Baïlèro

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Joseph Canteloube (1879-1957)

Quand on voit toute la dureté de ce regard réfrigérant, et que l’on sait les engagements  de l’homme, dans les années 1940, auprès du gouvernement de Vichy, ainsi que ses partis pris au sein du journal « L’action française », on peut se demander où il a puisé la beauté, la sensibilité et la douceur qui habitent ses « Chants d’Auvergne ». Le Diable aurait-il donc une âme?

J’ai longtemps – attitude primaire, je le confesse – refusé de porter intérêt au « Voyage au bout de la nuit » de Céline, ou à d’autres œuvres de réelle qualité, au seul titre que leurs auteurs avaient adopté dans les années 40 en particulier, ou dans leurs attitudes en général, des positions, à mon sens, inadmissibles.  Mais avec le temps et la « sagesse » dont il est porteur, les colères et les intolérances se nuancent et  s’apaisent ; il devient possible de jouir de la beauté de l’œuvre en laissant les émotions qu’elle nourrit ensevelir le souvenir fâcheux de son créateur. La création se féconde elle-même, jusqu’à mener sa vie propre au-delà de son créateur et malgré lui.

Ainsi, n’ai-je aucun état d’âme aujourd’hui à exprimer tout le plaisir qui est le mien quand j’écoute les « Chants d’Auvergne » de Canteloube. Seule la musique existe ; dépouillée des contingences du temps de sa conception et de sa naissance, la mélodie est enfin libérée.

Dès le début du XXème siècle, Canteloube recherche les chants folkloriques d’Auvergne, du Quercy et du Cantal et les met en harmonie de manière classique, destinant ses partitions à des voix de sopranes. Ces chants en langue occitane, ont été ainsi préservés d’une inéluctable disparition que n’aurait pas manquer de provoquer la forte progression de l’exode rural. Au milieu des années 20 il compose les premiers airs du recueil des « Chants d’Auvergne ».  Les voix de sopranes les plus célèbres ont chanté ces pièces, amples et calmes, au ton populaire, qui mettent en lumière l’incontestable talent d’orchestrateur du compositeur.

Le plus célèbre de ces chants – parce que peut-être le plus beau – est « Baïlero ». C’est celui que j’ai choisi de vous offrir ici. Restait à décider de celle qui séduirait vos tympans et votre cœur. Les prétendantes les plus convaincantes revendiquaient cette faveur. C’est finalement, après de nombreuses écoutes, à Karita Mattila que j’ai confié cette tâche. Vous vous laisserez glisser, poussé par les accents charmeurs et suaves de sa délicate voix, sur les doux versants verdoyants du pays des volcans.

Et merci au monteur inconnu de cette vidéo.

Pastrè dè délaï l’aïo,
As gaïré dè buon tèms?
Dio lou baïlèro lèrô,
Lèrô lèrô lèrô lèrô baïlèro lô.

Pastré lou prat faï flour,
Li cal gorda toun troupel.
Dio lou baïlèro lèrô,
Lèrô lèrô lèrô lèrô baïlèro lô.

Pastré couci foraï,
En obal io lou bel riou!
Dio lou baïlèro lèrô,
Lèrô lèrô lèrô lèrô baïlèro lô