Le bonheur et l’instant

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Le bonheur et l’instant

« Tout bonheur est une innocence. »

Marguerite Yourcenar  (Alexis ou le traité du vain combat)

 

Maria Keohane – soprano

« Süsser Trost, mein Jesus kömmt »

Cantate BWV 151 de Jean-Sebastian Bach

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D’amour ou de musique : Ne pas perdre l’instant…

« Ce n’est que dans la musique et dans l’amour qu’on éprouve une joie à mourir, ce spasme de volupté à sentir qu’on meurt de ne plus pouvoir supporter nos vibrations intérieures. Et l’on se réjouit à l’idée d’une mort subite qui nous dispenserait de survivre à ces instants. La joie de mourir, sans rapport avec l’idée et la conscience obsédante de la mort, naît dans les grandes expériences de l’unicité, où l’on sent très bien que cet état ne reviendra plus. Il n’y a de sensations uniques que dans la musique et dans l’amour ; de tout son être, on se rend compte qu’elles ne pourront plus revenir et l’on déplore de tout son cœur la vie quotidienne à laquelle on retournera. Quelle volupté admirable, à l’idée de pouvoir mourir dans de tels instants, et que, par-là, on n’a pas perdu l’instant. Car revenir à notre existence habituelle après cela est une perte infiniment plus grande que l’extinction définitive. Le regret de ne pas mourir aux sommets de l’état musical et érotique nous apprend combien nous avons à perdre en vivant. »

Emil Cioran (« Le livre des leurres » – 1936 / « Extase musicale » – Gallimard – Quarto P.115)

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« Ruhe sanft, mein holdes Leben » Zaïde (Opéra inachevé de Mozart) – Acte I

Repose calmement, mon tendre amour,
dors jusqu’à ce que ta bonne fortune s’éveille.
Tiens, je te donne mon portrait.
Vois comme il te sourit avec bienveillance !

Doux rêves, bercez son sommeil
et que ce qu’il imagine
dans ses rêves d’amour
devienne enfin réalité.

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« Pour Mozart, comme pour toute musique angélique, porter ses regards vers le bas, vers nous, est une trahison. A moins que se sentir homme soit la pire des trahisons… »

Emil Cioran (« Le livre des leurres » – 1936 / « Mozart ou la mélancolie des anges » – Gallimard – Quarto P.177)

Photographier le bonheur…

Photographier le bonheur! Ce pourrait bien être un koan, non? Autant attraper un nuage!

Et pourtant, des photographes – pas bien nombreux, en vérité – ont gagné ce formidable pari qui consiste à capter la magie de l’instant où d’une attitude, d’une posture, d’une mimique, s’exhale ce sentiment fugitif de la plénitude d’être qu’on appelle « bonheur ».

Répèterait-on sans cesse que la photographie c’est l’art subtil du regard, du cadrage, l’aptitude à saisir la lumière, que l’on n’expliquerait pas comment fixer l’expression du bonheur. Quand on sait que, plus que tout autre, un tel instant est aussi prompt à s’envoler que la mouche qu’on essaie d’attraper, on comprend que le photographe, le plus doué soit-il, doive d’abord posséder ce qui ne peut s’apprendre. Comment, sans cette infinie capacité d’émerveillement qui, le temps d’un souffle, permet de percevoir, de sentir, voire même de pressentir cette fraction d’éternité, pourrait-il espérer un résultat? Sans cette indispensable faculté d’empathie surdimensionnée les vertus de l’artiste, chasseur d’une image du bonheur, pourraient bien, comme souvent, rester vaines, et laisser au hasard le mérite d’un succès.

Pour attraper le bonheur des autres ne faut-il pas déjà soi-même avoir  un jour reçu, comme le don le plus précieux, cette grâce extraordinaire  : l’aptitude au bonheur?

Boubat (1923-1999) autoportrait

Boubat (1923-1999) autoportrait

Les trois photographes « humanistes », comme on les a justement qualifiés, Robert Doisneau, Willy Ronis et Edouard Boubat, avaient en commun ce don d’attraper au vol la spontanéité fugitive de cette expression inconsciente, inattendue, peut-être même parfois inespérée.

Il me semble toutefois que c’est Boubat – pour qui la postérité a été plus discrète – qui, des trois, a le mieux représenté le bonheur. Peut-être parce que l’extrême simplicité de son regard était plus propice à trouver l’âme derrière la forme. Comme Prévert avait eu raison de le qualifier de « correspondant de paix ».

Mais en photographie, comme en musique, les mots deviennent vite insuffisants et inutiles quand l’œuvre dit tellement.

Demeure toujours la question de savoir  si, en ces temps là, le bonheur était plus accessible, ou plus visible peut-être, qu’aujourd’hui.

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Pour créer une planète…

Je prendrai dans ma main gauche
Une poignée de mer
Et dans ma main droite
Une poignée de terre,
Puis je joindrai mes deux mains
Comme pour une prière
Et de cette poignée de boue
Je lancerai dans le ciel
Une planète nouvelle
Vêtue de quatre saisons
Et pourvue de gravité
Pour retenir la maison
Que j’y rêve d’habiter.
Une ville. Un réverbère.
Un lac. Un poisson rouge.
Un arbre et à peine
Un oiseau.
Car une telle planète
Ne tournera que le temps
De donner à l’Univers
La pesanteur d’un instant.

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Gilles Vigneault – « Le poète »  (Balises 1964)

Musique : JS Bach – Badinerie – Swingle Singers