelle ne passe pas grand monde, accompagné de ses deux chiens, l’un blanc, l’autre noir.

Ce soir là, comme tous les autres, le moment du retour venu, juste avant que la nuit efface complètement l’horizon,  il s’arrête et d’un sifflement sec rappelle ses chiens pour les engager sur le chemin de la ferme. C’est alors qu’un inconnu, ostensiblement étranger à la région, s’approche de lui et le salue. N’ayant reçu pour toute réponse qu’un discret grognement, le passant souhaitant entamer un dialogue lui demande :

– Ils courent vite ces chiens?

– Lequel? répond le paysan.

Surpris par la réponse, l’homme décontenancé dit au hasard :

– Le blanc.

– Le blanc, oui! dit le paysan.

– Et le noir?

– Le noir aussi.

Silence prolongé. Les animaux haletants viennent de rejoindre  le pied de leur maître. Le visiteur reprend :

– Ce sont de bons gardiens?

– Lequel? demande immédiatement le paysan.

– Le blanc, dit spontanément cette fois-ci, l’étranger.

– Le blanc oui!

– Et le noir?

– Le noir aussi.

Silence encore plus long, percé de temps à autre par un aboiement sourd. Le paysan s’apprête à repartir vers sa ferme quand le visiteur le questionne à nouveau :

– Pourquoi me demandez-vous toujours « lequel »?

– Parce que le blanc est à moi.

Grande réflexion perplexe du visiteur, suivie de l’inévitable question :

– Et le noir?

– Le noir aussi.

Chiens noir - blanc]