Promenade zen

jardinzenCe matin, au temple de Shunkoin près de Kyoto, le Maître partageait sa promenade silencieuse dans la sereine fraîcheur du  jardin avec trois de ses disciples.

Au moment où leurs pas approchaient du potager, parfaitement distribué sur les flancs d’un mamelon de verdure au fond du parc, un disciple s’écarta du groupe et avisant une limace qui semblait s’acheminer droit sur les salades, l’écrasa sous la semelle de sa sandale.

Un autre disciple se raidit aussitôt et lui fit remarquer que la vie est éminemment respectable, que même celle d’une limace a la plus grande valeur, et qu’enfin rien ne permet le sacrifice d’une vie. Se retournant vers le Maître il dit : « N’est-ce pas Maître? »

Et celui-ci de répondre : « C’est vrai, tu as raison! »

Le premier disciple, pour justifier son acte, s’empressa de rétorquer à son compagnon que la limace est un nuisible qui mange les salades, leur seul aliment en cette difficile saison, et regardant interrogativement le Maître il ajouta :  » Ainsi je préserve la vie d’une espèce supérieure, la nôtre! »

Ce à quoi le Maître répondit :  » C’est vrai, tu as raison! »

Le troisième disciple, muet jusqu’ici, mais n’ayant rien perdu de cet échange, s’adressa alors respectueusement au Maître pour lui faire remarquer sa contradiction : « Maître, vous avez d’abord donné raison à celui qui a exprimé que toute vie doit être préservée en toutes circonstances, puis vous avez donné raison à l’autre qui a affirmé qu’une vie pouvait être détruite selon les circonstances. On ne peut pas dire une chose et son contraire! »

Et le Maître, toujours aussi tranquille : « C’est vrai, tu as raison! »

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« Two »

Troublant, dérangeant, captivant, émouvant !

Mouvement désespéré, immobile, fixé dans les infinies profondeurs enténébrées d’une éternité que seuls, perçant à travers un rai de lumière, laissent imaginer les échos lointains d’un sonar oublié, symbole mémoriel d’une humanité ensevelie sous ses propres ruines.

Lutte acharnée entre l’essor et le déclin, chaque geste ici est un effort vital vers la lumière qu’aucune parcelle de ce corps ne parvient à s’approprier.

C’est là ma lecture très personnelle de cette chorégraphie, « TWO » de Russel Maliphant (deuxième solo de son ballet « PUSH »), dansée ici par la magique Sylvie Guillem, lors de la soirée HOPE JAPAN, qu’elle organisa le 6 avril 2011 au Théâtre des Champs Elysées pour soutenir le Japon meurtri.

Sylvie Guillem est nommée « Danseuse Etoile » de l’Opéra de Paris par Rudolph Noureev en 1984 – Elle a 19 ans.

Pied Sylvie Guillem

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Homme ou animal?

La danse Butô

Contraction des idéogrammes Bu (Danse) et (Fouler le sol)

Cette danse, troublante, voire dérangeante parfois, apparaît au Japon après la Seconde Guerre Mondiale et les bombardements atomiques dévastateurs de Nagasaki et Hiroshima. Le et le Kabuki, arts traditionnels du Japon, ne semblent plus suffire à exprimer l’humain au cœur des données nouvelles du monde.

Tatsuli Hijikata et Kazu Ohno, dans les années 60, créent cette forme chorégraphique dont le but profond est de développer une communication avec la terre et les ténèbres. Ils puisent leur inspiration dans le bouddhisme et le shintoïsme anciens, dans lesquels  le spectacle, qu’il se déroulât dans le temple ou au centre de la fête de rue, constituait cet espace médian entre l’ici et l’au-delà, où l’âme des ancêtres venait prendre possession du corps de l’acteur.

Cette danse, réaction voire subversion parfois, veut rejeter la logique dominante et supprimer la mémoire du corps, proposant une sorte de redécouverte de l’état primal. (Le plus souvent corps nu, blanchi, crâne rasé). Pas de définition stylistique précise, il s’agit pour le danseur de vider son esprit de ses acquis et de créer sa relation avec le monde cosmique. « Vidé de sa « personne », il peut vivre le « caché », la mémoire ancestrale ».

Fouler le sol, le griffer, pour faire jaillir de ses entrailles la mémoire la plus lointaine.

« Le plus petit geste contient tout le vécu du monde ». Biétrix Schenk (chorégraphe)

Aujourd’hui le Butô – qui n’a pas toujours été compris, même au Japon –  est enseigné, au-delà de son aspect artistique et philosophique, comme une thérapie du bien-être, à l’instar du Qi-kong ou du Tai-chi.

Hope

Lionel HunLionel Hun, danseur et chorégraphe se trouvait en représentation au Japon le 11 mars 2011, au moment où le tristement célèbre tsunami infligeait une profonde blessure à ce pays. Pour témoigner son soutien et sa sympathie au peuple japonais il a réalisé cette chorégraphie empreinte de spiritualité.

Hope = Espoir – Espérance

Lionel Hun a travaillé tout particulièrement avec le Ballet National de Marseille et le Cirque du Soleil. Il a pu y développer une chorégraphie multidimensionnelle, partagée entre trois modes d’expression, classique, contemporain et urbain.

La perfection

"Derrière le rien il y a tant de choses"

« Derrière le rien il y a tant de choses »

La perfection au Japon est un chemin de vie, un nécessaire aboutissement du travail de l’être dans sa quête de lui-même.  Chacun ayant appris que le but c’est d’abord le chemin.

Cette anecdote, vécue et relatée il y a une vingtaine d’années par un industriel français dont le nom m’échappe, en est un bel exemple. La voici :

A l’occasion d’un voyage au pays du soleil levant, pour traiter certaines affaires, ce chef d’entreprise, passionné d’arts martiaux, et judoka lui-même de haut niveau, souhaite profiter des loisirs que lui permet son séjour pour visiter le dojo d’un grand Maître. Rendez-vous est pris, et notre homme est conduit chez son hôte.

Il y est reçu avec toute la déférence traditionnelle japonaise, et ne se trouve en rien surpris par l’image ancestrale du Maître qui l’accueille : un vieil homme à barbichette blanche, plutôt petit, crâne dégarni cerclé d’une couronne de cheveux gris, posture droite, regard direct dans lequel aucune émotion n’est discernable ; sa démarche est souple et légère comme celle d’un adolescent.

La visite commence. Dans le dojo, le silence pèse son poids de respect et de concentration, à peine troublé par le sifflement des pas glissés ou le frottement des kimonos. Parfois un cri soudain, puissant et court, ou le claquement sec d’un pied nu sur le parquet en déchirent l’épaisse toile. La simplicité et la propreté des lieux forcent au travail et incitent à la recherche de l’inatteignable absolu.

Chaque disciple effectue, seul ou face à un « adversaire », des mouvements lestes et légers à la recherche de la puissance et de la précision. Un ballet noble et guerrier dans lequel chaque geste a sa raison d’être. Même quand une erreur saute à l’œil du Maître en permanent éveil, rien en lui ne manifeste, il demeure imperturbable.

Aucun mot n’a été prononcé pendant toute la durée de la visite, respect du dojo oblige. Sorti du « temple », l’hôte français est au sommet de l’admiration, transporté par ce qu’il a vu et qu’il ne reverra peut-être plus. Il s’exclame du fond de sa sincérité :

– « Maître, c’est extraordinaire, c’est remarquable ! La perfection ! »

Alors le Maître, sans se départir de son calme légendaire, avec ce qui pourrait passer pour un semblant de sourire, lui répond :

– « C’est bien là ce qui m’ennuie, jeune homme… La perfection ne se remarque pas. »

Sur cette vidéo, le Maître est chinois, moine shaolin, il a 95 ans…

Rappel préalable avant tout essai personnel : « ce qui est dur et sec casse! »